— Paul Otchakovsky-Laurens

La Punition

Arthur Dreyfus

Ce livre, à la fois journal, roman d’apprentissage, et longue séance d’exorcisme, raconte la douleur d’être vu comme monstre, et le combat pour ne plus se sentir puni dans sa différence. « L’année de mes seize ans, lorsqu’il a appris mon homosexualité, mon père m’a convoqué en tête-à-tête et m’a adressé un discours haineux, qui m’a marqué à vie. Une minute avant, j’ai activé secrètement un dictaphone. » Presque 25 ans après, le narrateur décide de rouvrir le fichier avec le discours retranscrit et l’idée du livre apparait : « Analyser...

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La presse

Il est comment le nouveau … Arthur Dreyfus ?


EXTRAORDINAIRE. Ne soyez pas effrayée par l’épaisseur du livre : il est un peu long, mais cela fait peut-être partie de « la punition » que s’inflige Arthur Dreyfus, né en 1986. En 2021, le prolifique écrivain, également magicien, journaliste et réalisateur, sortait « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » (P.O.L), dans lequel il racontait sa sexualité gay compulsive. « La Punition » s’interroge sur les origines inconscientes de son « choix » d’orientation sexuelle. Le point de départ de cet examen est l’analyse extraordinaire du procès, ou du « discours », reproduit in extenso, que son père lui fit quand Arthur Dreyfus avait 16 ans. Le futur écrivain l’a enregistré, devinant que les mots seraient forts. Chirurgien obstétricien, le père assimile, ce soir-là, face à l’adolescent, l’homosexualité à de l’anormalité et à de la perversité. S’il persiste dans cette voie, son fils se bouchera « 90 % de l’horizon d’une vie...réussie ». Ces paroles brisent Arthur Dreyfus, saisissant de maturité pour ses 16 ans. Entendant son père le qualifier de monstre, il se conduit en monstre et s’autodétruit à travers la sexualité. Composée comme un puzzle, « La Punition » est une autofiction brillante, une réflexion sur les pères, les mères, la pulsion de vie, la solitude et l’éclairage qu’apporte la psychanalyse. L’auteur agit en « archéologue », fouille son passé et celui des siens avec beaucoup d’humour. Le dernier chapitre s’intitule « La restitution » : vingt-deux ans après la scène primitive, l’écrivain convoque son père et lui dit ce qu’il a sur le cœur et dans la tête. La conversation est difficile et passionnante. Les pages qu’il noircit depuis des années, Arthur Dreyfus pense qu’elles seront, plus tard, « les archives d’une époque ». Assurément.


Virginie Bloch-Lainé, Elle, 1er Octobre 2026



Arthur Dreyfus la honte, matière première


Fidèle à un style cru, quelque part entre la violence de Guillaume Dustan et l’ironie aphoristique d’Emil Cioran, Arthur Dreyfus délaisse cette fois le nihilisme qui les caractérise pour faire acte d’espérance.


« La flèche est dans ma chair. La retirer va tout déchirer. » Cette phrase tirée de La Punition rappelle celle de Kierkegaard issue de son Journal : « Dès ma première enfance, une flèche de la douleur s’est plantée dans mon cœur. Tant qu’elle y reste, je suis ironique – si on l’enlève, je meurs. » Le dernier roman d’Arthur Dreyfus nous rend témoin de ce retrait aussi tranchant que salutaire. Cette flèche, c’est le discours du père lorsque le fils lui révèle son homosexualité. Le fils a alors seize ans. « Le soir de ce discours, une fois la porte refermée, j’écris sur mon agenda : [...] Je voudrais bien pouvoir ne jamais être né. » Vingt-trois ans plus tard, il écrit : « [...] la pulsion de vide, de gâchis, a déjà gagné. » Le père a transformé le coming out de son fils en faute, en honte visqueuse et immuable, en condamnation sans appel. Le livre, à la fois autobiographique et profondément littéraire, explore les répercussions de cette parole violente sur le corps et, surtout, sur l’écriture elle-même. Arthur Dreyfus y déconstruit les mécanismes de la domination paternelle, tout en cherchant une forme capable de traverser le trauma sans s’y abandonner entièrement.


