— Paul Otchakovsky-Laurens

Chimère

Julie Wolkenstein

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)


L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq...

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Enquête à l’italienne

Est-ce une comédie du siècle dernier ou un roman du confinement, une intrigue familiale ou policière ? Julie Wolkenstein cache bien son jeu dans Chimère, ouvrage virtuose et plaisir monstre de lecture.

Depuis son premier livre, Juliette ou la paresseuse (1999), jusqu’à La Route des estuaires (2023), Julie Wolkenstein s’est jouée de presque tous les genres littéraires, avec toujours en leur cœur un mystère. Au début de la lecture, c’est la nature même de Chimère qui en constitue le mystère. Quel est donc ce roman clandestin qui séduit immédiatement par la profusion de ses intrigues et de ses personnages autant que par son charme de palazzo italien ? La première partie de cet ouvrage consiste en un échange d’e-mails. Ceux-là sont envoyés par une certaine Tante Lidia à un certain Henri — qui n’est pas vraiment son neveu mais presque (elle est romanesque, cette famille, mais pas très nucléaire) —, lequel souhaiterait en savoir plus sur son grand-père, Osmond. Est-ce parce qu’on est en plein confinement, en mars 2020, à Florence ? Et que les journées sont longues pour cette femme de 85 ans ? Lidia engage une correspondance, alors qu’elle déteste répondre aux questions et aux injonctions, vieille dame indigne et insoumise : « Personne n’a jamais réussi à me faire faire quoi que ce soit. » Elle est caustique aussi, comme lorsqu’elle résume son voyage de noces sur les bords du lac de Côme. « Quelques photos en témoignent : nous nous sommes mortellement barbés. » Peu à peu, au fil de ses échanges, une généalogie apparaît. Après avoir eu une fille d’une mère inconnue, Osmond, un photographe mondain, a épousé en secondes noces la nièce de Lidia, Isabelle. Une autre figure omniprésente se dessine, celle de Serena, amie fidèle de la famille. Enfin, jusqu’à cette révélation, la « même Serena qui a tué ton grand-père ». Alors, Chimère serait-il finalement un roman policier ? D’une certaine façon, oui, puisqu’un mystère entoure la disparition d’Osmond, tombé de la piazza dei Martiri (place des Martyrs), à Rome, le 22 avril 1994, le soir du vernissage de son exposition de photos. Mort accidentelle ? Homicide involontaire ? Légitime défense ? Chimère est un roman fascinant qui se déploie de manière inattendue à travers les récits de cinq femmes relatant les événements et les éclairant différemment. Cinq personnages en quête d’auteur...d’un crime. Des mystères, il n’en manque pas. Comment Osmond est-il mort ? De quoi sa disparition est-elle le nom ? Quels liens l’unissaient à sa femme ? Qui est la mère de sa fille ? Serena (prénom clin d’œil à La Servante écarlate ainsi que celui de Tante Lidia, même si l’orthographe n’est pas la même) est-elle un ange ou un démon ?

La version de Tante Lidia suit celle d’Amelia, la sœur d’Osmond, qui, dès qu’elle rencontrait quelqu’un, voulait coucher avec lui. II faut dire qu’en guise d’éducation, sa mère lui avait recommandé de faire aux hommes un « sourire extatique et chaviré ». Recluse par le confinement, Amelia se parle toute seule. Ses propos sont aussi drôles que cruels, et d’abord envers elle-même. Le tableau de famille s’enrichit de nouvelles ombres, une comédie de mœurs d’une autre époque se révèle fascinante, entre Rome, Florence et Paris. II faut attendre la troisième voix, celle d’Henriette, une journaliste amie d’Isabelle, pour que l’action se déplace aussi dans une maison normande, fief sentimental de nombreux livres de l’autrice. Se succèdent les versions de la fameuse Serena et enfin d’Isabelle, l’épouse d’Osmond.

Julie Wolkenstein est une romancière vertigineuse dans la manière qu’elle a de confronter les points de vue de femmes de différentes générations, de cacher, derrière une apparente commedia dell’arte d’une autre époque, une réflexion foncièrement contemporaine sur l’emprise et la condition féminine. L’enquête sur la mort d’Osmond est menée par une inspectrice italienne, spécialiste des violences subies par les femmes et des féminicides (« femminicidio », le mot existe en Italie depuis 1977...). Julie Wolkenstein est experte dans l’art de faire tomber les masques de ses personnages, même si elle sait que la vérité est parfois une chimère. Et comme le dit Henry James dans une citation placée en exergue du roman : « On ne dit jamais tout. »CHIMÈRE, de Julie Wolkenstein (P.O.L, 372 p.).

