Insula est un roman d’anticipation aussi intime que spéculatif qui mêle autofiction, confession intime, esthétique queer, jeu vidéo, et une formidable vision apocalyptique du monde contemporain. Insula (île, en latin), c’est d’abord le nom d’un jeu clandestin de réalité augmentée d’un nouveau genre : il suffit d’ingérer une pilule stupéfiante et illégale pour accéder à la simulation. Théo, le narrateur, en apprend l’existence lors d’une fête de cruising queer, au sommet d’un immeuble désaffecté du centre de Londres, dans une atmosphère d’apocalypse. Un garçon...
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Insula est un roman d’anticipation aussi intime que spéculatif qui mêle autofiction, confession intime, esthétique queer, jeu vidéo, et une formidable vision apocalyptique du monde contemporain. Insula (île, en latin), c’est d’abord le nom d’un jeu clandestin de réalité augmentée d’un nouveau genre : il suffit d’ingérer une pilule stupéfiante et illégale pour accéder à la simulation. Théo, le narrateur, en apprend l’existence lors d’une fête de cruising queer, au sommet d’un immeuble désaffecté du centre de Londres, dans une atmosphère d’apocalypse. Un garçon s’effondre à ses pieds quelques minutes après avoir consommé la substance, et pleure des larmes de sperme. Mais Théo doit tout interrompre pour se rendre au chevet de son père mourant, dans un hôpital parisien. C’est le moment de la dernière nuit, du dernier souffle et des derniers aveux. Le mot insula revient, cette fois dans la bouche des médecins, pour désigner une partie flottante du cerveau ravagée par la maladie, comme une île qu’on a dans la tête. Alors que les médias annoncent la disparition de plusieurs personnes qui auraient pris une pilule d’insula, l’étau se resserre sur Théo qui se résout à son tour à prendre un cachet prohibé avec l’intuition que les avatars ne sont que des fantômes, et qu’il pourra ainsi retrouver son père dans l’autre monde.
Ce roman aux accents dantesques (vision d’un enfer digital qui n’est que le double du monde réel), entre vertige technologique et exploration du désir, est marqué par la pensée critique du réel et la pop culture (Final Fantasy, Kanye West). Il ouvre un univers parallèle pour raconter l’histoire d’une traversée intime, convoquer des époques, des territoires et des identités multiples, dans une seule et même histoire qui navigue entre témoignage et fantasme. Dystopie, histoire d’amour et de fantômes, enquête et cauchemar, Insula est un portail entre plusieurs dimensions, le vrai et le faux, le réel et le digital, la vie et la mort.
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Le jeune homme et la mort
Avec son deuxième roman, Théo Casciani nous plonge dans une dystopie vertigineuse.
Ce que Théo Casciani entend nous raconter est-il aussi étrange qu’à première vue ? Nous rencontrons son antihéros de 28 ans dans une soirée « cruising » organisée dans des bureaux de la City. Les corps grouillent et copulent de partout. Théo n’a pas plus envie que nous d’être là mais il dit fuir l’ennui (« mon principal carburant est l’inconnu, ma méthode la curiosité »). La vérité, c’est qu’on l’y suit parce qu’il nous plaît. Le gars s’avère d’emblée d’une belle complexité : progressiste, résolument bisexuel, mais en butte aux communautarismes, se méfiant « des identités dont on ne sort jamais et qui finissent par se transformer en pièges ». Vive les électrons libres. Après avoir erré comme une âme en peine, il finit par se trouver un garçon « mignon » (parce qu’il a « l’air triste »). Or ce type, prénommé Ivo, lui propose – avant qu’ils ne s’ébattent – une pilule totalement illégale permettant d’entrer dans une nouvelle réalité virtuelle que la rumeur dit détonante : Insula. Ivo la gobe, Théo fait semblant et la glisse dans sa poche. Le cauchemar commence ici. Des phénomènes inquiétants se manifestent de toutes parts : on parle d’un séisme imminent, le ciel anglais est strié d’insectes, le vent souffle en rafales, Ivo perd connaissance et Théo apprend par un appel qu’il doit rejoindre Paris au plus vite : son père – atteint d’un cancer foudroyant – vit ses derniers instants...