La scène fondatrice du coming out devant le père illustre la manière dont la famille territorialise le désir selon des normes répressives. Le père, en ramenant l’homosexualité de son fils à une erreur ou à une influence, agit comme un agent de codification, au sens où Deleuze et Guattari l’entendent dans l’Anti-Œdipe (1972) : « La famille est l’agent de la répression psychique, mais aussi l’agent de la production des flux désirants qu’elle réprime.» La parole paternelle ne se contente pas d’interdire, elle produit une culpabilité et une honte qui structurent le désir du narrateur au point d’en faire une transgression permanente. Face à cette territorialisation violente, le narrateur cherche à déterritorialiser son désir à travers des expériences extrêmes. Après avoir fait état de ses pratiques sexuelles dans la somme pornographique Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui (2021), Arthur Dreyfus revient, dans La Punition, sur une expérience de chemsex à New-York : « Parfois, il rentre sa queue à l’envers dans ma bouche, gorge renversée sur le sommier, je ne peux plus respirer pendant un petit moment (cinq secondes de plus que le stade de l’inquiétude), je manque de vomir mais j’adore, puisque je suis là pour me détruire. »


Ces épisodes, bien que destructeurs, peuvent être envisagés comme des lignes de fuite, des tentatives de rompre avec les codes familiaux et de réinventer son corps en dehors des normes paternelles. Cependant, ces lignes de fuite donnent également lieu à de nouvelles reterritorialisations, le désir demeurant pris dans la honte et la répétition compulsive de scénarios de disparition : « Le désespoir, heureusement, est un fantasme. Mais je me rappelle une émotion décisive, ou plutôt une décision. La seule capable de m’offrir un futur, un espoir : écrire sur mon père. [...] Mener une enquête pour savoir comment j’en suis arrivé là. (Je veux dire : dans la pizzeria avec le cul en sang.) [...] Mais la disparition aussi est un fantasme. (Mais il faut un fantasme pour écrire.) »


Écrire, guérir


L’écriture devient alors un laboratoire où l’auteur tente de démonter la machine paternelle, mais aussi de libérer et de réparer son désir. En passant de la troisième personne (« le garçon ») au « je », le narrateur anéantit la distance qui le rassurait ; il assume et, en explorant les archives de son corps (drogue, sexualité, violence, mensonge), s’emploie à désamorcer cette honte, qui le hante et le consume, en la transformant en matière narrative : « Papa, j’ai tellement honte, tellement honte... hoquetant à perdre haleine : J’ai pas fait exprès, pardon, si tu savais, Papa, comme je m’en suis voulu, comme je m’en veux, j’ai mal, j’ai tellement honte, l’eau rougit quand elle passe par mon cul, je brame, m’effondre sous la pluie brûlante, mais c’est le passé qui me fait chialer, je n’ai plus trente-huit ans, j’en ai seize, et je pleure, pleure encore et encore jusqu’à devoir arrêter pour respirer, pardon, pardon, je suis désolé, pardon, je m’en veux tellement, j’ai tout raté. » C’est bien cette honte qui constitue le poison de la flèche décochée par le père, mais dont la Punition se veut précisément la guérison.


Dans Mille Plateaux (1980), Deleuze et Guattari notent : « L’écrivain, l’artiste, c’est celui qui invente des agencements, des devenirs, qui fait fuir les flux, qui déterritorialise. » Dans ce roman cruel et désarticulé, aux formes multiples, Arthur Dreyfus fait ainsi acte de courage et de réparation - comme en témoigne la difficulté qu’il rapporte à commencer l’ouvrage, fuyant vers un plan cul hardcore au moment d’écrire ses premières lignes. Mais, il y est parvenu, et entrevoit enfin « pour la toute première fois, depuis le bonheur aboli : une vie possible ».


Elsa Viet, art press, Octobre 2026



Un père et passe


Deux récits autobiographiques radicaux pour explorer ce que la famille imprime en nous et la manière dont l’écriture permet de reprendre possession de son histoire


[…] On sera également marqué par l’entreprise littéraire autobiographique entamée par Arthur Dreyfus. Après Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, il signe La Punition qui s’ouvre sur une scène (bien réelle) : la réaction violente (enregistrée sur dictaphone et ici retranscrite) du père de l’auteur alors âgé de 16ans à l’annonce de son homosexualité. Commence dès lors une sorte de monstre littéraire en sept parties, sur plus d’un millier de pages, où il raconte une vie (en premier lieu sexuelle) dans laquelle il va s’abîmer, comme pour affronter ces mots inauguraux. Oscillant entre scènes crues, songes, longues digressions et aphorismes, cette plongée dans la douleur, la destruction, la culpabilité l’acceptation et l’écriture va très intensément dans l’introspection et n’a de cesse de se réinventer. Un objet radical, dérangeant, exténuant aussi, mais dont la capacité à aller le plus loin possible impressionne - à l’image d’une surprise formelle finale, ô combien signifiante…