Olivia de Lamberterie, ELLE, janvier 2026



Julie Wolkenstein : Tous mes livres, ou presque, sont construits autour d’un secret”

Après plusieurs récits autobiographiques, l’autrice revient à la fiction, et signe pour la première fois un polar, Chimère. Rien d’étonnant, venant d’une experte en enquêtes chorales et énigmes enfouies.

On s’attendait à l’écouter parler de Henry James, l’écrivain dont elle a fait il y a trente ans le sujet de sa thèse et dont elle a placé une citation (« On ne dit jamais tout ») en exergue de son nouveau roman, Chimère ; ou de Francis Scott Fitzgerald, auteur d’« un des plus beaux romans du monde », à savoir Gatsby, dont elle a livré en 2011 une traduction sous ce titre… Et voilà que c’est Guillaume Dustan qui s’invite d’emblée dans la conversation. Si, il y a près de trois décennies, Julie Wolkenstein a choisi d’adresser son premier manuscrit, celui de Juliette ou la Paresseuse (1999), aux éditions P.O.L, c’est, entre autres raisons, parce que l’écrivain venait d’y faire paraître ses tout premiers livres. « On a été proches dans les années 1980-1990. De lui, l’un de mes livres préférés est Nicolas Pages, dans lequel il donne la liste de ses auteurs favoris. Qu’y figurent Edith Wharton et Rosamond Lehmann m’avait mise en joie ! » Wharton, l’Américaine cosmopolite dont Julie Wolkenstein a plus tard traduit le tragique Ethan Frome, et dont elle achève en ce moment une nouvelle traduction d’Été ; Lehmann, la merveilleuse Anglaise — aujourd’hui elle rêve de proposer une nouvelle version en français de son roman L’Invitation à la valse.

C’est sa mère, « une grande amatrice de littérature anglo-saxonne », qui lui a transmis cette passion. Un legs que Julie Wolkenstein a fait fructifier, devenant professeure de littérature comparée, dévorant les classiques et les contemporains, y mêlant son propre goût pour le roman policier — « plus Agatha Christie que James Ellroy », précise-t-elle, égrenant aussi les noms de Ruth Rendell ou P.D. James, y ajoutant celui de Sébastien Japrisot, l’auteur de Piège pour Cendrillon, qu’elle place au plus haut. Depuis longtemps, elle aspirait à écrire le sien : « Tous mes livres, ou presque, sont construits autour d’un secret, d’une énigme, et, régulièrement, ils ont pris la forme d’une enquête. Mais je n’avais jamais fait d’un crime et de ses explications le cœur d’un roman. La veine policière est un genre que j’adore, en littérature comme au cinéma — je suis extrêmement nourrie d’images également —, mais il est horriblement difficile à manier. Il demande une vigilance de tous les instants lors de l’écriture, une construction millimétrée. Par ailleurs, l’envie, fondamentale, de tuer un personnage, d’éprouver vis-à-vis de lui une pulsion de meurtre, m’avait toujours manqué. Cette fois, j’y suis arrivée ! »

Il faut dire que le personnage masculin en question, dont la narration de Chimère cerne les raisons et les circonstances de l’assassinat, est détestable à souhait. Roman choral, sombre et sophistiqué, roboratif et précis, doté d’une savoureuse bande-son très seventies, Chimère voit se succéder cinq narratrices, qui livrent une à une ce qu’elles savent de ce crime. Un événement brutal, dont les prémices et les conséquences reconstituées convoque une douzaine de personnages principaux et secondaires, embrasse quelque cinq décennies — des années 1980 à celles du confinement — et au cours duquel on voyage entre l’Italie et Paris. Sans oublier la Normandie, précisément Saint-Pair-sur-Mer, le village des bords de Manche dont les grands-parents et les parents de l’autrice — son père, Bertrand Poirot-Delpech, mort il y a vingt ans, était journaliste, écrivain et académicien — avaient fait leur lieu de villégiature, et où elle-même a choisi, depuis quelques années, de résider presque à plein temps. Dans la villa balnéaire familiale devenue une partie du décor — pour ne pas dire un personnage récurrent — de nombre de la dizaine de livres (L’Heure anglaise, Happy End, L’Excuse, Adèle et moi, Les Vacances…) qu’elle a publiés depuis vingt-cinq ans.

