Imaginez un immeuble sur le toit duquel on décide de créer un jardin, une prairie, un petit paradis où enfin on aurait réglé la question solitude. « Je manque cruellement d’un jardin. Et pourquoi pas suspendu ? On y installerait des palissades. Tout autour du toit. C’est mieux si on fait la fête. Le haut de l’immeuble est plat, comme les buildings de Manhattan, ça tombe bien. On sème juste du gazon. Une prairie et basta – là, on respire. » Mais attention, si la concierge rêve de faire pousser dans la cour de l’immeuble une minuscule jungle luxuriante, les autres habitants peuvent s’opposer au projet. Il faut explorer.
C’est l’occasion pour Olivier Cadiot de mener une enquête follement romanesque comme antidote à la solitude et au chagrin, à la recherche de ce qu’il nomme « la consistance de l’être aimé », ou celle d’un amour ultime, absolu. On pourrait penser à l’immeuble de La Vie mode d’emploi de Perec, aux mille et une vies et histoires qui s’y déploient, mais Love Supreme est une exploration burlesque et radicale qui passe par diverses rencontres toutes plus désopilantes et intrigantes les unes que les autres, jusqu’à celle d’un amour ultime, suprême. Un philosophe allemand volubile et passionné de varappe, qui escalade la façade de l’immeuble à mains nues, une psychanalyste revêche, une jeune comédienne qui rêve de monter La Mouette de Tchekov et dont le narrateur tombe amoureux, un noble extravagant passionné de chasse à courre et dont l’appartement cache une sorte de monumental château secret, et un propriétaire ultra-riche, vulgaire et brutal, qui fait furieusement penser à certains « maîtres du monde » contemporains...Le narrateur potasse la Morphologie du conte de Propp, s’initie à la philosophie romantique, à l’écriture musicale, s’inspire de divers traités de jardinages, pour bricoler un roman de survie et d’amour, un conte moderne « qui finit bien », une utopie ultra contemporaine pour un « paradis mode d’emploi ».
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Faire sécession – sur Love Supreme d’Olivier Cadiot
Love Supreme est une fable qui propose de se retirer et de faire sécession sur le toit-terrasse d’un immeuble où l’on aime et l’on fait l’amour à foison.
Avec l’œil d’un ethnologue intérieur, Olivier Cadiot passe en revue la population de tout un immeuble, de la cour au dernier étage, réduisant ses membres à leur plus simple appareil à travers le prisme de sa poésie-prose saccadée – un délicieux basculement dans la fable et la déréalisation permanente du réel. Il y a un an, presque jour pour jour, Olivier Cadiot, poète, écrivain et traducteur, faisait paraître Départs de feu. Il y était question de chute, d’escalier, une image qui convient à la forme de son écriture la plus récente : les marches y sont nombreuses, agencées avec un négligé étudié qui est un des ressorts de son rythme et de son art de la dérision. Son dernier livre, Love Supreme, est fidèle à cette mécanique stylistique, mais ce n’est plus l’escalier qui domine. C’est l’immeuble : tout un immeuble, de la cour jusqu’au dernier étage, et tous ses habitants, ses habitantes, dont lui-même, déguisé sous la cape appelée « je ».
Un immeuble, comme il le rappelle en rebondissant sur les sons, c’est immuable. Non seulement c’est un objet qui résiste, mais c’est un lieu d’observation idéal de soi-même et des autres. Le monde y est réduit à la taille d’une grande boule de neige que lui-même peut agiter, modeler et remodeler à sa guise, suivant les accidents de sa poésie-prose à la cadence saccadée.
Il y a longtemps que les ruptures de ton et les zeugmas sont la signature d’Olivier Cadiot et de la dimension extravagante de ses livres. Ces cassures sont d’autant plus visibles et marquées dans ses derniers « romans » qu’il joue largement des retours à la ligne et de l’effet cascade et discontinuité que ceux-ci produisent. Son écriture est peu compacte. Il est interdit de s’y installer et d’y couler des heures alanguies. Elle finit pourtant par former une musique, même si on pourrait lui retourner la saillie qu’il fait à propos de Victor Hugo, lequel a vécu dans l’immeuble qu’il habite, lui annonce son amie la gardienne : « On comprend Victor d’avoir choisi d’habiter ici – vu son obsession d’écrire comme accroché à une falaise. » Alors, falaise romantique ou falaise moderne-post-moderne ?
Retrouvez la suite de l’article de Cécile Dutheil de la Rochère sur la page d’AOC.
Love Supreme, d’Olivier Cadiot : l’utopie est sur le toit
À travers la description d’un immeuble singulier et le portrait de ses pittoresques habitants, Olivier Cadiot crée un monde aussi attachant que loufoque, faisant de Love Supreme une joyeuse célébration du vivre-ensemble.