Baptiste Liger, Lire magazine, Octobre 2026



Arthur Dreyfus, maître ès homobiographies


Héritier d’Hervé Guibert et de Guillaume Dustan, il décortique sur un millier de pages l’histoire de son homosexualité. Un récit monumental qui fera date dans le genre de l’écriture de soi


A ses débuts, auteur chez Gallimard et animateur sur France Inter, Arthur Dreyfus était le nouveau gendre idéal de la littérature française. II tombe le masque en 2021 : désormais publié chez P.O.L, il sort Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, un pavé de plus de 2000 pages qui le révèle plus proche de Guillaume Dustan que de Philippe Besson. En2023, il revient au roman avec La Troisième Main, conte fantastique racontant les mésaventures d’un pauvre homme né avec un bras supplémentaire au milieu du ventre, qu’il ne contrôle pas. C’est avec La Troisième Main qu’on a vraiment saisi le talent, et même le génie, de l’écrivain, d’une intelligence et d’une fantaisie rares.


« Atomisation de la pudeur»


La Punition, qui vient de paraître et figure sur la sélection du prix Renaudot, est une sorte de suite réfléchie du Journal sexuel. Arthur Dreyfus y raconte l’histoire secrète de son homosexualité. A 16 ans, lors de son coming out, il enregistre la conversation houleuse qu’il a avec son père, honnête médecin lyonnais - discussion dingue qui est reproduite au début du livre. Puis le jeune Arthur quitte Lyon pour Paris, fait ses débuts dans la vie et bascule dans la compulsion sexuelle (d’abord avec l’application de rencontre Grindr, ensuite avec le chemsex, un cocktail de 3-MMC, de kétamine et de crystal meth). Sur plus de 1000 pages, tour à tour fiévreuses, désespérées ou drôles, on le voit sombrer et se ressaisir peu à peu, jusqu’à ce qu’il se joigne à des groupes de parole des Narcotiques anonymes. Ceux qui liront jusqu’au bout cette captivante autoanalyse verront le Dr Dreyfus être confronté au discours qu’il avait tenu à son fils, au cours d’un dîner lui aussi enregistré - une scène mémorable, à la fois bouleversante et burlesque, comme Arthur Dreyfus en a le secret.


Le jour où nous rencontrons l’auteur dans un café parisien, les rôles s’inversent : c’est nous qui sortons notre dictaphone. Dans La Punition, cherchant à qualifier son propre livre, Arthur Dreyfus invente un mot : « homobiographie ». Quels modèles avait-il en tête en se lançant dans ce projet fou, version postmoderne gay des Confessions de saint Augustin ? « Les deux premiers livres qui m’ont vraiment marqué, à la fin de l’adolescence, sont Mes parents d’Hervé Guibert et le Journal de Jules Renard. Avec Renard, même si c’est plutôt ludique, j’ai découvert un nouveau champ de la littérature : la possibilité de déposer quelques éclats de la vie sur du papier, et qu’ils survivent. Depuis, c’est la littérature autobiographique qui m’a toujours le plus intéressé : l’œuvre de Marguerite Duras, les journaux intimes d’Anaïs Nin, Gide ou Léautaud, les poèmes d’un poète belge que j’adore, William Cliff... »


Le thème de l’homosexualité imprègne presque chaque page de La Punition. Dans le domaine de l’écriture de soi, cela change-t-il à ce point la donne? « Je me sens une fraternité d’âme avec des auteurs hétéros comme Montaigne ou Rousseau qui ont ressenti cette forme d’injonction presque calviniste à mettre noir sur blanc tout ce qui leur faisait honte, en utilisant l’écriture comme un outil d’atomisation de la pudeur. Mais oui, j’ai l’impression que, quand est queer au sens large, pas dans une norme hétéro, il y a une partie de votre vie que vous vivez dans la fiction. Vos parents et votre entourage vous présument hétéro jusqu’à un certain point. Au cours de vos premières années, le monde réel ressemble à une pièce de théâtre où vous êtes censé désirer les femmes, obéir à votre père. II me semble que, dans une existence gay, l’écriture du destin est plus active : il faut faire plus d’efforts pour assumer son désir divergent et aller vers sa liberté. »


