— Paul Otchakovsky-Laurens

Flip box

Suzanne Doppelt

Le point de départ de ce livre : la pièce de Lucinda Childs Dance (1979) qui a profondément marqué l’histoire de la danse contemporaine. Musique lancinante de Phil Glass et scénographie aérienne de Sol LeWitt. Répétitions hypnotiques, variations infimes, schématisation à l’infini, réglage au millimètre près, des glissements sans histoire, sans effets, un transport quasi imperturbable, une intensité sans aucune affectation. Et par intermittence s’allume un écran invisible, l’image filmée des danseurs se mélange avec les corps vifs devenus des miniatures spectrales. Un véritable vertige. Un dispositif qui ressemble...

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La presse

Chambre des mirages

SUZANNE DOPPELT POURSUIT SON TRAVAIL DE PÉNÉLOPE, RETISSANT EN DES FABLES DÉSACCORDÉES DES BOUTS D’IMAGES POUR EN FAIRE DES PATCHWORKS OU DES MACHINES OPTIQUES INÉDITES.

Les livres de Suzanne Doppelt s’élaborent tous, depuis vingt ans, à partir d’entrecroisements de matériaux, souvent extraits de divers médiums, traités de peintures, peintures elles-mêmes (Rien à cette magie et la fragilité d’une bulle vue chez Chardin, Un beau masque prend l’air écrivait-désécrivait 17 tableaux), films, comme dans Meta donna (2020) les danses de la tarentelle siciliennes en formaient l’arrière-plan.

Dans cet étrange Flip box qui paraît, hybride du flip book, la boîte constituée mêle toutes les images et sources en les cachant, enfouissant, secrètement, leurs trajectoires. Flip box rappelle brièvement quelques-unes d’entre elles : il y est question de faire opérer une magie miraculeuse à travers trois mémoires. À partir de la remémoration d’un plateau de danse - celui de la pièce hypnotique et mathématique de Lucinda Child (Dance, 1979) qu’accompagnaient organiquement la musique de Philip Glass et la scénographie du peintre Sol LeWitt, de celle du récit de Wilhem Jensen Gradiva, fantaisie pompéienne (1903), dont Freud analysera l’étrangeté des rêves, et de l’antique camera obscura, appareil permettant d’obtenir la projection de la lumière sur une surface plane. Du bas-relief dit Gradiva (bas-relief grec du IVe siècle av. J.-C, en latin « femme qui marche ») au récit que Jensen en fait, la camera obscura vient contenir les mouvements, les faisant passer de l’espace tridimensionnel aux deux dimensions d’un écran devenu ici celui de la page du livre, dont le battement de ses images mentales enfouies.

Ces 96 pages, dont certaines, en italique, apparaissent comme des balises descriptives de modèles (le trou d’une boîte, le plan d’une scène, une sarabande, un mur vu par le cinéaste Antonioni, « déjetés doubles et déversés des tendus pliés » de la danse, « sortilège géométrique », « oeil de boeuf », etc.), se succèdent, créant un véritable vertige d’images.

Plis et coupes, collages, chutes constituent donc les opérations de connexion de la flip box. Lesquelles sont étalonnées en une suite onirique de fils croisés, de toiles arachnéennes. Si « le sujet m’est venu à l’esprit en regardant un mur » (à l’égal du cinéaste cité), les réponses qui suivront oeuvreront à ne jamais le(s) dire, sinon en une diffraction de plans de coupe, de bi- seaux descendants ou ascendants d’une cosa mentale : « c’est la chambre des mirages, il y fait bon y être avec tout son matériel servant à recomposer, au premier étage aveugle on dort en apesanteur, on en- tend assourdi ce que dit la matière ». Des passages, comme à travers une multitude de portes, s’ouvrent sur des espaces hybrides, dans lesquels on ne sait plus qui de la Gradiva, qui des mouvements dansés, qui rêve ou réfléchit à voix haute, quelles issues s’y pensent ? D’une page où « d’un sol débarrassé et travaillé, ils viennent de derrière le rideau du fond des champs où alors ils sont tombés de la lune dans un bain chimique » nous passons à une autre, où le pli qui se fait y est soudain le tremplin d’un saut dans un temps inactuel, figé mais vivant, énigmatique par sa survivance. Relance de Pompéi, ici, fantasmatique : « UN ROUGE QU’AUCUN PINCEAU DE L’ANTIQUITÉ N’AVAIT ÉTALÉ SUR LE SOL pour dallage la cendre et les fleurs en nappes et un pied qui les touche de la pointe des orteils un angle (...) une anomalie ne laissant aucune trace mais une image de pierre ».