C’est particulièrement le cas du ludique et mélancolique Et toujours en été, paru en 2020. Un récit autobiographique et intimiste conçu comme un escape game, au fil des chapitres duquel on visite la villa à la rencontre des fantômes qui la hantent : Bertrand Poirot-Delpech, le père décédé ; un frère aîné, mort brutalement en 2017. À la suite de ce récit personnel, Julie Wolkenstein en a écrit un autre, plus vagabond dans la forme, non moins émouvant sur le fond : La Route des estuaires (2023), dans lequel elle poursuit le souvenir enfoui d’un autre frère disparu — un nourrisson, mort en 1970, alors qu’elle était une toute petite fille. « Je crois aux livres qui vous tombent dessus, sans que vous les ayez cherchés. Par exemple, à l’origine de La Route des estuaires, il y a un appel que j’ai reçu de Maryvonne, l’ancienne nourrice qui s’occupait de moi lorsque j’étais enfant, qui m’a invitée à venir la voir en Bretagne, où elle vit désormais. Ça a tout déclenché. »

Neuf ans séparent le présent Chimère de la précédente fiction de Julie Wolkenstein, Les Vacances (2017). Entre-temps, le 2 janvier 2018, son éditeur et ami, Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur des éditions P.O.L, est mort dans un accident de voiture. Le retour au roman, qu’incarne Chimère, elle le souhaitait et l’appréhendait tout à la fois. « Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux premiers livres que j’ai écrits après la mort de Paul, survenue cinq semaines après celle de mon frère, ne relevaient pas de la fiction. J’avais reçu deux très gros coups sur la tête… Et quand on va pas bien, c’est difficile de se projeter dans des intrigues imaginaires. L’envie d’inventer m’avait quittée. Ce qui fait que Chimère est le premier manuscrit d’un roman que je rendais à Frédéric Boyer [successeur de Paul Otchakovsky-Laurens à la tête des éditions P.O.L, ndlr], ce que j’appréhendais. »

En attendant que revienne l’envie d’imaginer, Julie Wolkenstein a traduit — Fitzgerald, encore, livrant avec Beaux et maudits (2021) une nouvelle version française des Heureux et les Damnés — et écrit ces deux livres personnels non prémédités : « Je les ai trouvés beaucoup plus difficiles à écrire que les romans. Surtout La Route des estuaires, pour lequel je travaillais sur des faits très intimes. La grande préoccupation est de savoir jusqu’où on va dans le dévoilement. On passe son temps à élaguer le texte : de ce qui ne va pas intéresser les lecteurs, de ce qui est trop intime, de ce qui risque de blesser un proche… Avec la fiction, on n’a plus du tout ce problème. » Avec la fiction, qui plus est, si tout se passe bien, survient au cours de l’écriture ce petit miracle récurrent dont Julie Wolkenstein ne se lassera jamais : « Une fois la machine mise en route, arrivé à un certain moment du processus, on a le plaisir de voir le roman avancer de façon presque autonome. Les pièces du puzzle s’emboîtent sans qu’on ait besoin d’intervenir. C’est comme si le moteur avançait tout seul. »

Nathalie Crom, TÉLÉRAMA, janvier 2026.



Le crime parfait de Julie Wolkenstein

Avec Chimère, l’autrice a réalisé son rêve d’écrire un polar, en faisant converger plusieurs envies : d’Italie, de roman choral-et de meurtre

Voilà longtemps que Julie Wolkenstein rêvait d’écrire un polar. « C’est mon genre littéraire préféré », confie au Monde des livres celle dont tous les romans « adoptent plus ou moins la forme de l’enquête ». Mais, jusque-là, elle échouait à passer à l’acte, faute, dit-elle, de trouver un personnage qui lui inspire suffisamment de haine pour éprouver l’« envie de le tuer», et de construire un roman autour de son meurtre. Elle gardera pour elle le processus par lequel elle en est venue à inventer le détestable Osmond, dont la mort est le catalyseur de Chimère, sur laquelle reviennent cinq femmes, vingt-cinq ans après les faits. A cet homme froid, manipulateur et mégalomane, époux tyrannique, père écrasant, elle reconnaîtra ceci : il lui a permis de se lancer, en agrégeant diverses impulsions, à un moment où elle se sentait « suffisamment d’énergie » pour renouer avec la fiction, après deux – splendides – récits marqués par des deuils : Et toujours en été et La Route des Estuaires (P.O.L, 2020 et 2023).

