Dans ce roman vrai et illustré (plus de 400 illustations sur 576 pages) il y a les cabarets du Caire, les studios, villas, casinos du Caire, les maris, les amants, l’alcool, les somnifères, l’argent, les suicides, les brownings, les scandales, les palaces, et même le chant, la musique, la voix, les ovations, les triomphes, la gloire. Il y a l’audace, le génie, l’aventure, la tragédie. Il y a des poètes et des émirs, des danseuses, des banquiers, des officiers, des imams, des cheikhs, des actrices, des khawagates, des musiciens, des vamps, des noctambules, des révoltés, des sultans, des pachas, des beys, des espionnes, des prodiges, des rois d’Égypte et la cour. D’éminents journalistes, de célèbres compositeurs, des patronnes de clubs, des grands chambellans, des joueurs de oud, des astres de l’Orient. Il y a la petite paysanne du delta et la princesse druze, le fils du muezzin et le chanteur solitaire, la star juive et le colonel héroïque. Il y a Asmahan, Oum Kalthoum, Abdelwahab, Farid el Atrache, Samia Gamal, Leila Mourad, Nour el Hoda, Sabah, Fayrouz. Il y a la classe, le glamour, la touche, le style. Il y a l’amour, la passion, la haine, la vengeance. Il y a des verres et des cigarettes, des cartes à jouer, des jetons, des dés, des bijoux, des drapeaux, des corans. Il y a les cinémas de Beyrouth, les palais de Damas, les quais d’Alexandrie, les rues de Jérusalem, la cour de Bagdad. Il y a la radio, les disques, les micros, les caméras, les génériques, les néons, le rideau, l’orchestre, le concert, le public, la transe. Il y a la voix des Arabes. Il y a les grands hôtels, le Saint-Georges, le King David, l’Orient Palace, le Mena House, Il y a la chute de l’empire ottoman et il y a la guerre en Palestine, il y a la prise du canal de Suez et la défaite de 1967, il y a un siècle au Proche-Orient.
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Mille et une étoiles
Oum Kalthoum, Asmahan, Fayrouz... Dans son nouveau roman graphique, l’artiste libanaise Lamia Ziadé redonne voix à ces femmes qui firent rayonner la culture arabe. Une chanson de geste glamour et tragique.
D’abord, le parfum du jasmin, des orangers et des frangipaniers dans la nuit moite. S’y mêle I’odeur du whisky et des cigarettes des corps surchauffés. Le bruit des verres qui s’entrechoquent, le cliquetis des bijoux, les cascades de rires. Puis une voix aux inflexions profondes et aux modulations infinies, hypnotiques, s’élève et se pose sur les notes d’un oud. On ferme les yeux. On y est. De Beyrouth au Caire, de Damas à Jerusalem, Lamia Ziadé nous transporte dans un monde disparu, le monde arabe chantant et florissant de la première moitié du XXe siècle qu’elle ressuscite par la grâce de ses mots et de ses dessins, dans son nouveau roman graphique, premier livre du genre pour les éditions P.O.L. Dans Bye bye Babylone (Denoël) paru en 2010, l’artiste aujourd’hui installée à Paris et passée par I’atelier de Jean-Paul Gaultier, racontait son enfance à Beyrouth pendant la guerre du Liban, alternant déjà textes et illustrations.
Avec I’envoûtant Ô nuit, ô mes yeux, elle entre-tisse les destins des grandes personnalités de la vie artistique au Proche-Orient, de la fin de la domination ottomane au mitan des années 70. Des hommes - poètes, compositeurs, musiciens - mais surtout des femmes. Des chanteuses idolâtrées, des actrices, des danseuses du ventre dont les vies hyperromanesques épousent les soubresauts de I’histoire, de I’apogée de la Nahda, la renaissance arabe, à son tragique délitement.
De cette fresque se détachent deux figures antagonistes autour desquelles gravitent les étoiles plus ou moins filantes des nuits cairotes et beyrouthines. D’un côté Oum Kalthoum, la voix de I’Egypte, sévère et toute-puissante. De l’autre, celle qui fut sa rivale la plus sérieuse, Asmahan, beauté aux yeux émeraude et à la vie aussi mouvementée que dissolue.
