Le point de départ de ce livre : la pièce de Lucinda Childs Dance (1979) qui a profondément marqué l’histoire de la danse contemporaine. Musique lancinante de Phil Glass et scénographie aérienne de Sol LeWitt. Répétitions hypnotiques, variations infimes, schématisation à l’infini, réglage au millimètre près, des glissements sans histoire, sans effets, un transport quasi imperturbable, une intensité sans aucune affectation. Et par intermittence s’allume un écran invisible, l’image filmée des danseurs se mélange avec les corps vifs devenus des miniatures spectrales. Un véritable vertige. Un dispositif qui ressemble singulièrement à une boite d’optique : les danseurs passent comme les images dans une chambre noire, des présences fantômes, un battement entre apparition et disparition, Dance est un vrai carrousel. Qui a suggéré une échappée vers le récit de Jensen, Gradiva, fantaisie pompéienne (1903), qui montre une femme désincarnée à la démarche si spéciale – presque une danse, dans une ville morte, une chambre noire.
Ce livre s’articule donc autour de trois pôles, la chorégraphie de Lucinda Childs dont on a tiré des fils comme elle tire des lignes, Gradiva, le texte de Jensen, et la camera oscura dont se servait les peintres de la Renaissance. Mais en réalité il n’y a qu’un lieu, celui où tout se passe, s’échange, se répond, une chambre d’écho dans laquelle les trois voix forment une ritournelle.
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Suzanne Doppelt fait tourner sa boîte à image
Autour de la danse, et de la chambre noire Flip box présente tout l’univers de la poétesse
Au commencement est le sol, "brut sous les pieds ou bien façonné mis au carré". Mis au carré, par un peintre, par exemple Léonard, quadrillant l’espace par la géométrie, le projetant sur l’idéal damier par la magie savante de la "camera oscura". On sait l’importance que tient l’optique dans l’œuvre de Suzanne Doppelt, et pas seulement parce qu’elle est photographe. L’image, sa distorsion, l’obliquité du point de vue, la multiplicité des focales et des distances sont des sujets qui façonnent son écriture autant que son regard. Ce questionnement particulièrement explicite, par exemple, dans "La plus grande aberration" (2012), "Vak Spectra" (2017), ou "Rien à cette magie" (2018).
L’espace mesuré par les peintres et les savants est celui que parcourent, immuables, les planètes dans leur perfection lointaine. Mais, on s’y attend moins, le lieu de la danse, un plancher, aplani par le "jeu strict grandeur nature". "Personne n’entre s’il n’est arpenteur", avertit Suzanne Doppelt, démarquant la célèbre mise en garde de Platon à l’entrée de l’Académie. Chez elle, l’arpentage, le parcours est la suite et la condition de la géométrie. Au corps de jouer.
"En géométrie il n’y a pas de chemin réservé, n’importe qui peut jouer même danser pied avec pied une virée entre deux pavés une illustre partie de dames"
Deux figures, deux “dames” si l’on veut, vont arpenter cette scène. Lucinda Childs, la danseuse qui a conçu la chorégraphie de “Dance” (1979), avec le compositeur Phil Glass et le peintre Sol Lewitt. Gradiva, un personnage de la nouvelle de Jensen, "Gradiva, fantaisie pompéienne", rendu célèbre par Freud dans un texte de 1907.
Lucinda Childs place ses danseuses et danseurs dans un espace quadrillé noir et blanc. "Le blanc sonne comme un silence", que peuplera la musique de Phil Glass, et l’écriture du poème. Gradiva, elle, ne se matérialise pas dans le cube blanc de l’art contemporain. Elle naît d’un rêve, sort d’un bas-relief où le mouvement de son pied suscite l’émoi du dormeur. Elle a "l’attitude incorporelle d’une personne qui marche", la "jambe de statue" de la “passante” de Baudelaire.
Le minimalisme assumé de Lucinda Childs et le romantisme souriant de “Gradiva” ne s’opposent pas dans le texte de Suzanne Doppelt. Le caractère répétitif de la chorégraphie et de la musique sont donnés comme un redoublement de l’émotion, "un mouvement périodique et unique perdu dans son ivresse", une redite du plaisir. De même, sous l’abstraction désincarnée de la chambre noire vibre la pénétration de "l’abrégé du monde" dans la boite. On y verrait même une métaphore de la poésie, si l’on ne se méfiait des métaphores.
Un flip box est une boîte où l’on peut à l’aide d’une manivelle faire tourner des photos placées dans des cadres. Suzanne Doppelt fait ainsi apparaître les trois motifs du poème, où passent aussi des figures qui lui sont familières, comme la mouche ou les bulles, les femmes piquées par la tarentule qu’on avait vues dans "Meta Donna" (2020). C’est tout un univers qui paraît dans ce dispositif, la variation et l’imprévisible se présentant comme une variation, une déclinaison de la répétition du même. La poésie de Suzanne Doppelt, qu’on qualifie volontiers de pensive, est alors, sans contradiction, inattendue et souriante.
