— Paul Otchakovsky-Laurens

L’ Histoire de Marie-Thérèse

Christine Montalbetti

« Je n’ai jamais pensé que ma propre vie ressemblait à une histoire », écrit Christine Montalbetti. En rencontrant Marie-Thérèse, elle sent au contraire « comme une détermination à ce que sa vie fasse récit ». C’est toute la force de ce livre : se glisser dans le récit d’une autre vie et affronter pour soi-même « cette confiance dans le récit ». Marie-Thérèse a tenu pendant des décennies la célèbre pâtisserie Charlotte Corday de Trouville. Touchée par son histoire, Christine Montalbetti entreprend alors de raconter la vie de...

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La presse

Le Bloc-notes de Jérôme Garcin : l’histoire de Marie-Thérèse, confidente de Marguerite Duras


A celle qui régna sur la plus célèbre pâtisserie de Trouville, Christine Montalbetti consacre un livre délectable.


Chère Marie-Thérèse


Voici un livre durassien sur celle qui fut, au début des années 1980, dans le salon de thé trouvillais à l’enseigne de Charlotte Corday où elle lui servait une quiche et une salade verte, la confidente de Marguerite Duras, venue en voisine des Roches noires. Marie-Thérèse n’écoutait pas seulement la romancière de « l’Amant », dont la voix « l’enchantait », lui raconter ses souvenirs, elle lui recommandait aussi, connaissant sa taphophilie, des cimetières à visiter dans le pays d’Auge, parmi lesquels celui de Vauville, dont une tombe de granit devait lui inspirer un texte, « la Mort du jeune aviateur anglais », abattu par les Allemands le dernier jour de la guerre. Les deux femmes, petites et vives, se ressemblaient, alors que tout les opposait. L’une, avantageuse et péremptoire, était la star des lettres, l’autre, modeste et accommodante, la femme du meilleur pâtissier de Trouville. Maintenant que la première a disparu, la seconde est devenue, à 84 ans et à son tour, la vedette de la Côte fleurie. On la courtise, on l’honore, on la salue sur les planches et un livre lui est même consacré. Celui que Duras lui ordonnait d’écrire, mais dont, consciente que ce n’était pas son métier, elle a préféré confier la rédaction à la romancière de « Trouville Casino », Christine Montalbetti. Et comme il n’y a pas de hasard, « l’Histoire de Marie-Thérèse » paraît chez P.O.L., où Duras publia notamment « Yann Andréa Steiner » et « la Douleur ». L’histoire, belle d’être simple, la voici. Née prématurée dans une ferme normande pendant l’Occupation, Marie-Thérèse Chéruel grandit à Montreuil-l’Argillé (Eure), où son père vendait des bêtes sur les marchés et sa mère tenait l’hôtel-restaurant du Cheval blanc. A 18 ans, elle rencontre Michel Gibourdel. Ils s’aiment passionnément, se marient, ouvrent une boulangerie à Saint-Pierre-de-Cernières, puis partent avec leurs deux jeunes enfants confectionner baguettes et croissants à Paris, du côté de la place d’Italie, avant de s’installer, en 1977, à Trouville-sur-Mer, où la pâtisserie Charlotte Corday, sise en face du port, deviendra au fil des ans une adresse de légende et attirera, comme les gâteaux affriolent les guêpes, bon nombre d’artistes gourmands et d’écrivains gourmets. C’est cela, aussi, que raconte si bien, avec tendresse et empathie, Christine Montalbetti : la métamorphose, moelleuse et craquante, d’une fillette de la ferme en femme âgée, que la culture passionne et qui ne manque, aujourd’hui, des deux côtés de la Touques, ni un café philo ni une conférence géopolitique.