Formellement, La Punition est un livre inclassable, qui mêle récit, aphorismes, fragments – Arthur Dreyfus lui-même voit dans ce« magma » et cette « transe » un « laboratoire ». On a le texte, mais aussi le making of, et le making of du making of, des amis de l’auteur commentant le manuscrit en cours d’écriture. II y a aussi d’authentiques morceaux de bravoure, comme ce passage hallucinant où, sur quelques dizaines de pages, on plonge dans une soirée chemsex à New York. Sur ce thème, on n’avait jamais rien lu d’aussi précis dans la littérature française. D’ordinaire léger, l’écrivain, qui s’est sorti de cette addiction, nous en parle avec plus de gravité : « Par principe, je ne fais pas de militantisme, je ne crois pas que tout soit politique, blablabla, mais je pense que le chemsex est un fléau de société, d’autant plus insidieux que s’y mêle un discours libertaire et punk. 80 % de mes amis gays ont vécu un truc compliqué avec le chemsex. II y a dix ans, c’était encore un épiphénomène. Aujourd’hui, c’est épidémique : quand vous vous connectez sur Grindr, 1 personne sur 3 vous propose de consommer des drogues. La dépendance aboutit toujours à une recherche d’anéantissement, de déchéance, de perte de sa dignité humaine. Pour ma part, je recherchais sans doute une mise en scène tragique de la punition infligée par mon père, une punition mêlée d’extase. J’avais littéralement la mort dans l’âme. C’était beaucoup de souffrance. Je vois une homophobie inconsciente et systémique dans le fait qu’on ne parle pas plus des ravages du chemsex. »


II est impossible de faire en deux pages le tour d’un livre aussi riche. Il y a des révélations croustillantes sur le petit milieu gay parisien - on apprend que les murs des toilettes de Sébastien Chenu sont tapissés de photos de lui avec des célébrités - et des analyses plus profondes, notamment sur le rapport de l’écrivain à sa judéité – une passionnante rencontre avec l’historien Ran Halévi.


Un garçon doué de mille dons


Arthur Dreyfus entrant dans la quarantaine plus apaisé, on peut se demander comment il va évoluer. On lui parle d’un ancien de chez P.O.L, Renaud Camus, qui fut en 1979 l’auteur branché de Tricks avant de devenir le théoricien controversé du grand remplacement. Comme on s’en doutait, ce n’est pas sa tasse de thé : « J’avais lu Tricks quand je terminais mon Journal sexuel : c’est le portrait d’une époque, d’une génération - et c’est ce que j ’adore avec les livres qui parlent de sexe. Pour autant, je ne suivrai jamais Renaud Camus. Je ne passerai pas de la jouissance du corps à la jouissance de la haine. Sortir du marché sexuel et métaboliser ça en détestation des autres, je trouve ça triste. Confondre la détestation de vieillir avec la détestation du monde contemporain, compenser son manque de reconnaissance par le besoin de trouver des boucs émissaires... II me semble que le sens d’une vie d’écriture, c’est au contraire d’aller vers toujours plus d’ouverture à la sensibilité et à la souffrance de l’autre. »


A la fin de l’interview, Arthur Dreyfus nous montre des images de l’adaptation de La Troisième Main par Michel Hazanavicius, qui sortira l’année prochaine - un film muet, comme The Artist, avec François Civil dans le rôle principal et une musique d’Alexandre Desplat. De son propre aveu, il aurait pu finir « comme Pierre Palmade ou Richard Descoings ». Dieu merci, l’avenir appartient à ce garçon doué de mille dons. En guise de conclusion, il nous cite Moïse dans le Deutéronome : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie. »


Louis-Henri de La Rochefoucauld, L’Express, Du 17 au 23 Septembre 2026



Malédiction


« J’écris pour ne pas dire : je l’ai aimé. » Dans un livre-somme qui fera date, Arthur Dreyfus conjure la honte d’être soi que lui a inoculée son père.


C’est un livre de survie. « Trop d’enfants ont entendu ces mots : Tu n’as pas le droit d’exister. » Voilà ce qu’on peut lire au dos de l’épais volume. La punition est le récit vibrant d’une conquête ; comment s’octroyer le droit d’exister quand un père (en l’occurrence) vous a fait cadeau d’une malédiction à laquelle vous ne cessez, à votre corps défendant (ou inconsciemment), de donner raison ?