Née Amal el Atrache en 1917, Asmahan est la fille d’un émir druze en lutte contre les Turcs. Arrivée au Caire avec sa mère et ses deux frères Fouad et Farid, elle découvre émerveillée la ville cosmopolite et son intense vie culturelle avec ses cinémas, son opéra et ses cabarets. "Le Caire fourmille de personnages exceptionnels, portés par un souffle que rien ne semble pouvoir entraver, ni la société, ni la religion, ni la famille, ni les traditions. C’est dans ce foisonnement de grandes figures que vont grandir Farid et Amal, emportés par ce vent irrésistible" , écrit Lamia Ziadé. A la même époque, les pionnières féministes égyptiennes manifestent contre l’occupation anglaise. En 1923, certaines ont même l’audace d’arracher leur yachmak, "voile fin et élégant", en public.
Asmahan va faire sa propre révolution. Bravant les interdits liés à son rang et à sa religion, elle devient chanteuse et actrice.
Elle connaît rapidement la gloire, se métamorphose en "lady de boîte de nuit" connue pour ses frasques, ses amours tumultueuses et ses tentatives de suicide. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle officiera même comme espionne pour le compte des Alliés et exercera une réelle influence politique. C’est Lindsay Lohan et Mata Hari réunies. Elle meurt assassinée, noyée dans le Nil, en 1944, à I’âge de 26 ans, laissant le champ libre à Oum Kalthoum et à son règne sans partage sur la chanson arabe.
Fille d’un imam, cette dernière donne ses premiers concerts déguisée en garçon. Mais la petite paysanne impose rapidement sa voix et sa loi. Ses chansons sont diffusées en permanence à la radio. Ses apparitions donnent lieu à des scènes de ferveur et d’adoration. Autoritaire, tyrannique avec son entourage et sans pitié pour ses rivales, celle que l’on surnomme "l’Astre de l’Orient" rayonne et fait briller la cause du panarabisme prônée par son héros : Nasser. En 1967, après la défaite de l’Egypte face à Israël, elle vend ses bijoux pour participer à I’effort de guerre.
Autour de ces deux femmes puissantes que sont Asmahan et Oum Kalthoum se dessine une constellation de stars : les sensuelles danseuses du ventre Taheya Carioca et Samia Gamal, l’actrice Leïla Mourad adulée puis calomniée après 1967 parce que juive, la chanteuse Sabah accro à la chirurgie esthétique, la très sage Fayrouz.
Trahisons, drames, coups de revolver, scandales, liaisons avec des puissants ou de faux milliardaires texans, la vie de ces modernes aimées est aussi rocambolesque que les films dans lesquels elles jouent. Ce qui donne au livre un petit côté Hollywood Babylone, bible des gossips hollywoodiens signée Kenneth Anger. Une dimension "papier glacé" accentuée par le dessin de Lamia Ziadé aux couleurs chaudes et contrastées, entre Matisse et pop art, et son attention soutenue aux détails, aux objets : paquets de cigarettes, carafe de cristal, imprimés des robes, reproduction d’une couverture de Paris Match ou d’images de films. Un grain de beauté sur le menton suffit à identifier Asmahan, comme les lunettes de soleil et le mouchoir de soie figurent immédiatement Oum Kalthoum.
Sporadiquement, l’auteur fait entendre sa propre voix, évoque la façon dont ces personnages l’ont marquée et de quelle manière ses grands-parents ont pu être les témoins épisodiques et fortuits de cet âge d’or. A travers ses héroïnes, bien plus qu’une saga glamour, Lamia Ziadé réécrit l’histoire du Proche-Orient et la transforme en chanson de geste vibrante et désenchantée dans laquelle se font entendre les rêves d’émancipation et les espoirs déçus du monde arabe, ceux qui s’achevèrent avec l’arrivée "des pétrodollars et du voile islamique". Le voile, plusieurs des chanteuses, actrices et danseuses évoquées dans le livre finiront par le prendre contre "des centaines de milliers de dollars". Pour "montrer l’exemple". Fin du spectacle et des illusions. Rideau.