Au centre de Love Supreme, le dernier roman d’Olivier Cadiot, un immeuble, avec sa cour, ses étages et ses habitants. Comment ne pas penser à Perec et à sa Vie mode d’emploi ? Cet immeuble est celui du narrateur qui, tout en haut, au dixième étage, y vit avec Maximilien, un ami musicologue. Il aime les jardins, les tuyaux d’arrosage et les palissades, et comme son appartement est le seul à avoir accès au toit-terrasse de l’immeuble, il rêve de l’aménager en prairie et d’en faire un lieu de convivialité et de fête. Le voilà parti à la découverte de ce monde en miniature, devenu pour lui un objet d’observation privilégié, mais pas seulement : s’il se sent une âme d’ethnologue, il a aussi envie de sympathiser avec ses voisins. Et c’est plein d’enthousiasme qu’il se lance tous azimuts – par l’escalier, par l’ascenseur et même par la façade – dans l’exploration des différents niveaux, paliers et appartements.
Un article d’Anne Randon à retrouver sur la page de Benzine Mag.
Bienvenue au paradis
Comment faire pour avoir de l’air quand on vit en ville, de l’espace quand on habite un immeuble, de la compagnie quand on se sent seul, de l’amour quand on le recherche ? II y a les rêves réalistes - celui du milliardaire qui veut surélever l’immeuble de cinq étages pour y installer un château - et les rêves irréalistes - celui de l’alpiniste qui grimpe les façades du même immeuble avec cordes et piolets et les descend en rappel. Tous deux se heurtent à la méchante réalité, le premier en étant débouté par la copropriété et le second en faisant une chute mortelle. Mais il y a aussi les rêves tout court, ceux qu’on fait en dormant, qui nous installent dans des lieux composites habités autrefois et recouverts par d’autres, avec des pièces en plus et des greniers inhabituels. Et si ces espaces impossibles devenaient la seule réalité tangible ? Que deviendraient nos liens, nos désirs, notre vie quotidienne et même nos rêves ? L’hypothèse semble au point de départ de Love Supreme, le nouveau roman d’Olivier Cadiot.
« Je ne sais pas si ce que je vis est vrai ou si je suis embarqué dans le rêve de quelqu’un d’autre. » Le narrateur (appelons-le « le locataire ») accepte comme un fait la distorsion de l’espace. L’immeuble dans lequel il vit a quelque chose d’élastique. « On dirait que son intérieur se déplie et se rétracte à volonté. »A moins que, comme dans Alice, ce ne soit le personnage qui rétrécisse. « Je me bats avec une aiguille contre une énorme araignée noire dans l’escalier d’une cave- chaque marche à la hauteur d’un étage. » II ne cesse de découvrir des lieux inconnus dans des espaces qu’il croyait familiers, des passages, des réduits obscurs, des escaliers difficiles, des antichambres qui ouvrent sur d’autres, un peu comme dans La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski (2000 ; Monsieur Toussaint Louverture, 2022), en expansion, labyrinthique et infinie. « On a la sensation que l’immeuble est constitué d’une suite de maisons qui s’emboîtent les unes dans les autres – avec des endroits inaccessibles. » Ainsi, le livre. Le livre met un théâtre dans un appartement, un palais dans un autre, un jardin sur le toit, une scène dans le jardin, une cathédrale derrière des portes, d’autres livres dans le livre. Puissance de la littérature qui donne de l’endurance aux rêves, dont les écrivains sont les locataires.
Le narrateur procède avec méthode. Il lit Morphologie du conte de Vladimir Propp, qui a ramené l’ensemble des contes de fées à trente et une fonctions, trois séquences et sept personnages types (héros, faux héros, auxiliaire, agresseur, etc.), schéma que le texte suit plus ou moins. Il poursuit une quête, « la consistance de l’être aimé », qui le conduit sur le divan d’une psychanalyste et sur la scène d’un théâtre, jouant le rôle de Trigorine dans La Mouette de Tchekhov (pas le plus sympathique des personnages). On est emportés par la fantaisie et la drôlerie d’une intrigue qui donne parfois l’impression d’être sans queue ni tête pour mieux pointer certaines absurdités de nos vies.
La prose coupée d’Olivier Cadiot permet de passer rapidement d’un espace à l’autre, d’une tonalité à l’autre, tout en introduisant des changements de vitesse, des décalages. Elle semble pouvoir tout faire, du roman, du théâtre, de la poésie, de l’essai, en rendant vaines toutes ces catégories. Ce qui me permet de glisser un mot ici de la traduction de Songe d’une nuit d’été qu’il publie en même temps. Alors que le texte de Shakespeare joue de l’alternance entre vers pétrarquistes et moments de prose pour faire parler les différents mondes, celui des fées, celui de dieux, celui des artisans, Cadiot trouve d’autres moyens pour penser dans sa langue ces différences sociales et symboliques, qui sont aussi des points de rencontre et des emboîtements, des fantaisies nées de la confusion des espaces. Prose coulée, chaloupée, syncopée ou coupée modulent de façons renouvelées les scènes et les échanges. C’est musical.
