« Le voyage des frères morts – sur Rouges-Truites de Pierric Bailly », un article de Éric Loret à retrouver sur la page de AOC.
Il est comment le nouveau Pierric Bailly ?
Happant. Le Jura, un père énigmatique, le réel qui se dérobe : on retrouve dans le nouveau roman de Pierric Bailly les motifs qui lui sont chers. Cédric et sa sœur, Delphine, ont grandi à Lans-en-Vercors auprès de leurs amis Paloma et Leo, autre fratrie mais reflet en négatif de la leur. Une nuit d’avril 1998, un coup de feu retentit—désormais, il y aura un avant et un après. Vingt-cinq ans plus tard, ils sont à nouveau réunis, et c’est la voix de Paloma qui raconte, s’impose et dispose, distille le suspense, laissant les trois autres dans un état quasi hypnotique. Un frère et une sœur perdus dans la forêt, une drôle de maison de pain d’épice, « Rouges-Truites » a des allures de conte cruel dont les protagonistes seraient restés figés dans leur prime jeunesse sous l’effet d’un sort. Si les récits de Bailly, à l’instar du débit de Paloma, ont des airs de fuite en avant, il y demeure toujours quelque chose de la sauvagerie de l’enfance, de son goût de l’aventure. « Entant, je taisais comme tout le monde, je mentais pour me construire un personnage plus intéressant », explique Paloma, dont le récit vient s’intercaler dans celui de Cédric pour reprendre le fil - rouge - de la narration. « Merci de m’avoir écoutée », conclut-elle : est-ce cette dernière ou l’auteur qui parle ? Car « Rouges-Truites » est une subtile variation sur la beauté cruelle de l’enfance et les monstres qui la peuplent, et une profonde réflexion sur le pouvoir émancipateur de la littérature. Les histoires de Paloma et de Bailly sont un carburant qui donne du cœur au ventre et permet de tenir debout. Et le romancier de dessiner en creux le lecteur idéal : « On n’aurait pas vécu un dixième de nos aventures si on avait été moins calculateurs. Faut être naïf [...], sans a priori, sans principe. »
Avril Ventura, Elle, 24 Septembre 2026
Retrouvailles fatales en terres jurassiennes
Dans un Jura magnétique, Pierric Bailly déploie les raies d’un thriller implacable
Rouges-Truites, huitième roman de Pierric Bailly, s’inscrit dans la fidélité à l’ensemble de son œuvre autant que dans l’écart. On retrouve en effet les thèmes de prédilection de l’auteur de L’Homme des bois et de La Foudre, à commencer par la méticuleuse exploration des relations familiales et amicales, et l’évolution des personnages dans le long terme. II y a comme souvent un narrateur à la voix qui sonne juste, qui s’adresse à nous avec ce qu’il faut d’oralité, de générosité et de familiarité pour en faire le bon copain idéal, que nous aimerions tout le temps avoir à nos côtés. Le paysage du Jura français si cher à l’auteur est une nouvelle fois célébré, magnétique et ambivalent comme jamais, au point de s’imposer comme un personnage à part entière.
Amitié fusionnelle
Nous n’avions en revanche jamais vu Pierric Bailly s’intéresser à la figure du monstre. Après avoir louvoyé entre le récit d’apprentissage intimiste et le roman d’aventures, Rouges Truites plonge soudainement dans les eaux saumâtres du thriller maléfique. Et on verra l’écrivain, s’il en est, de l’empathie, de l’écoute respectueuse, analyser dans des pages sombres et glaçantes l’emprise narcissique, violente et avilissante, exercée par un esprit déréglé.
Ce n’est pas dans le Jura, mais sur le plateau du Vercors, à la fin des années 1980, que commence le roman. Dans deux maisons voisines grandissent deux paires de frères et sœurs, symétriques et opposées. Face lumineuse, Cédric, le narrateur, et Delphine. II lui voue une admiration sans bornes et reçoit en retour une méprisante indifférence. Leur famille est aimante et sans histoire. Ils sont promis, nous le verrons, aux études et à la stabilité affective et professionnelle. Face sombre, Paloma et Leo. Exubérante et charismatique pour la première ; peu liant, sauvage et castagneur pour le second. Leur lot sera l’apprentissage de la vie à la dure. Des secrets de famille, une mère décédée, un père taiseux et « quelque peu effrayant ». Ce dernier finira par se faire exploser le crâne, et ses enfants se volatiliseront sans laisser de traces.