Elisabeth Philippe, les Inrocks, 7/13 octobre 2015
Le Caire enchanteur
Un récit dessiné de Lamia Ziadé
Au début, Lamia Ziadé pensait qu’elle allait écrire l’histoire d’Asmahan, princesse druze et chanteuse syro-libanaise, morte en 1944 à 27 ans. En fait, elle a écrit l’histoire de toutes les chanteuses égyptiennes et libanaises du milieu du XXe siècle : Oum Kalthoum, Samia Gamal, Fayrouz et les autres : chanteurs, actrices, danseuses et compositeurs. Ou plutôt, elle a raconté, puisque le livre est autant dessiné qu’il est écrit : une sorte de roman graphique de l’âge d’or de la chanson et du cinéma égyptiens.
On avait découvert Lamia Ziadé avec Bye Bye Babylone (Denoël, 2010), un récit de son enfance pendant la guerre du Liban. On la retrouve cinq ans plus tard avec Ô nuit, ô mes yeux, fresque foisonnante qui se déroule entre Le Caire, Beyrouth, Damas et Jérusalem, à une époque où les gens semblaient passer leur temps à voyager à l’intérieur de ce Levant devenu légendaire et presque impossible à imaginer aujourd’hui. En passant, l’auteur parle de ses grands-pères, celui qui a vu la grande Fayrouz entrer dans son magasin de tissu de Beyrouth et celui qui a assisté à un concert d’Oum Kalthoum.
Les très nombreux dessins sont magnifiques, on croirait qu’ils ont été faits à l’encre, à l’aquarelle et au pastel. En fait, tout est à la gouache. Lamia Ziadé nous montre les couleurs et les lumières d’une société extravagante où se mêlaient rois, émirs, diplomates, généraux, poètes, princesses, banquiers et producteurs, Orientaux et Occidentaux de toutes religions et nationalités. Comme dans un Quatuor d’Alexandrie ou un roman de Naguib Mahfouz où on croiserait aussi Dalida, Claude François, le général de Gaulle et Omar Sharif.
Excès. Il y a encore Leïla Mourad, star des années 40, choisie par Oum Kalthoum en 1953 comme chanteuse officielle de la révolution égyptienne, et d’origine juive. Les juifs égyptiens, rappelle l’auteur, n’ont pas eu de problèmes avant la guerre de Suez en 1956. Ils sont alors partis. Leïla Mourad, elle, s’est convertie à l’islam et est restée jusqu’à sa mort en 1995.
Et il y a bien sûr Fayrouz, autre figure légendaire, qui vit encore à Beyrouth, très discrètement. «Elle a toujours eu horreur des mondanités. La moitié des Libanais l’idolâtrent et l’autre moitié la détestent, pour de mauvaises raisons. Moi, je l’adore. Je ne sais pas où est la vérité et à vrai dire, ça m’est complètement égal. Je n’ai pas essayé de percer des secrets dans ce livre.»
Il y a aussi les hommes, des musiciens comme Farid El Atrach (frère d’Asmahan et grand chanteur, mais dont la pensée n’est pas très impressionnante, si on en croit des interviews télévisées du début des années 70), Mohammed Abdel Wahab, le préféré de Lamia Ziadé, mort en 1991. Ou encore Qasabji, un musicien très doué mais qui, ayant eu la mauvaise idée de proposer des chansons à Asmahan, a vu sa carrière définitivement brisée par l’implacable Oum Kalthoum.
L’auteur nous peint une époque incroyable de liberté, d’énergie, de gaîté et d’excès en tous genres. On apprend que les premiers producteurs égyptiens de cinéma ont été... des productrices. Que la reine Nazli - mariée à 14 ans et battue par son mari - une fois veuve du roi Fouad, a entamé une vie de débauche dans les boîtes de nuit du Caire, a eu un certain nombre d’amants, dont un qu’elle a fini par épouser secrètement. En fait, la plupart de ces artistes vivant au Caire, les femmes aussi bien que les hommes, avaient une sexualité extrêmement libre, cumulant amants, maîtresses et consommations de toutes sortes, de manière parfois suicidaire. C’est le cas d’Asmahan, mais aussi de Sabah (dix maris) ou de Tahia Carioca (quatorze maris).