Cher Michel


Michel Gibourdel, que Christine Montalbetti dit regretter de n’avoir jamais rencontré et à qui, afin de le maintenir vivant et de ne pas interrompre leur dialogue amoureux, Marie-Thérèse écrit tous les jours dans son journal intime, est mort en juillet 2015. C’était un homme merveilleux, drôle et droit. Dans l’église Notre-Dame-des-Victoires, sur les hauteurs de Trouville, où on lui a dit adieu, le prêtre a rappelé qu’il avait « beaucoup donné aux autres ». Et sans compter. Il aimait le jazz, les livres d’histoire, les débats enfiévrés du « Masque et la Plume » (que sa main d’artiste transforma en gâteau composé d’une pâte à macaron, d’amandes et d’une crème au chocolat blanc parfumée à l’anis), les voitures rapides, la campagne bocagère du pays d’Auge, le tabac et rire devant un grand feu de cheminée, lors de soirées sans fin. Notre amitié féconde, née il y a trente-cinq ans, se prolonge grâce à Marie-Thérèse, qui continue de raconter par le menu à Michel nos déjeuners complices à la brasserie de L’Atelier, face au Casino. Il y a un an, la pâtisserie Charlotte Corday, où Laurent avait pris, avec son talent et son imagination propres, la succession de son père, a baissé le rideau pour toujours. La seule manière de le relever est de lire le récit de Christine Montalbetti, où Marie-Thérèse veille derrière la vitrine aux madeleines et, cette fois plus proustienne que durassienne, retrouve le temps perdu.


Jérôme Garcin, Le Nouvel Obs, octobre 2025



Christine Montalbetti, passeuse de mémoire avec son nouveau livre L’Histoire de Marie-Thérèse


Dans son nouveau livre, Christine Montalbetti redonne souffle et présence à Marie-Thérèse Gibourdel, figure de Trouville et créatrice de la pâtisserie Charlotte Corday.


« Chaque fois que Marie-Thérèse me racontait un épisode de sa vie, je sentais sa tristesse à l’idée que tous ses souvenirs allaient disparaître avec elle. Et ça me bouleversait », confie Christine Montalbetti. C’est ce désarroi qui a été le point de départ du livre. La romancière s’est proposée un jour d’être « le scribe » de cette femme, fondatrice avec son mari de la pâtisserie Charlotte Corday, fermée cette année dans un fracas local.


À ce premier élan s’est ajoutée la découverte d’un lien singulier : « Elle me confiait des choses sur sa relation avec Marguerite Duras que j’ignorais. Et je me suis dit qu’il y avait là aussi un intérêt littéraire, par rapport à Duras, mais aussi à leur inscription dans cette géographie de Trouville. »


Un récit en miroir


L’histoire de Marie-Thérèse se construit comme un récit en miroir. « J’avais toujours associé Marie-Thérèse à Trouville. Mais quand elle m’a raconté son enfance, j’ai découvert qu’elle avait grandi à une soixantaine de kilomètres, dans des paysages où, 30 ans plus tard, je passais mes vacances. Ce point de convergence a déclenché mes fragments autobiographiques. »


Christine Montalbetti revendique ce choix : elle n’écrira sans doute jamais d’autobiographie pure, considérant que « sa vie n’est pas une histoire », contrairement à celle de Marie-Thérèse, qui l’a toujours vécue comme telle. « J’écris des romans pour vivre d’autres existences, pour nous démultiplier. L’autobiographie serait réductrice. Mais ce miroir me permettait d’interroger la question : comment raconter la vie d’une autre ? Comment faire entrer le réel, une personne complexe, dans 150 pages ? »


Le livre s’ouvre sur une phrase de Marguerite Duras : « Il faut écrire, Marie-Thérèse, il faut écrire. » Une injonction qui résonne avec celle de l’auteure elle-même. « Ce qui m’a troublée, c’est que Duras lui avait répété la même phrase que je lui disais moi aussi. J’ai alors pensé : il faut le faire. »


Quand Marie-Thérèse découvre le manuscrit, elle réagit avec élégance : « Elle m’a dit : j’adore votre écriture. C’était beau de sa part, car elle ne parlait pas d’elle, mais de la dimension littéraire. Elle a toujours eu ce regard curieux, attentif à l’art, la littérature, la musique. »