Dans une section intitulée « Ecouter Delphine », on voit Cédric littéralement « ramener parmi les vivants » sa sœur, terrassée par la disparition de Paloma, avec qui elle avait noué une amitié fusionnelle devenue au fil du temps une relation amoureuse restée secrète et dont il n’avait rien soupçonné. Ce ne sera pas la dernière fois que nous le verrons faire preuve de peu de perspicacité, mais dans le cas d’espèce avec de sérieuses circonstances atténuantes : sur le plateau du Vercors, à l’époque, l’homosexualité, féminine qui plus est, n’était tout simplement pas concevable. « C’était une sœur blessée [...] en demande de soutien, de compassion et d’écoute, et il se trouve que l’attention, l’écoute, je savais faire. »
Ogresse ? Chamane ?
Nous retrouvons Delphine et Cédric vingt-cinq ans plus tard, qui après s’être rapprochés sont restés très soudés. Une semaine de vacances ensemble chaque année, loin de leurs obligations respectives, est devenue un rituel pour eux. Cette année, Delphine a choisi la commune du Lac-des-Rouges-Truites dans le Jura. « Quand je repense à notre arrivée sur les lieux, je me dis que l’atmosphère de danger était là dès le début », commente Cédric en songeant aux forêts de sapins « d’un vert plus dense » et à l’asphalte des routes « d’un gris plus sombre. » Avant l’irruption de celui que nous nommerons le monstre - et à propos de qui, et de ce qu’il commettra, nous tairons tout pour ne rien ôter au suspense du roman -, Pierric Bailly fait progressivement croître l’atmosphère inquiétante.
Surgie de nulle part - ce genre de choses se produit dans les romans -, Paloma apparaît au milieu de la forêt pour littéralement vampiriser le livre et s’imposer comme le personnage central. Ogresse? Chamane? Claudicante, vieillie, usée, elle se déplace dans un cliquetis métallique produit par une brassée de pendentifs, nattes ornées de plumes, comme une vieille Cheyenne. Complexe, cabossée, hantée à jamais par la vision de son père mort, elle déroule au cours d’une journée entière - laissant Delphine et Cédric muets de stupeur, et le lecteur bouche bée - le récit d’années d’errance aventureuse. Identités multiples, métiers plus nombreux encore, un voilier retapé pour gagner avec Leo l’Argentine, pays natal de leur mère. Ce sera plutôt l’Afrique, les dromadaires, les baleines.
Pour le plaisir des yeux
Paloma vit désormais en symbiose avec les éléments terrestres et célestes, les chevaux qu’elle garde en pension, le hibou grand-duc qu’elle est seule à voir, le firmament dans lequel elle pioche des cartes pour les distribuer à ses amis retrouvés. A Delphine, la constellation du Cygne, l’Aigle pour elle-même, « deux oiseaux magnifiques ». A Cédric le narrateur, la Lyre du poète.
En décrivant le nouveau mode de vie de Paloma, Pierric Bailly déploie une vision certes utopique mais inspirante de la quête, très actuelle, à « bâtir léger » et avec un impact minimal sur une terre épuisée par notre démesure. Adossée à un bloc erratique, murs en terre crue, toit recouvert de chaume, la maison de Paloma est entourée d’un potager, de toilettes sèches et d’une butte recouverte de fleurs mellifères multicolores pour le plaisir des yeux : l’essentiel pour une vie spartiate mais confortable. Envoûtante sera la partie du livre où nous assisterons, dans un mouvement cathartique d’une énergie folle, à la complète destruction de la chaumière qui ne laissera derrière elle qu’un cercle de terre piétinée, comme après le départ d’un cirque.
Marco Dogliotti, Le Temps, Septembre 2026
La Chronique de Colombe Shneck
Lire Pierric Bailly, c’est voir.
Les images arrivent les unes après les autres, sans apprêt, la cour du collège et son charismatique prof de gym, les chemins de randonnée où vont marcher Delphine, la grande sœur, et Paloma, sa meilleure amie, Cédric, le petit frère, seul dans sa chambre. Le film se déroule grâce à lui. II n’est pas le plus doué de la bande ni le plus intelligent, mais c’est celui qui observe avec le plus d’acuité ce qui se passe.
