Hors-Champs : Carte blanche à Laure Adler
Récits de Chairs
Elle ne sait pas vraiment quoi en faire, alors, bien sûr, il faut qu’elle fasse le strict minimum, qu’elle se la trimballe avec elle partout où elle va, qu’elle fasse semblant de s’occuper d’elle, et même de s’inquiéter, ou plutôt de lui faire croire qu’elle tient à elle, que ce n’est pas vraiment raisonnable de sortir comme ça dans la nuit quand on est une jeune fille. Mais bon, elle la laisse faire, même si elle sait qu’elle ne devrait pas. Alors elle la harcèle sur son portable, toute la nuit s’il le faut, comme si elle avait peur pour elle. Pourtant, elles le savent : elles sont deux existences jetées dans le monde et que le destin, par un mauvais coup du sort, a désignées comme mère et fille.
Mère et fille pour la vie. Mère et fille à la vie, à la mort. Eh bien, justement, non. L’écriture ne peut faire de miracles, mais elle autorise à aller très loin dans l’examen méthodique de la douleur et des souffrances psychiques et physiques causées par cette mère sur sa fille. Louise Chennevière ne se met pas dans la position de l’accusatrice, mais dans celle de l’entomologiste qui dissèque comment, depuis le début de son adolescence, elle est devenue un poids pour sa mère, un, fardeau dont elle ne sait que faire, une fausse amie à qui on propose de fumer, de boire, de coucher, de vivre la même vie. Alors la petite fait ce qu’elle peut, elle réagit comme elle peut, elle a des maux de tête, elle l’aime, sa mère, elle en est sûre. Mais comment résister à tant d’abaissements, d’effondrements ? Elle écrit donc, trouve dans les mots comment reprendre sa place sans sa mère, sans la mère.
Comme un road trip hypnotique et sans complaisance, Louise Chennevière continue son travail de pionnière dans la compréhension de la solitude. Avec inventivité, elle s’efforce de trouver de nouvelles manières d’échapper à toute forme de domination. Son roman, qui paraît à la rentrée, s’intitule Faire la peau, et les lecteur rices ne peuvent pas le lâcher, tant le désir d’élucidation de leur propre vérité par la littérature les capture.
Laure Adler, Les Inrockuptibles, Septembre 2026
Tuer la mère
Dans Faire la peau, Louise Chennevière réalise son rêve de petite fille : celui de tuer sa mère... en rompant définitivement tout contact avec elle. Ce choix, aussi libérateur que douloureux, est réprouvé par celles et ceux qui se fendent d’un « tu le regretteras plus tard », admiré par d’autres, qui souhaiteraient trouver la force de l’imiter. Mais l’autrice grave cette décision par l’encre et la publication. Elle épluche alors, lambeau par lambeau, les couches de cette relation d’emprise, de jalousie et de violence, distille la rupture dans la forme même du texte, hachant ses phrases et bousculant leur ponctuation. II ne s’agit pas là d’une promenade voyeuriste en terres de ressentiment, mais bien d’un exercice littéraire virtuose, qui ausculte avec humour et intelligence les attentes que l’on impose aux femmes, aux mères, aux filles. Et, avec cette dernière adresse à celle qui, après la dernière page du livre, ne sera plus sa « Maman », Louise Chennevière nous offre une lecture qui déstabilise, émeut et force l’admiration.
Margaux Morasso, Lire magazine, Septembre 2026
Couper le cordon
Elle le dit haut, l’assène et signe : la mère est « une des plus tenaces fictions » qu’on ait fait miroiter à Louise Chennevière. Sinon, comment expliquer que la sienne n’est pas de celles douces et aimantes inconditionnellement, entourant leur progéniture d’attention et de tendresse ? Non, à ses yeux, sa mère n’a jamais été cette figure mariale, mais une dame très bien mise issue de la petite bourgeoisie parisienne, qui a persisté à souffler le chaud et le froid. Une femme qui a traîné sa fille « par les cheveux dans le couloir », l’a insultée lors de grands dîners mondains, a persiflé à son sujet (« chérie, tu veux pas t’habiller un peu plus sexy ? on dirait un garçon »), a jugé « glauques » leurs soirées en tête à tête. Une mère qui a pu montrer un manque d’intérêt flagrant lorsque son enfant lui confie avoir avorté, ou, à l’inverse, une intrusion déplacée, achetant sans prévenir une maison à quelques kilomètres de la villégiature de sa fille.