En 2021, Arthur Dreyfus publiait son (déjà) imposant Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, 2300 pages qui auscultaient son addiction sexuelle et la déréliction ultra-dangereuse dans laquelle elle l’avait conduit : « Ce livre, je le vois comme un labyrinthe dont je suis sorti, mais dans lequel je pourrais me re-perdre », y affirmait-il avec lucidité. La rédemption tant attendue n’est pas advenue. II s’est re-perdu depuis... Si le projet de La Punition n’est plus tant de raconter avec force détails ses frasques sexuelles, Arthur Dreyfus prend cependant la peine d’en raconter quelques-unes (notamment une séquence new-yorkaise d’une violence hallucinante), parce qu’elles sont nécessaires pour comprendre l’urgence à écrire ce nouveau livre : on parle tout de même de nuits qui se terminent à l’hôpital. II en est bien conscient : « J’ai envie de me détruire. » Plutôt que de continuer à se condamner, Dreyfus décide de raconter, encore ; écrire le sauvera, c’est le pari à nouveau lancé. Pour cela, il reprend le récit de sa vie par une scène qui (curieusement, se dit-il aujourd’hui) ne figurait pas dans son précédent journal alors qu’elle est de toute évidence à l’origine d’une bonne part de son malheur.


Le monstre s’est réveillé


Cette scène est un dialogue entre le père et le fils. Dreyfus l’a enregistrée à l’époque. II la retranscrit telle quelle. Imaginez le père entrant dans la chambre de son fils de 16ans : « Dans la vie, je suis quand même désolé de te le dire, mais contrairement à ce que tu peux imaginer, si encore tu n’attrapes pas le sida, t’es en train de te, de te... te boucher 90 % de l’horizon d’une vie...réussie. » De quoi parle ce père ? De l’homosexualité de son fils. « Ton horizon, si on résume, c’est marginalité-VIH-solitude. » Le fils argumente vaillamment, le père fait mine d’être ouvert à la discussion, mais c’est quand même bel et bien un procès autoritaire et homophobe qui se tient. Et le verdict est sans appel. Dreyfus pense n’être pas le moins du monde atteint et traversera d’ailleurs les quelques années suivantes à la façon d’un amoureux romantique, persuadé que l’être providentiel l’attend derrière chaque porte. Les aventures dont il fait le récit sont inspirées et font envie. Et puis, il y a ce qu’il nomme l’effet « boomerang ». Voilà qu’il bascule et se met de plus en plus en danger. Pourquoi la malédiction a-t-elle fini par le rattraper ? Mystère de la psyché. II n’empêche, le monstre s’est réveillé : après avoir joyeusement fait l’amour, le voilà qui fait la mort.


Quand il parle de lui, Arthur Dreyfus a l’obsession de l’exhaustivité. Ce qu’il épuise et essore dans La Punition, c’est donc l’angle mort de ses livres précédents : la honte d’être homosexuel que lui a inoculée son père. Car non, il ne suffit pas de clamer la bien légitime et nécessaire fierté d’être soi : la honte est un poison tenace et il ne faut pas avoir honte de l’affronter en place publique. « C’est tout l’objet de ce livre de dire ce bagne, cette profonde et saumâtre culpabilité dans laquelle je patauge depuis vingt-cinq ans, et qui se mue en profonde mélancolie. » Tout au long de ces mille pages (dont on vous certifie qu’aucune n’est inutile), Dreyfus se fait le prédateur de son trauma, il cherche à le dévorer par l’écriture. C’est un kaléidoscope surprenant fait d’introspection, de témoignages de proches, de citations éloquentes. II l’avoue lui-même : c’est aussi une « chambre mal rangée », mais c’est ce qui en fait aussi le rythme si singulier. Car Dreyfus aurait horreur de nous lasser. D’ailleurs, il nous l’a promis d’entrée de jeu : pour clore cette odyssée remuante, il ira confronter son père, il lui fera lire la retranscription de leur terrible conversation et advienne que pourra. Les dernières pages sont époustouflantes.


Arnaud Cathrine, La Tribune du Dimanche, Du 13 au 14 Septembre 2026


Agenda

Mardi 17 novembre à 19h
Arthur Dreyfus à la librairie Passages (Lyon) en compagnie de Marion Fayolle

11, rue de Brest

69002 Lyon

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