— Paul Otchakovsky-Laurens

L’ Ecriventure

Charles Pennequin

L’Écriventure est un livre hétérogène, puissant, qui se présente comme une enquête sur les traces d’un écrivain, de son travail, de son langage, et sur les lieux divers de son inspiration. « C’est en moi qu’il y a ça. Ce quelqu’un. Il y a ce quelqu’un qui est là, à l’intérieur. Il devrait être là. Il faut que je le trouve. Je peux le chercher. Je trouve un humain au fond de moi. » Tout à la fois portrait de l’écrivain (et de l’auteur), récit des histoires passées et actuelles, avec sa famille, sa belle-famille, ses collègues (écrivains ou flics, car le personnage a...

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La presse

Charles Pennequin, chemin contrefaisant, « Écriventure » d’un poète-performeur apaisé

Charles Pennequin a atteint l’âge classique. Face à Écriventure, on ne dira plus, comme on le faisait en 2004 pour parler de ses performances tonitruantes : « La bite et le trou du cul, c’est un sujet hyper-profond, c’est la mort morte, la mort en plein. » C’était à propos de Je me jette (paru chez P.O.L, comme tous les textes cités ici). On ne s’attendra pas à ce qu’il presse « thanatos pour en faire sortir l’éros, avec ses épines » (2007, sur la Ville est un trou). Car il y a bien de l’amour dans Écriventure, mais plutôt paternel, apaisé, et même un chapitre qui commence par... « Il est bien dans sa nouvelle vie » ! En revanche, on pourrait sans doute écrire encore, comme on le faisait de Dehors Jésus (2022), que son œuvre est « l’épopée de ces gens de peu qu’ignore la littérature, l’épopée de leur temporalité chantée de l’intérieur ». Ou que, tel Gabineau-les-bobines (2018), le texte « est une espèce de village mémoriel où le lecteur doit mener l’enquête ».

Tombola

À 60 ans tout rond, l’ex-gendarme du Nord ouvre son nouveau livre par une pleine clarté : « Je cherche quelque chose. C’est à l’intérieur. C’est quelqu’un, je veux le trouver. Je trouve l’intérieur. C’est en moi mais je n’ai pas la clé. Je continue à chercher. » Cette aventure de l’écriture nous emmène au plus près de l’acte de création, en quête non pas d’une phrase, mais du geste, du germe, de ce qui sourd : car si « la poésie est une déferlante dans le lent » alors nous sommes, nous autres humains, « un déferlant lent ». Ce qui ressemble pas mal à la définition de la vie elle-même. Pour produire ces récits « classiques » avec des personnages identifiables, Charles Pennequin a utilisé un vieux truc de narration : se regarder par en-dehors, se raconter comme si l’on était une fiction. « Il a laissé un tas d’écrits, de manuscrits, des notes sur des bouts de papiers, sur des factures [...], des tickets de tombola », etc. À partir de là, l’auteur devient « notre homme », « l’ex de Catherine », voire « l’ex-ex » et l’Écriventure part en immersion dans cet écrivain tout en gardant le « je » de la narration - car il est « deux dans [s]a tête ».

En plus des « post-it de toutes les couleurs » sur lesquels notre héros a disséminé des morceaux de textes (dont certains jalonnent L’Écriventure), il a aussi à disposition « onze petits dictionnaires » que sa fille a trouvés dans une boîte à livres. Il manque quelques volumes, ça commence par le numéro deux, de « Aplanat » à « Barre ». Voilà qui facilite l’exploration de sa mémoire, « Aplanat » lui rappelant par exemple « un banquier » en lequel on reconnaît Bernard Heidsieck (1928-2014), héraut de la « poésie action » qui fut un de ses modèles. Le volume « Chemin-Contre » du dictionnaire lui suggère « contre-chemin », un exemple existentiel à ne pas suivre, mais qui est très efficace en littérature : « il a toujours pris le chemin contraire à lui-même ».

Disputes

Le tome qui finit par « Denis » lui remémore son beau-frère nommé Denis (logique) tandis qu’à la page 101, on sourit en lisant : « j’ai sans doute tapé dans le mille avec ce mot Improvisation ». Chemin contrefaisant, Pennequin raconte des scènes d’enfance, des disputes de famille : comment « tout jeune » il a « collé un marron » à son beau-père, tripier un peu violent. Ou le retour du cousin Didier dans un « cercueil plombé » vu qu’il était mort dans une centrale nucléaire. Mais aussi des avanies de sa vie de poète performeur qu’on invite pour amuser la galerie (il a l’habitude de déclamer avec un mégaphone). Et ce jour où le public finit par lui crier « ta gueule » et qu’un type lui casse son précieux dictaphone parce qu’il « l’avait pris pour un flic ». On passe par des moments d’essai plus politiques, comme ceux sur la langue bourgeoise, ou une auscultation de «la France qui par elle seule va dans le mur » au temps du Rassemblement national. À moins qu’on préfère cette méditation sur les traces et la nostalgie du passé : « Nous avons toujours été des malades, car nous regrettons les années de notre asservissement. »

À la fin, deux autres incarnations de Pennequin surgissent, Per-Jakez et Lou Ravi, qui datent du temps où il était gendarme et qui, explique-t-il sur son site, sont une tentative de ne pas terminer le livre. Comme Beckett qu’il cite, l’écrivain doit viser l’épuisement de la langue : « sans savoir quelle direction prendre, être avalé par la parole, [...]si ce que je dis conduit à l’éloignement de la fin, c’est ça qui importe : s’éloigner de la fin du texte ».

Éric Loret, Libération, 8 mars 2026.

Agenda

Lundi 23 mars à 19h
Bertrand Belin, Suzanne Doppelt, Charles Pennequin et Marie de Quatrebarbes à la Maison de la Poésie (Paris 3e)

157, rue Saint-Martin

75003 Paris

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