Proche de lui quand ils étaient petits, Delphine le rejette, elle aime Paloma, leur voisine, brillante et drôle. Elle termine ses phrases par « patate » et chacun rit. Paloma a aussi un petit frère, Léo, un peu étrange, un peu voyou. Leur mère est morte, leur père, guide de montagne, est insaisissable. Les images s’assombrissent. C’est d’abord le prof de gym qui disparaît. Puis, une nuit, le hameau est réveillé par un coup de feu. Le père de Paloma et Léo s’est suicidé, et c’est au tour des deux ados de disparaître. Delphine s’effondre, puis se rapproche de son petit frère, au fil des études, des rencontres. Ils font leur vie à l’aune de ce mystère, avec un rituel, une semaine de vacances ensemble chaque année.
Cet été, ce sera le lac des Rouges Truites dans le Jura. Le film se transforme, ce sera « une histoire de dingue ». Les livres sont ici des indices. Paloma lit des romances, deux Harlequin par semaine. Elle abandonne Les Feux de l’amour pour des romans policiers : « Je ne lis pas pour m’évader, je lis parce que je cherche. Je cherche un truc dans les livres, je cherche quelque chose depuis des années. » Cette affirmation, je pourrais la reprendre. Hantée par la mort de son père, par celle de sa mère, elle cherche dans les livres, jusqu’à plus soif, à résoudre le mystère. Livre après livre, image après image, Pierric Bailly est mon frère de livres. •
Colombe Shneck, Madame Figaro, Septembre 2026
Ce qui nous lie
Un jour, un coup de feu dans la montagne a déchiré l’adolescence de quatre frères et sœurs. Une histoire de fuites, de mensonges, de secrets et de violence, concoctée par le très doué Pierric Bailly.
« Elle ne doutait ni du présent ni du passé ; tous les événements, les accidents, les drames, toutes ces épreuves n’avaient toujours appartenu qu’à une chose, la réalité. II ne s’agissait pas plus d’un rêve que d’un cauchemar, il s’agissait de sa vie. »
Elle, c’est Paloma. Sa vie, c’est Rouges-Truites, le huitième livre de Pierric Bailly, qui, après Le Roman de Jim ou L’Homme des bois, confirme avec ce curieux thriller entre Vercors et Jura qu’il est bien l’un des romanciers les plus doués de sa génération. C’est une histoire somme toute d’apparence banale de monstres et humains, trop humains...
Soit donc deux fratries vers la fin des années 1980. Les « normaux » et ceux qui le sont un peu moins. D’un côté Cédric et Delphine, bons élèves à qui tout paraît promis, de l’autre Paloma et Leo, qui vivent avec leur père dans le pavillon mitoyen au leur, au cœur du massif du Vercors. La quiétude de leur adolescence sera déchirée en deux temps. D’abord lorsque disparaît en montagne le charismatique professeur de sport des enfants au lycée, ensuite et sans doute surtout lorsque, une nuit, Pascal, le géniteur de Paloma et de Leo, est retrouvé une balle dans la tête alors que ses enfants ont disparu à leur tour... Si la thèse du suicide est retenue, pourquoi cette fuite, que s’est-il passé ? Cette question ne cessera de hanter Delphine (dont Paloma était le premier amour) sa vie durant. Jusqu’à ce que vingt-cinq ans plus tard, alors qu’elle a pris l’habitude de passer chaque année ses vacances avec son frère, elle lui propose quelques jours de villégiature dans un gîte du côté du lac jurassien des Rouges-Truites...
C’est toute une vie, ou plutôt quatre, qui sont de revue sous la plume inspirée, tendre, profondément humaniste et en même temps noire de Pierric Bailly. Des vies passées dans les montagnes coutumières de l’auteur, mais aussi au Mexique où en Afrique, passées à fuir et à se fuir, à se perdre et à se retrouver. Des vies et quelques morts où la violence surgit inopinée comme une pluie d’orage dans l’été. C’est sans doute la première fois que Bailly se confronte aussi directement au récit de genre, ici le roman noir et d’aventures, mais il le fait avec une sorte d’allégresse narrative très troublante et sans rien renier de ce qui fait de livre en livre sa manière : dire ce qui nous lie en même temps que les liens défaits. Ce pourrait être du Giono ou du Ramuz, c’est du Bailly et c’est juste. Juste formidable.
Olivier Mony, La Tribune du Dimanche, Du 16 au 17 aout 2026
Le Bloc-notes de Jérôme Garcin, Rouge-Truites de Pierric Bailly
Avec “Rouges-Truites”, le Jurassien Pierric Bailly démontre que, non, le roman n’est pas mort.