Trouville territoire intime et littéraire


Trouville traverse l’œuvre de Montalbetti comme une ligne de fond. « C’est le seul lieu où je me suis toujours sentie bien. En face, il y a ma ville natale, Le Havre, visible à bonne distance. Et c’est une ville animée par les fantômes : Duras, que j’ai connue vivante, mais aussi Flaubert, Proust. C’est une ville qui inspire, comme sa lumière. »


Cette fidélité se traduit par un travail formel toujours renouvelé : « J’aime changer de champ d’écriture. Là, il s’agissait d’écrire la vie d’une femme vivante, non d’un fantôme. Je n’ai pas enregistré sa parole pour être sûre que ce soit moi qui raconte. Mais j’avais son phrasé à l’oreille. Chaque livre m’oblige à inventer une forme.


Un livre comme un souffle continu


Le texte se déploie sans chapitres. « Au début, j’avais esquissé des titres, mais assez vite j’ai senti que la fluidité était préférable. Le récit avance par séquences : la promesse faite à Marie-Thérèse, sa naissance, un déjeuner ensemble… Cela rend le texte plus mobile, plus vivant. » Le lecteur est embarqué comme sur un tapis roulant sans véritable envie de s’accorder. « C’est formidable si cela entraîne une lecture d’une traite. Mais chacun peut s’interrompre après une séquence » répond l’auteure avec justesse.


À travers cette vie racontée, l’absence est là. « Le scandale de la mort demeure. Mais le livre est un espace fantastique, dans les deux sens du terme : on peut y croiser les morts, faire dialoguer les vivants et les disparus, imaginer des rencontres impossibles. C’est une utopie : une circulation merveilleuse entre vivants et non-vivants. »


Marie-Thérèse, elle, écrit chaque jour à son mari défunt dans des cahiers intimes. « Elle m’a dit qu’elle voulait qu’ils soient détruits après sa mort. C’est un espace secret, qui prolonge leur lien d’amour. Je n’ai jamais demandé à les lire, mais elle m’a montré les couvertures, toutes différentes. C’est un geste très fort, qui l’aide à poursuivre sa vie, protégée comme par un cocon. »


Une femme attachante, un livre vibrant


Curieuse de tout, drôle, pleine d’humour, nostalgique mais toujours tournée vers les autres, Marie-Thérèse apparaît comme une femme rare. « Elle sait écouter. Elle connaît beaucoup de personnalités qui ont fréquenté sa pâtisserie, mais n’a jamais établi de hiérarchie entre célébrités et anonymes. »


Sophie Quesnel, Pays d’Auge, octobre 2025



« Le seul espace de liberté vraie, c’est l’écriture »


Christine Montalbetti a beau préciser, ici page 43, qu’elle ne conduit pas, c’est bête, l’image qui vient est toujours la même : on dirait à chaque livre qu’elle passe nous prendre en voiture. Soudain, la voilà en bas de chez nous et, le temps de faire de la place sur le siège passager, le paysage défile sur l’air du «Je vous emmène», avec sa narration reconnaissable et complice, ses transitions heureuses. Où allons-nous ce coup-ci ? Au Portugal (la Terrasse, 2024) ? Au Japon (Love Hotel, 2013) ? Aux Etats-Unis, comme dans Plus rien que les vagues et le vent (2014) ou Romans américains (2022) ? Non, plus près cette fois, là où on a déjà été ensemble (dans le Relais des amis par exemple, en 2023) : direction la côte normande. La conductrice connaît une bonne pâtisserie à Trouville-sur-Mer.

Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Une tarte pistache-abricots dite « Antoine de Caunes » ou un macaron au chocolat blanc nommé « Jérôme Garcin » ? Une religieuse, plus classique, ou un joli mille-feuille ? Ou, tenez, pourquoi pas une tourte jambon-fromage, pour faire comme Marguerite Duras qui ne mangeait pas de sucré ? A quelques mois près, sans rire, on aurait pu se poser ces questions en vrai. Mais redescendons sur terre : la pâtisserie Charlotte Corday, ouverte en 1929 et reprise en 1977 par Marie-Thérèse et Michel Gibourdel, n’existe plus. Le fils Laurent, qui avait succédé à ses parents, a fermé boutique l’an dernier. Le rendez-vous se fait donc à Paris, chez Christine Montalbetti, loin des vagues et du vent.