Lassée d’avoir attendu en vain une preuve d’amour, Louise Chennevière décide purement et simplement de rompre. Ce livre radical, viscéral, est une façon d’opérer « une scission nette et précise ». A sa parution, « “Maman”, c’est un mot que je ne prononcerai plus. » Pourquoi le geste paraît-il sacrilège ? Menant une réflexion plus large sur les relations mère-fille, ce « lien furieux », Chennevière expose à quel point la violence de la mère est inconcevable, idem pour la méchanceté qu’un enfant en carence affective peut lui retourner. La voilà qui fracasse ce tabou, d’un seul souffle, d’une écriture enroulée dans de longues phrases cliniques et fermes. Les nombreuses notes de bas de page font office de filet de sécurité, seuls signes d’hésitation devant ce qu’elle s’apprête à briser.
Dans « Pour Britney », son livre précédent, l’autrice de 33 ans revenait sur le destin de Britney Spears, chanteuse au talent siphonné par le regard avide des hommes. Elle le rapprochait de celui de la Québécoise Nelly Arcan, prostituée réinventée en écrivaine, qui se donna la mort en 2009. Ainsi, ce poison-là, celui des hommes, peut contaminer l’esprit féminin. La mère peut être victime et bourreau à la fois. Et parfois, sa fille lui fait la peau pour sauver la sienne.
Amantline Schmitt, Le Nouvel Obs, Septembre 2026
En pleine mère Louise Chennevière s’attaque au « plus aliénant de tous les liens »
Pour Britney (P.O.L, 2024), le précédent livre de Louise Chennevière, ne s’adressait pas seulement à Britney Spears. II rendait aussi hommage, avec une importance presque équivalente, à l’écrivaine québécoise suicidée en 2009 Nelly Arcan - « Nelly qui savait tout ». Que savait-elle, Nelly, qu’il faut recopier ici, page 230 de Faire la peau ? Que les femmes, non, « ne seront jamais libres » : « Les mères seront toujours la première prison des filles. » Pour le dire autrement, avec sa voix à soi, en affirmant encore davantage un « je » vers lequel toute l’œuvre tend (« Je ne peux parler en mon nom, car de nom je n’en ai pas », lisait-on en ouverture de Comme la chienne en 2019) : « Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien de cette place. » Ce lien – à entendre au sens de ce qui ligote, enchaîne -, la locutrice entreprend de le rompre, et tente ainsi l’impossible, d’où le tour de force que représente le livre, son côté gonflé, explosif. Voilà, nous sommes là pour cela : tuer la mère, seule manière de réussir à sauver sa peau.
Irréversibilité.
C’est une chose de le vouloir, c’en est une autre de le faire pour de vrai, noir sur blanc, et de poster en quelque sorte cette lettre ouverte (le livre se présente comme tel). On comprend que ce n’est pas la première tentative de se détacher, si bien que, sans douter du bienfait de sa décision, Louise Chennevière avance à tâtons, revient sur ses pas, s’interroge sur la radicalité de son acte, son irréversibilité. Dans les deux premières pages, elle qui sait bien ce qu’elle fait dit deux fois « Je ne sais pas » : « Je ne sais pas, peut-être que c’est pour toutes les filles comme ça », puis « Je ne sais pas, je ne peux pas parler pour toutes car c’est le genre de choses que l’on ne dit pas ». Plus loin, page 176, de nouveau -. « [...] je ne sais pas, je ne sais pas que j’attendais encore alors que j’étais assise là, tremblante, sur la moquette de cet appartement immense. » La narratrice ne sait pas, pas toujours. Elle cherche, tourne et retourne le sujet. Sa phrase s’enroule, sans faire de nœuds, en belles boucles claires. Au sujet d’Arcan, l’autrice écrivait dans Pour Britney à sa façon triple lutz : « Nelly que je trouve moi si belle par tout ce qui en elle excède ce dans quoi ce regard l’avait enfermée ». Dans ce texte déjà tourné vers l’enfance, en quelques lignes, une chose était effleurée, « et de cela je ne peux pas dire plus, pas encore, peut-être est-ce que cela me sera possible un jour, ou bien peut être pas un jour dans combien d’années »... Et nous y voilà.