BAILLY EN FORÊT
II avait déjà publié trois romans, dont « Polichinelle » et « Michael Jackson », mais c’est avec « l’Homme des bois » que j’ai découvert, en 2017, Pierric Bailly, alors âgé de 34 ans. J’ai aussitôt aimé sa manière méthodique d’arpenter, dans une langue résineuse et pierreuse, son Jura natal pour tenter de comprendre le drame qui le hante et ombre tous ses livres. Son père, rebelle idéaliste pratiquant le yoga et la libre-pensée, ancien tourneur sur bois devenu infirmier, tomba du haut d’une falaise, dans une forêt proche de Lons-le-Saunier où il était allé cueillir des morilles.
Pierric Bailly sillonna ensuite la région, interrogea les gendarmes, fouilla les papiers de son père, qui vivait seul depuis trente ans, sans savoir si sa chute fatale était accidentelle ou volontaire. II suffit parfois d’un livre pour s’attacher à un auteur. Je ne l’ai jamais rencontré, mais la lecture de ses romans suivants, « les Enfants des autres », « le Roman de Jim » (si bien porté à l’écran par les frères Larrieu) et « la Foudre » me donne le troublant sentiment de le connaître, de l’avoir même accompagné dans ce Haut-Jura, âpre et sauvage, dont il parle si bien, et d’avoir été présenté à ses personnages candides et infortunés, que le bonheur effleure sans jamais s’attarder.
Un mari, trompé par son meilleur ami, s’imagine être le père des trois enfants de son rival ; un homme se voit brutalement retirer le garçonnet qu’il a aimé, élevé, mais dont il n’est pas le père biologique ; un berger misanthrope vend ses brebis et s’éprend, en ville, de la femme d’un assassin, qui fut son camarade de lycée. Plus Pierric Bailly écrit, plus il flirte avec le mélodrame, auquel le climat montagnard, le clair-obscur des massifs forestiers, le murmure glacial des eaux souterraines ajoutent une opacité supplémentaire. Et plus il noircit le trait.
BAILLY EN FOLIE
La preuve, avec « Rouges-Truites », un roman dont le narrateur, Cédric, nargue l’auteur dès les premières pages en confiant : « Le jura, je ne connaissais pas du tout. » Cédric, prof d’espagnol à La Ciotat, et sa sœur, Delphine, ingénieure en aéronautique, ont réservé pour les vacances un gîte dans un village au nom qui fait rêver : Lac des Rouges-Truites, situé près de Champagnole, dont Pierric Bailly est originaire. Lors d’une excursion, qui ne doit rien au hasard, ils découvrent, dans une maison en terre coiffée d’un toit de chaume, une sorte d’Indienne hallucinée et bégayante, que Delphine reconnaît aussitôt. C’est Paloma, qu’elle a follement aimée lorsqu’elles vivaient à Lans-en-Vercors et qui avait disparu avec son frère Leo sans laisser de traces, au lendemain du suicide de leur père, un moniteur d’escalade mutique.
Mais ces retrouvailles, vingt-cinq ans plus tard, dans les sombres sapinières du Jura, vont vite tourner au cauchemar lorsque surgit, tel un mort-vivant et une arme à la main, le « monstrueux » Leo. On croyait lire un roman familial du Lédonien Bernard Clavel, on entre dans le monde horrifique de l’Américain Stephen King. Le sang coule, les crânes explosent, les coups pleuvent, les trappes dissimulent des cachots, les bibliothèques regorgent de polars, tout le monde ment et l’on reste toujours sans nouvelles d’un prof d’éducation physique, surnommé « le Druide », qui pratiquait le parapente et la randonnée.
Jamais le Jura, sous la plume de Pierric Bailly et un ciel d’apocalypse, n’avait été si angoissant et augural. On y devine des ressuis, où les bêtes fauves se sèchent après l’orage, et des refuges de montagne, où les fratries lèchent leurs blessures profondes. Même si l’auteur de « l’Homme des bois » tente des échappées en Amérique latine comme en Afrique, à Bordeaux comme à Marseille, il revient toujours à sa région natale et à la mort inexpliquée de son propre père. A une époque où la fiction est en disgrâce et l’autofiction a la cote, « Rouges-Truites » est une tonitruante déclaration d’amour au roman, qui est le genre de tous les possibles. Ames sensibles, s’abstenir.
Jérôme Garcin, Le Nouvel Obs, Août 2026