Casciani nous fait basculer presque à notre insu dans une subtile dystopie. Au nombre des perles malicieuses dont il émaille ce futur proche : la « puce cérébrale » de Kim Kardashian qui tombe en panne, justifiant son hospitalisation ; Justin Bieber aux prises avec un « robot criminel » ; Elon Musk partageant sur son réseau des citations de l’autrice avant-gardiste Kathy Acker ! Cet univers est pourtant presque le nôtre ; en témoignent l’inexorable ascension de l’extrême droite, les funestes incendies et les piratages calamiteux... Pour lors, le monde peut bien dévisser ou s’écrouler, l’hôpital Cochin va plonger Théo dans une bulle atemporelle et universelle. Les pages qui traitent de l’agonie et de la mort du père sont proprement déchirantes (« je me souviens en avoir voulu à la littérature de ne pas m’avoir prévenu »). Et que dire de ce geste désarmant : séparé de la mère de son fils, le mourant a néanmoins rédigé un texto à son intention (« merci, pour tout ») ; par mégarde (et à présent inconscient), il ne l’a pas envoyé ; Théo prend la liberté de le faire à sa place. On fond.
Forcé de libérer enfin « ces larmes froides d’avoir patienté si longtemps dans [ses] yeux », Théo prend la mesure du « deuil infini » qui est le sien et de ce monde qui est devenu fou. Comment savoir où sa déréliction va le conduire ? Car n’oublions pas qu’il n’a pas avalé la pilule Insula, lui (laquelle, apprend-on entre temps, a tué Ivo), il l’a même conservée. Toute la question est de savoir s’il la prendra ou pas. Et ce qui s’ensuivra... Accrochez-vous, mais soyez sûrs que vous n’oublierez pas l’expérience Casciani.
Arnaud Cathrine, La Tribune Dimanche, 25 janvier 2026.
« Théo Casciani : "Il me fallait ouvrir un univers parallèle pour pouvoir ausculter ce qui se cache derrière notre réalité." », un article de Johan Faerber à propos de Insula à retrouver sur la page de Collatéral
« Recentrer la dystopie », un article de Valentin Hiegel à propos de Insula à retrouver sur la page de En attendant Nadeau
Théo Casciani
Insula
Scindé entre récit d’anticipation et vrai-faux journal intime, le second roman de Théo Casciani pourrait être qualifié d’«auto-science-fiction» et brille avant tout par sa manière d’articuler deux récits simultanés: une fausse intrigue autour d’un jeu vidéo et un deuil familial sur fond de fascisme mondialisé. Le postulat de départ est simple : le protagoniste, alter ego de l’auteur, se retrouve dans un futur proche à une soirée cruising façon Urbex, au dernier étage d’un immeuble de bureaux londonien désaffecté. Après avoir absorbé une pilule nommée Insula, portail vers un jeu vidéo qui se confond au réel, son partenaire sexuel s’effondre dans ses bras en versant une larme de sperme. Dès lors, l’enquête policière autour du jeu vidéo létal résonne avec la propre dérive du héros, «jeune con marxiste » - emo tendance maso - dont le père vit ses derniers jours et auquel il s’apprête à rendre visite à l’hôpital. À charge au lecteur de recoller les bouts de ce récit d’apprentissage, prétexte à l’épanchement de l’auteur comme à des réflexions politiques où se mêlent critique d’une élite mondialisée et culpabilité d’en faire partie. Sèche et sans fioritures, l’écriture de Casciani a les défauts de ses qualités : elle autopsie brillamment l’errement idéologique dans l’air du temps, sans être exempte de poncifs générationnels. Son sentiment de fuite permanent, cette vie conçue comme «plage mentale» se confondant avec l’univers virtuel, se voit rattrapé par la mort du père, C’est là que l’écrivain belge touche par une sincérité qui n’a plus besoin d’alibi conceptuel ni de name dropping. On songe à la Conjuration (2013) de Philippe Vasset ou à l’univers cinématographique de Poggi &Vinel. Dommage que la piste du jeu vidéo colonisant les affects, qui aurait pu donner lieu à nombre d’excroissances narratives, ne livre pas tout son potentiel.