Lorsque l’écrivaine née en 1965 a commencé à travailler sur le projet de l’Histoire de Marie-Thérèse, la pâtisserie était encore ouverte. Elle aimait de longue date y aller et s’installer en terrasse, tel que le faisait Duras avant elle. La patronne avait toujours des tas d’anecdotes et les gâteaux étaient fameux – plus audacieux que son père, Laurent s’était mis à inventer des sucreries pour ses clients plus ou moins célèbres et à les baptiser de leurs noms. Christine Montalbetti en avait-elle une favorite ? « Ça fait un peu trop longtemps », répond-elle de sa voix douce et voilée. Peut-être, ah oui, quelque chose « avec de la meringue et des marrons », sans certitude.

« Il faut écrire, Marie-Thérèse, disait Duras à son amie pâtissière, il faut écrire. » Oui, mais écrire, écrire, facile à dire. « Ce n’est pas facile à attraper, le réel », convient d’ailleurs d’entrée l’autrice – qui sait de quoi elle parle pour avoir souvent tenté, dans sa vingtaine de livres (romans, récits, nouvelles, théâtre, tous publiés chez P.O.L) de l’attraper, le réel. Essayons à deux, à trois (si l’on compte le lecteur ou la lectrice), un épisode après l’autre. Un accouchement qui a lieu trop tôt, un mariage bien arrosé, l’ouverture d’une boulangerie à Paris, puis un déménagement à la mer, les enfants et les petits-enfants… Comment, au fond, raconter une vie (celle d’une femme de 84 ans) en y glissant, par petites touches, un peu de la sienne ?

Dans quel contexte le livre a-t-il été écrit ?

Il a été écrit après la Terrasse, où j’avais beaucoup imaginé. C’était une manière de passer d’un long moment d’immersion dans la fiction à un livre qui était pour quelqu’un. Cette dynamique du cadeau était très importante pour moi. Je connais Marie-Thérèse de vue depuis que je suis jeune fille puisqu’elle tenait la pâtisserie la plus connue de Trouville, une ville dans laquelle j’adore aller. Ces dernières années, on est devenues plus proches. Quand j’allais dans sa pâtisserie, elle venait me voir, me racontait des épisodes de sa vie et, chaque fois, marquait de la tristesse à l’idée que tout cela allait disparaître avec elle. J’ai pensé que j’allais essayer d’écrire son histoire. Je lui ai dit : je ne suis pas sûre d’y arriver Marie-Thérèse mais, si vous voulez, je vais essayer de raconter votre vie.

Pourquoi Marie-Thérèse plutôt qu’une autre ?


J’avais déjà parlé d’autres personnes dans certains de mes livres. Il y a eu les astronautes dans la Vie est faite de ces toutes petites choses, mais ce n’était pas tant les astronautes euxmêmes que le fait qu’il s’agissait de la dernière mission [de la navette Atlantis, en direction de la station spatiale internationale, en juillet 2011, ndlr]. Il y a eu aussi mon arrière-arrière-grand-père dans Mon Ancêtre Poisson et le papy braqueur dans Trouville Casino. Mais dans les deux cas c’étaient des personnes floues, et mortes. Marie-Thérèse, elle, est vivante. Une personne vivante, on sent sa complexité de manière beaucoup plus évidente que quelqu’un qui n’est plus là. Je crois que son désarroi face à l’idée que ses souvenirs allaient disparaître me bouleversait. Ça a été une motivation très forte. Parce que, de manière générale, écrire c’est aussi retenir des traces de son expérience, même si elles sont biaisées par la fiction. C’est une manière de parler d’émotions réelles, même si elles sont prêtées à d’autres.

Comment s’est fait le travail sur le livre ?

C’était sans méthode. J’avais des questions que j’écrivais dans un cahier avant chaque séance. Les quelques fois où je suis allée chez elle, il y avait aussi des objets qu’elle avait préparés pour moi, comme le registre des élèves de son école. En général, ça déclenchait des interrogations. C’était bien d’avoir accès à la matérialité de certains de ses souvenirs. On n’a pas travaillé particulièrement dans la chronologie de sa vie. Je lui posais des questions sur son mariage, par exemple, et je me penchais là-dessus. J’écrivais au fur et à mesure, et j’agençais.