Au nombre des étapes l’ayant menée à Chimère, Julie Wolkenstein évoque d’abord la lecture par son « fiancé » d’un article de Libération sur Les Cellules buissonnières, de Lise Barnéoud (Premier parallèle, 2023), livre consacré au phénomène du microchimérisme, soit la présence chez un individu de cellules issues d’une autre personne, donc génétiquement distinctes des siennes. En raison de ce « phénomène d’hybridation », un test ADN peut conclure qu’une femme n’est pas la mère de son enfant. « II me l’a fait lire en pensant que ça pouvait être intéressant pour un polar » - d’autant plus que l’écrivaine prise particulièrement ceux où la « question de la filiation » est importante, comme Vera va mourir, de Ruth Rendell (Calmann-Lévy, 1987), ou les livres de l’Américain Ross Macdonald (1915-1983). « Le microchimérisme m’est apparu comme une possible pièce du puzzle que je voulais élaborer. »

Parmi les autres « pièces », Julie Wolkenstein cite une sérieuse « envie d’Italie » - Chimère se déroule principalement entre Rome, la Toscane, Paris et Saint- Pair-sur-Mer (Manche), point nodal de son œuvre. Elle relie cette tocade transalpine à la lecture d’Hervelino, de Mathieu Lindon (P.O.L,2022), où il est notamment question du séjour à la Villa Médicis de l’auteur avec Hervé Guibert, en 1988. A également joué la vision, à l’été 2024, de la minisérie de Marco Bellocchio Esterno Notte (2022, Arte), autour de l’assassinat, en 1978, de l’homme politique italien Aldo Moro par les Brigades rouges.

Laquelle série, où chaque épisode épouse le point de vue d’un nouveau personnage, entre en résonance avec un autre aiguillon : celui de composer un roman choral. Julie Wolkenstein est coutumière de cette forme ; mais son inclination est encore renforcée quand elle est conviée, en tant que chercheuse en littérature comparée (maîtresse de conférences à l’université de Caen), à un colloque sur le roman choral, à l’automne 2024. Pour celui-ci, elle se plonge dans L’Anneau et le Livre, de Robert Browning (1868-1870 ; Gallimard, 1959 ; rééd. Le Bruit du temps, 2009), roman en vers blancs sur un fait divers et un procès survenus à Rome en 1700, qui fut un best-seller du XIXe siècle et dont elle a appris l’existence (« attention, moment cuistre ! ») par une monographie sur Orson Welles et par la préface d’Edith Wharton à Ethan Frome (roman de 1911 qu’elle a retraduit en 2014 pour P.O.L). « La proposition de participer à ce colloque était un pur hasard, mais elle a pu accélérer les choses, en faisant écho à mon désir d’Italie et de roman choral. »

Au début de l’année 2025, elle n’a encore rien écrit quand elle parle de son projet à son éditeur, Frédéric Boyer, et lui dit qu’elle aimerait que son futur roman puisse paraître en janvier 2026. « Ça signifie que tu dois le rendre fin août », l’avertit le patron de P.O.L. « Ça ne me laissait pas le choix, j’allais devoir travailler très vite. Ce genre de pression me convient », commente-t-elle. Vers le 10 avril, quand cessent ses cours à l’université, elle s’attelle intensément au travail, décidée à écrire les voix qui se relaieront dans l’ordre où elles apparaîtront, en allant des narratrices les plus éloignées de la mort d’Osmond jusqu’aux plus impliquées. « Terrorisée à l’idée d’ennuyer le lecteur », l’autrice attribue à chacune un mode de narration différent : l’une dicte un courriel à son assistante, une autre parle toute seule, une troisième collecte des notes dans un dossier informatique, la quatrième se confie à un psy, quand le point de vue de la cinquième est restitué « classiquement » à la troisième personne. Elle élabore un document qui redonne les âges des unes et des autres aux différents moments évoqués par le roman. Lequel, commençant durant le confinement du printemps 2020, remonte bien au-delà de l’année 1994, où est mort Osmond, puis qu’il est question de la jeunesse des protagonistes dans les années 1970. La description d’une fête romaine à cette époque amène l’autrice à discuter de musique italo-disco avec une amie, qui lui fait visionner un kitchissime clip d’A far l’amore comincia tu (1976), de Raffaella Carrà (1943-2021), lequel devient l’hymne du roman – « Quand Julie a parlé de Chimère aux représentants en librairie, on leur a montré la vidéo», rapporte Frédéric Boyer. Achevée avant la mi-août dans sa première version, l’écriture de ce polar a apporté « beaucoup de plaisir » à Julie Wolkenstein, « même si c’était aussi difficile qu’[elle l’imaginait] ». Quant à savoir si elle compte en écrire d’autres... II faudra qu’elle ait de nouvelles envies de meurtre.

Raphaëlle Leyris, LE MONDE, janvier 2026



Cantate à l’italienne

Cinq portraits de femmes réunies autour d’un meurtre mystérieux. Fascinant.