De quoi parle-t-on au juste dans Faire la peau, le quatrième livre de Louise Chennevière, le plus « intime », de qui ? D’abord d’une femme qui fut mère jeune, d’une mère « copine » qui louait des appartements trop grands, laissait traîner sa coke, draguait les amis de sa fille et, une fois même, voulut adopter l’un d’eux. Une femme instable, flambeuse, charismatique, jalouse, complice, perverse, spectaculaire, monstrueuse comme le sont, d’une manière ou d’une autre, toutes les mères pour leurs filles - même si toutes les mères ne traînent pas leur fille par les cheveux. Toutes ou presque, en revanche, aiment toujours un peu plus leur fils que leur fille, et de cela l’écrivaine n’a pas de doute et d’autres preuves que celle de son ressenti, qui est fort et, dans le fond, incontestable : Faire la peau appelle l’écoute et non le débat. Le portrait apparaît et s’efface dans un même mouvement. Cette femme existe (c’est la mère de l’autrice) et elle n’existe pas (c’est une figure de mère) : elle n’a pas de prénom mais, curieusement, elle a une assistante. II doit s’agir d’un certain milieu, sans que cela soit le propos. Ou peut-être que si, en partie : un jour, cette femme a quitté le pavillon déprimant qui l’avait vue grandir et l’a laissé derrière elle. Dans Faire la peau, Louise doit y revenir à l’occasion de la mort de sa grand-mère et elle s’y refuse.
Avant la mère, il y a donc la grand-mère, dans une sorte de jeu de poupées russes qui raconte une chaine à laquelle l’écrivaine se sait appartenir et dont elle entend - magie de la littérature - se tirer par ce geste performatif. Elle a ses formules incantatoires, sa langue à elle : elle dit beaucoup « Je dis que », ce qui est un moyen d’affirmer à sa hauteur, de n’engager qu’elle mais de s’engager à plein. Comme dans : « Je dis que la folie de ma vie, ça a été toi ». Non pas « c’est toi » au présent, non pas « c’était » à l’imparfait, mais « ça a été » dans un passé avec lequel il faut toujours composer. Parlons aussi des virgules, parfois surprenantes, même si la principale intéressée trouve qu’on lui en parle souvent, trop, et qu’elles reflètent simplement la manière dont elle s’exprime. Sauf que ce n’est pas rien de savoir quand reprendre son souffle, avant ou après quoi s’arrêter. Comme quand est évoqué ce « paquet de nœuds tissé de mensonges que l’on se trimballait de femme en femme, depuis combien de générations déjà, condamnée à fouiller en vain le silence alors que l’on voudrait tant, vivre ».
A distance.
L’on voudrait tant, vivre. Et qu’est-ce qui nous retient ? Plus rien, dit Faire la peau, et c’est cela, enfin, qu’on en garde : sa vigueur, son allant, tout ce qui fait que ce n’est ni glauque ni sale, puisque cela, désormais, on peut le mettre à distance et, pourquoi pas, envisager la suite. « Saurai-je être une mère sans jamais payer de n’en avoir pas eu ? » demande ainsi à elle-même l’écrivaine à l’approche de la fin. L’adresse s’est alors déplacée : non plus la mère, mais une potentielle petite fille à venir, qu’il faudra bien, si un jour elle existe, réussir à élever « contre des siècles de haine silencieuse » sans répéter le même schéma, creuser la même blessure. Le dénouement est bouleversant en cela qu’il mêle, fond et forme, le besoin d’en finir et l’impossibilité des adieux : encore un chapitre, encore un autre, et puis un dernier. Faire la peau, faire peau neuve.