A quel moment est venu le dévoilement de votre propre histoire ?

J’ai su assez vite que Marie-Thérèse avait passé son enfance dans un village dans lequel on allait faire les courses pendant les vacances quand j’étais petite. J’ai aussi appris que sa mère avait vécu son enfance et son adolescence au Havre, comme la mienne. On avait des points communs inattendus, cela a créé un petit effet de miroir qui m’a conduite à repenser à la campagne de mon enfance. Je savais qu’il fallait que j’écrive là-dessus, sans savoir ce que je garderais ou non. Je suis quelqu’un de pudique, aussi j’avais un peu de réticence sur la matière de ma propre vie. Mais je savais que c’était l’un des aspects, la question de mon rapport à la campagne, et les manières complètement opposées dont on a vécu le même paysage à trente ans d’intervalle. Elle, comme un espace de liberté et moi, au contraire, comme un lieu très contraint – et c’est encore le cas. Je pense que c’est parce que je n’ai pas le permis et que je ne peux pas m’enfuir.

Il y a une troisième figure dans ce livre, c’est Marguerite Duras. Comment parleriez-vous de votre rapport avec Duras ?

C’est une figure très forte, l’une des personnalités les plus fortes de l’histoire littéraire du XXe siècle, comme présence. Je suis très marquée par les interviews de Duras, par son rapport à la parole, par sa manière d’être à la fois tellement assertive et tellement capable d’inverser ce qu’elle dit immédiatement. Chaque fois c’est l’entière vérité absolue et définitive, mais la phrase d’après peut dire tout à fait autre chose avec la même force. Ça, et son humour. L’humour de Duras, le rire de Duras, ce sont aussi des choses rares.


Vous êtes dans un tout autre tempo, à toujours bien vous garder de trop affirmer… C’est certain, mais sur l’idée de la réversibilité, là je pense qu’on se rejoint. Je pense vraiment qu’on peut dire une chose et son contraire et que les deux soient vraies. Et peut-être qu’on se rejoint sur l’humour, sans avoir le même. Mais il est vrai que je ne suis pas quelqu’un de l’assertion, de l’affirmation, de la puissance du dire – quelque chose qui est très beau chez Duras. Moi, je suis dans l’inverse. Parce que c’est là que je sais être. Enfin, c’est là que je suis surtout.

Qu’est-ce que vous vouliez faire quand vous étiez petite ?

J’écrivais déjà, mais je ne le disais pas parce que je croyais que ça ne se disait pas. Dès que j’ai su écrire, j’ai écrit des petits contes. Ma mère les avait tapés à la machine, je les avais illustrés. Le plus long devait faire une demi-page. L’écriture nourrit mon rapport au monde depuis l’enfance. Et je me souviens aussi que, en ville, marcher le manteau ouvert, quand il faisait un peu froid, était lié pour moi à cette question de l’écriture. C’est assez inexplicable, mais les sensations que j’éprouvais en marchant petite fille avec mon manteau ouvert avaient un rapport avec l’envie d’écrire.

Serait-ce le sentiment de liberté ? Absolument, c’est fondamental. Le seul espace de liberté vraie, c’est l’écriture. Le sentiment de liberté et aussi la question du contact physique avec le monde. Par exemple, quand j’écris, même l’hiver, j’entrouvre la fenêtre. Il y a une chose de l’immersion du corps dans le monde, au sens large. J’ai l’impression que l’écriture travaille à célébrer cela.


Page 68, vous demandez à Marie-Thérèse quel est votre plus beau souvenir et elle répond : son mariage. Quel est votre plus beau souvenir ?