« Ma mère qui a fait de moi un monstre, une chimère, une femme incapable d’assumer sa maternité. » Celle qui parle ainsi, c’est Serena, pièce maîtresse d’un quintette de femmes, toutes partageant des liens plus ou moins proches, au centre du dixième et troublant roman de Julie Wolkenstein, Chimère. Serena, une femme mal mariée, s’avouant « entremetteuse corrompue », douée d’un certain « talent pour la dissimulation » et qui se compare à une chimère, ces êtres fantastiques composés d’espèces distinctes. Et ne trouvant son bonheur qu’au piano, en jouant les Scènes d’enfant de Schumann. Seize ans auparavant, Serena a été blanchie du meurtre d’un de ses anciens amants, Osmond, un collectionneur d’art, roublard, « persuadé que l’intelligence ne peut s ’exprimer que par le mépris, l’esprit critique. Perpétuellement à l’affût des failles, des torts, chez tout le monde. »

Ces cinq femmes, on les retrouve au moment du confinement du printemps 2020. Entre Florence, Rome et Paris, en passant par le littoral du Cotentin, que Julie Wolkenstein connaît bien. Chacune d’entre elles va prendre la parole à tour de rôle, revenant sur les circonstances de la mort d’Osmond, tout en explorant leurs passés troubles et les relations qu’elles ont entretenues les unes avec les autres.

Roman choral

Des confidences d’Amelia, sœur d’Osmond, on retiendra un personnage qui a épousé un mari odieux, tout en menant une vie sexuelle débridée, et qui a un faible pour l’alcool, et plus particulièrement le grechetto d’Orvieto.

Tante Lidia est celle qui ouvre le bal de ce roman choral, aux allures de cantate sombre. Cette femme forte, du haut de ses 85 ans, alors qu’elle est pratiquement sourde et aveugle, vit recluse à Florence dans son palais Renaissance, en écoutant les opéras de Verdi. Détachée, lasse de tout, elle considère les protagonistes aux prises avec leurs fantômes, leurs ombres, leurs non-dits.

Nièce de tante Lidia, Isabelle est la femme d’Osmond. Productrice de cinéma, c’est la dernière à s’exprimer dans Chimère, en commentant certains épisodes troubles du passé familial. Sa grande amie est Henriette, journaliste qui va reprendre à son compte l’enquête, en explorant les zones d’ombre et les contradictions des témoignages, poursuivant ainsi un jeu de piste inédit, douloureux, embrumé par les échos d’un jadis qui a du mal à passer.

Maladies incurables, maternités mal assumées, morts prématurées, secrets et mensonges, trahisons, ressentiments et frustrations, dépressions, amours trahies, filiations douteuses... Tout le roman, virtuosement tissé comme une étrange tapisserie, qui renvoie ici ou là au Motif dans le tapis, de Henry James, que Wolkenstein a traduit, et aux Papiers d’Aspern, est irrigué, orné ou rapiécé au fil des pages, par les déclarations des cinq femmes, remontant jusqu’aux années 1970. Avec, en fond sonore, Porque te vas, de Jeanette, les tubes d’Adriano Celentano, La isla bonita de Madonna, Woman in Love de Barbra Streisand ou encore La Vie en rose revue et sublimée par Grace Jones.

Pour parfaire son intrigue, parfaitement maîtrisée, Julie Wolkenstein a introduit une galerie de personnages secondaires, donnant ainsi du champ et de la profondeur au récit, lui permettant de rebondir là où il le faut. On trouvera ainsi une juge d’instruction, une galeriste, le frère d’Amélia, Raphaël, écrivain mort du sida à 34 ans, Iris, fille illégitime de Serena, le « neveu » de tante Lidia, Henri Rosier, et enfin Anna, l’assistante dévouée de la doyenne du roman. Au-delà des vraies raisons de la mort d’Osmond, et des motivations de sa meurtrière, prétexte à cette comédie policière, on louera les portraits de ces femmes faites d’échos, de souvenirs transfigurés ou recomposés. Femmes que l’on retrouvera réunies dans la scène finale (située en 2024), à la manière des épilogues des meilleurs opéras de Mozart.

Thierry Clermont, Le Figaro littéraire, 22 janvier 2026.


Agenda

Mardi 10 février à 19h
Julie Wolkenstein à la librairie Le Square (Grenoble)

2 place Docteur Léon Martin

38000 Grenoble

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Samedi 14 février à 17h
Julie Wolkenstein à la librairie Le Divan (Paris 15e)

203, rue de la Convention

75015 Paris

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Mardi 10 mars
Julie Wolkenstein à la librairie Quai des Brumes (Strasbourg)

120, Grand'Rue

67000 Strasbourg

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Et aussi

Julie Wolkenstein Prix des Deux Magots

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