Or s’il y a, dans le roman, un art susceptible d’ouvrir l’espace, c’est bien la musique. En faisant référence au plus célèbre album de jazz de tous les temps (A Love Supreme, de John Coltrane, 1965), auquel l’auteur retire son article initial – comme il le retire au titre de Shakespeare, A Midsummer Night’s Dream -, Olivier Cadiot l’indique explicitement. Parmi toutes les formes qui nous font échapper provisoirement à l’exiguïté de nos habitations et qu’explore en même temps le narrateur-les arts de mémoire, le jardin suspendu, le conte, le monde à l’envers ou le théâtre -, la forme suprême est la musique. Bach est là, mais aussi Fauré, et le son de canard du hautbois baroque et de la guitare électrique qui déchire le cœur. II y a la musique-mer, « en construction et en destruction perpétuelles », et la musique-rivière, dont le thème remonte le courant à la manière des poissons, avec des variations infinies. Les sons ont le pouvoir de repousser les murs et donnent son cadre à l’utopie. « Bienvenue au paradis./On est coupés du monde./On n’a besoin de rien », s’exclame à la fin le locataire dans son jardin.
Tiphaine Samoyault, Le Monde des Livres, 20 mars 2026.
Avec toit, liberté
Sécession utopiste d’un groupe de voisins chez Olivier Cadiot
Et si on replantait jardin d’Eden sur un toit-terrasse ? Ou au moins « un alpage inaccessible », puis on fout le feu à l’escalier : plus personne ne pourra y monter, on aura enfin la paix. C’est le projet que caressent le narrateur et son colocataire Maximilien, « gymnaste accompli » et par ailleurs analyste de partitions avant concert - un métier mystérieux, mais sans doute passionnant.
« Résistance douce ».
Les deux compères viennent d’emménager au dernier étage, sous le toit d’un bâtiment qui a la particularité d’être à géométrie variable, comme s’il était « constitué d’une suite de maisons qui s’emboîtent les unes dans les autres ». Un terrain de jeu idéal pour le narrateur, qui entreprend de frapper à la porte de chaque habitant, par politesse, pour se présenter. II rencontre ainsi Winn, «doublement docteur en philosophie et en physique - quantique», lequel a l’habitude d’escalader l’immeuble avec un piolet : il n’y a que trois étages à gravir pour rendre visite à la voisine du sixième - en passant par la façade sud, bien sûr. La voisine en question est psychanalyste, elle vous allonge volontiers gratis, c’est en quelque sorte compris dans les charges. A l’étage du dessus, un couple qui passe ses mercredis au cimetière car ils « ont perdu leurs trois enfants et [...] leur activité principale est d’aller leur rendre hommage. La première partie de la semaine est consacrée à se préparer à la visite ; la seconde à s’en remettre.»
Les familiers d’Olivier Cadiot reconnaîtront là le rire caractéristique de ses récits, mélange de grotesque neurodivergent et d’invention inouïe, avec quelques invariants, comme la chute, la cure, le deuil ou le fait de se carapater pour qu’on arrête de nous emmerder. Tout aussi drôle que ses précédents textes, Love Supreme est aussi plus heureux et moins mélancolique. II finit presque bien.
Au long de ses pérégrinations, le héros cherche « la consistance de l’être aimé ». Sauf qu’il ne sait pas qui est encore cet être... Quant à la consistance, il lui faudrait « une résistance douce » peut-être, à défaut de définitive et durable ? La voisine du huitième, la jeune Carol Colman, l’attire obstinément. Elle a échoué au Conservatoire et soigne sa frustration en rejouant - avec qui veut - la Mouette (1896) de Tchekhov dans l’appartement de sa tante transformé en théâtre, si bien que le narrateur finit par ne plus l’appeler qu’« Arkadina ».
Bataille culturelle.
Hélas pour nous lecteurs, il accepte aussi d’endosser le rôle du Trigorine de la Mouette, un écrivain à la mode pas très recommandable, ce qui complique un peu l’interprétation. D’autant qu’un autre texte accompagne le héros, la Morphologie du conte (1928) de Propp, cauchemar combinatoire des étudiants en littérature de la fin du XXe siècle : « avec un titre pareil, on se dit qu’il doit y avoir beaucoup de choses là-dedans. Toutes les histoires d’un coup. » Cadiot s’amuse à croiser ces deux sources mais sans ostentation, tandis que, depuis le début de l’histoire, la concierge Anita arrose patiemment le jardin emparadisé avec un tuyau jaune vif. Ne serait-ce pas là une métaphore du serpent fatal qui va faire choir ce beau « vivre-ensemble » ?
Car pour, la première fois dans un livre d’Olivier Cadiot, des références directes à l’actualité politique se font jour. Le nouvel Eden communautaire, voulu et entretenu par Maximilien, Anita, Winn et le narrateur, est combattu par un Lord, un colonel et un millionnaire qui veulent le raser pour bâtir un hôtel et faire du profit. Une bataille culturelle s’engage. Ces vilains ont l’art de retourner les valeurs, accusant nos mini-zadistes d’être des « gauchistes hystériques qui traitent les idées raisonnables de fascisme 2.0 ». Heureusement, « on a les moyens de faire tourner le paradis » : ne reste plus qu’à s’activer.
Éric LORET, Libération, avril 2026.
"A love Supreme… A love Supreme…", un article de Valentin Hiegel à propos de Love Supreme, à retrouver sur la page de En attendant Nadeau.