Chainage de phrases aux « transports quasi imperturbables », à l’« intensité sans affectation » par quoi des « miniatures spectrales » reviennent s’imprimer sur la paroi crânienne. Vraie chambre noire.

Flip box, de Suzanne Doppelt

Emmanuel Laugier, LE MATRICULE DES ANGES N°273 MAI 2026



Chambre des mirages

SUZANNE DOPPELT POURSUIT SON TRAVAIL DE PÉNÉLOPE, RETISSANT EN DES FABLES DÉSACCORDÉES DES BOUTS D’IMAGES POUR EN FAIRE DES PATCHWORKS OÙ DES MACHINES OPTIQUES INÉDITES.

Les Livres de Suzanne Doppelt s’élaborent tous, depuis vingt ans, à partir d’entrecroisements de matériaux, souvent extraits de divers médiums, traités de peintures, peintures elles-mêmes (Rien à cette magie et la fragilité d’une bulle vue chez Chardin, Un beau masque prend l’air écrivait-désécrivait 17 tableaux), films, comme dans Meta donna (2020) les danses de la tarentelle siciliennes en formaient l’arrière-plan.

Dans cet étrange Flip box qui paraît, hybride du flip book, la boîte constituée mêle toutes les images et sources en les cachant, enfouissant, secrètement, leurs trajectoires. Flip box rappelle brièvement quelques-unes d’entre elles : il y est question de faire opérer une magie miraculeuse à travers trois mémoires. À partir de la remémoration d’un plateau de danse - celui de la pièce hypnotique et mathématique de Lucinda Child (Dance, 1979) qu’accompagnaient organiquement la musique de Philip Glass et la scénographie du peintre Sol LeWitt -, de celle du récit de Wilhem Jensen Gradiva, fantaisie pompéienne (1903), dont Freud analysera étrangeté des rêves, et de l’antique camera obscura, appareil permettant d’obtenir la projection de la lumière sur une surface plane. Du bas-relief dit Gradiva (bas-relief grec du IV* siècle av. J.-C, en latin « femme qui marche ») au récit que Jensen en fait, la camera obscura vient contenir les mouvements, les faisant passer de l’espace tridimensionnel aux deux dimensions d’un écran devenu ici celui de la page du livre, dont le battement de ses images mentales enfouies.

Ces 96 pages, dont certaines, en italique, apparaissent comme des balises descriptives de modèles (le trou d’une boîte, le plan d’une scène, une sarabande, un mur vu par le cinéaste Antonioni, « déjetés doubles et déversés des tendus pliés » de la danse, « sortilège géométrique », « œil de bœuf », etc.), se succèdent, créant un véritable vertige d’images.

Plis et coupes, collages, chutes, constituent donc les opérations de connexion de la flip box. Lesquelles sont étalonnées en une suite onirique de fils croisés, de toiles arachnéennes. Si « le sujet m’est venu à l’esprit en regardant un mur » (à légal du cinéaste cité), les réponses qui suivront œuvreront à ne jamais le(s) dire, sinon en une diffraction de plans de coupe, de biseaux descendants ou ascendants d’une cosa mentale : « c’est la chambre des mirages, il y fait bon y être avec tout son matériel servant à recomposer, au premier étage aveugle on dort en apesanteur, on entend assourdi ce que dit la matière ». Des passages, comme à travers une multitude de portes, s’ouvrent sur des espaces hybrides, dans lesquels on ne sait plus qui de la Gradiva, qui des mouvements dansés, qui rêve ou réfléchit à voix haute, quelles issues s’y pensent ? D’une page où « d’un sol débarrassé et travaillé, ils viennent de derrière le rideau du fond des champs où alors ils sont tombés de la lune dans un bain chimique » nous passons à une autre, où le pli qui se fait y est soudain le tremplin d’un saut dans un temps inactuel, figé mais vivant, énigmatique par sa survivance. Relance de Pompéi, ici, fantasmatique : « UN ROUGE QU’AUCUN PINCEAU DE L’ANTIQUITÉ N’AVAIT ÉTALÉ SUR LE SOL pour dallage la cendre et les fleurs en nappes et un pied qui les touche de la pointe des orteils un angle (..) une anomalie ne laissant aucune trace mais une image de pierre ». Chaînage de phrases aux « transports quasi imperturbables », à l’« intensité sans affectation » par quoi des « miniatures spectrales » reviennent s’imprimer sur la paroi crânienne. Vraie chambre noire.

Emmanuel LAUGIER, Le Matricule des Anges, mai 2026.

Agenda

Mercredi 24 juin à 19h
Suzanne Doppelt à la Librairie Pax (Liège)

4, place Cockerill

B-4000 Liège

Belgique

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