Thomas Stélandre, Libération, Du 29 au 30 août 2026
Faire la peau
Après des années à se taire, la colère contre l’emprise maternelle s’exprime enfin. Électrochoc d’une libération totale grâce à l’écriture.
Dès les premiers mots, le souffle coupé : « J’ai toujours attendu la mort de ma mère. » Autrice du remarqué Pour Britney (éd. P.O.L) en 2023, qui entremêlait les destins de la chanteuse américaine et de l’écrivaine québécoise Nelly Arcan (1973-2009), Louise Chennevière explore depuis près de dix ans le kaléidoscope des douleurs féminines - haine de soi, violences sexuelles, ruptures, infanticide, maladie mentale. L’ombre menaçante d’une mère planait sur son œuvre depuis son premier ouvrage, Comme la chienne. II lui aura fallu attendre le quatrième pour se reconnaître comme victime de violences maternelles. À la première personne, elle raconte l’emprise, la haine, les coups, les humiliations, les insultes. Toute une vie passée à tenter de penser l’indicible : sa mère ne l’aime pas.
La découverte du féminisme l’aura aidée à comprendre le cycle des violences, les frustrations accumulées, les ravages transgénérationnels de l’inceste. Faut-il pour autant pardonner ? « Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. Qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas. » Et de faire la peau à l’une des fictions les plus coriaces de nos sociétés : dans un système familial façonné par les contradictions du patriarcat, l’amour maternel n’a rien d’évident, ni de naturel. Est-ce grave ? En extirpant les filles d’un lien dont elles souffrent si souvent en silence, il s’agit aussi de libérer ces mères d’un devoir écrasant.
Faire la peau est le récit d’une mutation, d’un départ. II possède le rare pouvoir des grands textes, celui de transformer des vies. On le traverse comme le ressac, bousculé par sa puissance. Dans une écriture audacieuse, les virgules s’accumulent, la ponctuation s’émancipe, découpe les phrases en des endroits improbables, impose des rythmes nouveaux, des sens inattendus, des idées impossibles à conclure. S’en échappent des effluves rageurs, une colère grandiose, mythologique. Tuer la mère pour enfin vivre, libre. Par ce geste littéraire fou et paradoxal, la narratrice renonce à la condition de « fille ». La rupture actée, deux femmes se font face : « Ce n’est qu’à partir de là que nous saurons, peut-être, inventer une manière, un style, un rapport qui ne sera qu’à nous. »
Caroline Pernes, Télérama, du 22 au 28 août 2026
Louise Chennevière - Fine lame
Est-il jamais possible de couper le cordon avec sa génitrice ? Louise Chennevière use de l’écriture comme d’une lame. Aiguisés, précis, tranchants, ses mots s’enroulent dans de longues phrases à la ponctuation irrévérencieuse, qui prolifèrent jusque dans d’amples notes de bas de page. Dans Faire la peau, elle expose le « lien furieux » qui l’unit malgré elle à sa mère, dont elle a toujours supporté les remarques pernicieuses, les soirées mondaines et creuses, les accès de colère. Cette relation s’achève avec ce livre. Pourquoi la démarche paraît-elle si sacrilège ?
« On a beaucoup de mal à se représenter la violence des femmes », analyse l’autrice née en 1993 à Paris et exilée à Arles. « On les renvoie toujours à leur statut de victime et jamais à celui d’agent volontaire de la reproduction de la violence. » Ce système qui donne toujours tort aux femmes, Louise Chennevière le torpillait dans son livre précédent, Pour Britney, tressage du destin de la chanteuse Britney Spears avec celui de la Québécoise Nelly Arcan, prostituée devenue écrivaine, suicidée en 2009. C’était sa première incursion dans le récit, après deux romans.
« Je suis sortie de la fiction et ne pense pas y revenir. Je ne me soucie plus de la réception de mes livres. J’ai dépassé ce moment où on a besoin de se justifier », lance-t-elle, droite et confiante, traçant sa route loin des carcans, en partance pour la Villa Médicis à Rome.
Amandine Schmitt,Le Nouvel Obs, Août 2026