Flip box, de Suzanne Doppelt
P.O.L. 80 pages, 18 euros
Alain Nicolas, Séquelle #65 L’Humanité, septembre 2026
Chambre des mirages
SUZANNE DOPPELT POURSUIT SON TRAVAIL DE PÉNÉLOPE, RETISSANT EN DES FABLES DÉSACCORDÉES DES BOUTS D’IMAGES POUR EN FAIRE DES PATCHWORKS OU DES MACHINES OPTIQUES INÉDITES.
Les livres de Suzanne Doppelt s’élaborent tous, depuis vingt ans, à partir d’entrecroisements de matériaux, souvent extraits de divers médiums, traités de peintures, peintures elles-mêmes (Rien à cette magie et la fragilité d’une bulle vue chez Chardin, Un beau masque prend l’air écrivait-désécrivait 17 tableaux), films, comme dans Meta donna (2020) les danses de la tarentelle siciliennes en formaient l’arrière-plan.
Dans cet étrange Flip box qui paraît, hybride du flip book, la boîte constituée mêle toutes les images et sources en les cachant, enfouissant, secrètement, leurs trajectoires. Flip box rappelle brièvement quelques-unes d’entre elles : il y est question de faire opérer une magie miraculeuse à travers trois mémoires. À partir de la remémoration d’un plateau de danse - celui de la pièce hypnotique et mathématique de Lucinda Child (Dance, 1979) qu’accompagnaient organiquement la musique de Philip Glass et la scénographie du peintre Sol LeWitt, de celle du récit de Wilhem Jensen Gradiva, fantaisie pompéienne (1903), dont Freud analysera l’étrangeté des rêves, et de l’antique camera obscura, appareil permettant d’obtenir la projection de la lumière sur une surface plane. Du bas-relief dit Gradiva (bas-relief grec du IVe siècle av. J.-C, en latin « femme qui marche ») au récit que Jensen en fait, la camera obscura vient contenir les mouvements, les faisant passer de l’espace tridimensionnel aux deux dimensions d’un écran devenu ici celui de la page du livre, dont le battement de ses images mentales enfouies.
Ces 96 pages, dont certaines, en italique, apparaissent comme des balises descriptives de modèles (le trou d’une boîte, le plan d’une scène, une sarabande, un mur vu par le cinéaste Antonioni, « déjetés doubles et déversés des tendus pliés » de la danse, « sortilège géométrique », « oeil de boeuf », etc.), se succèdent, créant un véritable vertige d’images.
Plis et coupes, collages, chutes constituent donc les opérations de connexion de la flip box. Lesquelles sont étalonnées en une suite onirique de fils croisés, de toiles arachnéennes. Si « le sujet m’est venu à l’esprit en regardant un mur » (à l’égal du cinéaste cité), les réponses qui suivront oeuvreront à ne jamais le(s) dire, sinon en une diffraction de plans de coupe, de bi- seaux descendants ou ascendants d’une cosa mentale : « c’est la chambre des mirages, il y fait bon y être avec tout son matériel servant à recomposer, au premier étage aveugle on dort en apesanteur, on en- tend assourdi ce que dit la matière ». Des passages, comme à travers une multitude de portes, s’ouvrent sur des espaces hybrides, dans lesquels on ne sait plus qui de la Gradiva, qui des mouvements dansés, qui rêve ou réfléchit à voix haute, quelles issues s’y pensent ? D’une page où « d’un sol débarrassé et travaillé, ils viennent de derrière le rideau du fond des champs où alors ils sont tombés de la lune dans un bain chimique » nous passons à une autre, où le pli qui se fait y est soudain le tremplin d’un saut dans un temps inactuel, figé mais vivant, énigmatique par sa survivance. Relance de Pompéi, ici, fantasmatique : « UN ROUGE QU’AUCUN PINCEAU DE L’ANTIQUITÉ N’AVAIT ÉTALÉ SUR LE SOL pour dallage la cendre et les fleurs en nappes et un pied qui les touche de la pointe des orteils un angle (...) une anomalie ne laissant aucune trace mais une image de pierre ».
Chainage de phrases aux « transports quasi imperturbables », à l’« intensité sans affectation » par quoi des « miniatures spectrales » reviennent s’imprimer sur la paroi crânienne. Vraie chambre noire.
Flip box, de Suzanne Doppelt
Emmanuel Laugier, LE MATRICULE DES ANGES N°273 MAI 2026
"Suzanne Doppelt – Flip box", un article de Brice Liaud à propos de Flip box, à retrouver sur la page de Sitaudis.
"Terrain vague (75) – d’écritures en aventures", un article de Christian Rosset à propos de Flip box, à retrouver sur la page de Diacritik.