Moi je ne me suis pas mariée, j’ai toujours eu très peur du mariage – autant que de la campagne en fait, un peu pour les mêmes raisons. Je pense que c’est un type de question qu’il fallait que je pose, mais je ne suis pas du tout certaine qu’une chose pareille existe. J’ai plein de souvenirs, douloureux, heureux ou juste bien, mais je ne peux pas les hiérarchiser. Il y a eu des moments importants. Celui où je suis tombée sur le message de Paul Otchakovsky-Laurens [fondateur des éditions P.O.L, disparu en 2018, ndlr] qui venait de recevoir mon manuscrit et disait qu’il voulait me voir. Je ne l’oublie pas. Je sais bien que j’étais à un comptoir de café, en train de boire un lait-menthe, ce qui ne m’était pas habituel –j’avais vu quelqu’un récemment boire un lait-menthe et c’était l’été, il faisait très chaud. C’est un souvenir fort, mais dire que c’est mon plus beau souvenir, non, ça annulerait tellement d’autres moments importants.

Vous avez écrit une vingtaine de livres. Regardez-vous ces différents titres comme un ensemble cohérent, comme une œuvre ?

Je pense qu’il est cohérent alors même que j’ai fait beaucoup d’expériences différentes. Par exemple, dans la Vie est faite de ces toutes petites choses, il se trouve qu’il y avait deux araignées dans la station spatiale. On regardait comment elles arrivaient à construire leur toile en apesanteur. Et comme j’aime bien qu’il y ait des insectes dans mes romans, je leur ai donné une place particulière. C’est un double mouvement de m’ouvrir à d’autres champs et d’aller y chercher mon propre petit chemin. Une autre vérité, c’est que je ne pense pas à mes livres passés. Si je me retournais sur mes livres, j’arrêterais d’écrire en un sens, ce serait un geste un peu figé. Je suis toujours dans la suite.

Vous ne les relisez pas ? Non, sauf si j’ai un peu oublié et que je sais qu’on va m’interroger, oui, je feuillette. Je ne sais pas si c’est Echenoz qui dit ça, en tout cas certains auteurs disent ça, que quand on écrit un livre, il est merveilleux à l’horizon et puis, malgré tout, on n’écrit jamais le livre merveilleux qu’on voulait écrire. On en écrit un autre qui a peut-être d’autres qualités, mais il faut toujours recommencer pour cette raison. Je pense que si on a la sensation d’un accomplissement, on risque de mourir à la vie de l’écriture qui continue. Ce n’est pas à moi de faire le travail de dire « Voilà, ça forme un ensemble ». Si ça forme un ensemble, alors je me repose et je n’écris plus. J’ai encore des livres à écrire et j’espère que j’aurai suffisamment d’énergie et de vie pour les écrire.

Vous semblez dans ce livre très attentive au fait d’avoir une écriture « inclusive ».

Dans l’Histoire de Marie-Thérèse, j’ai revérifié qu’il n’y avait jamais de masculin qui l’emportait sur le féminin, sans non plus passer à l’écriture inclusive avec les points. Je me trompe peut-être, mais je pense que si j’avais 18 ans aujourd’hui, j’écrirais comme ça. Ça m’a beaucoup troublé cette histoire d’écriture inclusive. Je me suis dit qu’au fond j’écrivais en ancien français et qu’à un moment il faudrait retraduire mes livres avec le point et le « e ». Pour l’instant, je ne mets pas le point parce que ce n’est pas tout à fait ma langue. J’ai appris à écrire dans une autre langue, donc je continue avec celle-ci, tout en tenant compte de ce que l’écriture inclusive nous a fait voir et qu’on ne voyait pas avant. Même si on disait « l’emporte sur le féminin ». On voyait ce verbe-là, « emporter », mais on l’entendait de manière métaphorique, sans voir toute la violence qu’il pouvait y avoir dedans. J’ai été attentive à cela, mais d’une manière douce par rapport à ma langue, de sorte que, ce livre-là, ce ne sera pas la peine de le retraduire.


Thomas Stélandre, Libération, octobre 2025

Agenda

Jeudi 22 janvier à 19h
Christine Montalbetti à la librairie Lettre et Merveilles (Pontoise)

18, place du Grand Martroy,

95 300 Pontoise

01 30 32 28 80

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