Julien Bécourt, ArtPress.
Théo Casciani, trip et deuil
Dans les limbes d’un jeu vidéo létal
Il y a un séisme, dont les répliques secouent tout le texte. Une soirée chemsex avec rooftop sur la Tate de Londres, mais qui pourrait aussi bien être à «Taïwan, New York, Rome, Paris» - tant le narrateur de Rétine (P.O.L, 2019) nous a habitué à son cosmopolitisme de «nepo baby» esthète. Il y a une drogue, nommée INSULA, qui propulse dans un jeu vidéo létal et dont on agonise en pleurant du sperme.
Mais il y a beaucoup plus dans le second roman de Théo Casciani, 31 ans: une nouvelle façon de dire le monde et soi-même, avec la dérision et la poésie de l’ère digitale, rendant compte de nos rapports écraniques et réseautiques à autrui. Ceci sans affectation ni démonstration, en moraliste du XXIe siècle qui ne s’aime pas (le livre s’ouvre sur «Bien» et se clôt sur «mal»): «Pour ma part, j’ai toujours refusé de considérer que les gens qui me séduisent peuvent suffire à me caractériser.» Et de fait, il serait difficile d’assigner Insula («île» en latin) à quelque chose de déjà connu. Le voyage est entièrement neuf, en état d’exception :
«Un homme déguisé en biche menace de se faire sauter. Une fusillade démarre. Le mouvement approche et je ne sais pas où aller.»
C’est dans un futur proche où l’extrême-droite est au pouvoir, et le narrateur un provincial déraciné: «Je suis tout ce qu’on leur a appris à abominer, et croyez-le ou non, je comprends très bien qu’on ait envie de me buter.» Dans ce monde renversé, Elon Musk cite l’écrivaine féministe Kathy Acker, le narrateur est fasciné par une sorte de Charlie Kirk et «tout le monde devient son propre média». L’avatar de Casciani a pour devise «god bless emo» (du surnom des ados punk « émotifs » de l’an 2000) mais son tee-shirt se retrouve tagué d’un «CANCEL ME» («annule-moi») par un garçon rencontré dans l’orgie qui ouvre le récit.
Insula fonctionne aussi comme un «lore», terme de gaming désignant le monde hors-champ du jeu vidéo. Car il n’est pas le livre qu’il devait être tout en l’étant, tel un ruban de Möbius. La fiction initiale se retrouve en effet rattrapée par la mort du père de l’auteur en 2024. Les pages décrivant l’hôpital, l’impuissance face à l’inéluctable, les médecins qui «ont l’air aussi intelligents qu’immatures», les décisions à prendre, le refus des soignants d’accélérer la mort en épargnant des souffrances, sont d’une rare puissance: «Les corps qu’on croise là sont ceux qu’on ne montre jamais. C’est la réalité.»
Pour ceux qui attendaient le roman queer promis par les premières pages, ils seront déçus mais auront tout de même l’occasion de rire (jaune). Par exemple avec une scène où Bardella mate avec concupiscence le narrateur dans un TGV, ou la façon dont les notions de droite et de gauche ne reposent plus désormais que sur un «jeu» ironique: «Les chats sont de droite et les chiens de gauche, [...] Dustan [l’écrivain culte gay décédé en 2005] et les algorithmes de droite, les accents et l’ASMR de gauche, la méthode, de droite, et la douleur, de gauche.»
Par ÉRIC LORET, Libération.