Lutte. Lamia Ziadé dit que, partie de portraits de chanteuses, elle a été de plus en plus intéressée par la toile de fond historique de leurs vies : lutte contre les Anglais et les Français, création de l’Etat d’Israël, exil du roi Farouk, nationalisation du canal de Suez, mort de Nasser en 1970... Ce sera la mort d’Oum Kalthoum, en 1975 (4 millions de personnes suivent son cercueil), qui marquera la fin d’une époque. D’autres artistes meurent, les chanteuses et danseuses - si sensuelles dans leur jeunesse et souvent tombées dans la pauvreté - se voient remettre par des envoyés venus d’Arabie Saoudite des mallettes contenant des centaines de milliers de dollars «pour montrer l’exemple» et se voiler. Même Tahia Carioca (la chanteuse aux quatorze maris) accepte. Seule Samia Gamal, bien que très religieuse, «renvoie vertement le prédicateur saoudien avec sa mallette». L’extraordinaire période, commencée au début du XXe siècle avec la Nahda (la renaissance culturelle et politique arabe), est sur le point de s’achever.
Natalie Levisalles, Libération, 3/4 octobre 2015
Le chant fantôme des nuits d’Orient
Asmahan, Oum Kalthoum, Fayrouz... Leurs vies racontent un moment unique dans l’histoire du monde arabe. Lamia Ziadé, artiste plasticienne, leur rend hommage dans « Ô nuit, ô mes yeux »
« La plupart des Egyptiens reconnaissent avoir pleuré trois fois dans leur vie. A la mort de Nasser, à celle de leur propre mère et à celle d’Oum Kalthoum. » Cette phrase de deuil, qui résonne pour tout un peuple, figure dans les dernières pages de Ô nuit, ô mes yeux , splendide et poignante fresque, ode à la grande musique arabe du XXe?siècle, écrite et dessinée par Lamia Ziadé.
Pour en arriver là, le lecteur, la gorge nouée, saisi, emporté, devenu au fil des pages lui aussi passionné, a traversé presque un siècle de paillettes, d’ouds, de grands orchestres, de voix d’or, de cabarets, de rivalités, de fêtes, de scandales, de coups d’Etat, de guerres éclairs, de disques, de radio, de cinéma, de divorces et de drames. Suivant pas à pas les destins de musiciens arabes, au premier rang desquels Asmahan, la diva syrienne, née en 1917, sur qui s’ouvre le récit, et son frère Farid el Atrache, puis l’astre d’Orient, Oum Kalthoum, bien sûr, et beaucoup d’autres encore, le lecteur parcourt des décennies qui racontent à la fois la prise d’indépendance des peuples arabes et une émancipation des femmes du Moyen-Orient grâce à ces vedettes frondeuses et adulées. C’est le portrait d’une société plus laïque que religieuse qui s’est dissoute peu à peu sous les coups de butoir des nouveaux puritanismes et le réveil à grande échelle des vieux antagonismes géopolitiques.
Un autre monde arabe
« J’ai éprouvé le besoin, personnel, de partager un autre monde arabe que celui qu’on nous montre tout le temps en Occident fait de terrorisme, de djihadisme, de femmes voilées, de considérations géopolitiques, de guerres, dit Lamia Ziadé. Il était important pour moi, pour nous, au Moyen-Orient, de se souvenir que ce monde avait existé, qu’une période d’ouverture, de tolérance, de création artistique avait été. Elle reviendra peut-être un jour, même s’il faut beaucoup d’optimisme pour le penser. »
La mort d’Oum Kalthoum, c’était le 4 février 1975. L’Egypte tout entière en est bouleversée. Le deuil est saisissant, profond à la mesure de l’amour qu’inspire l’idole égyptienne. Pour le monde arabe, une page se tourne en effet. Deux mois plus tard, la guerre du Liban éclate. Quatre ans après, alors que Fayrouz, la sublime Libanaise, donne son dernier grand concert à l’Olympia, un ultime triomphe, la jeune Lamia Ziadé, future auteure de Ô nuit, ô mes yeux, quitte son Liban natal pour la France.
Enfant, raconte Lamia Ziadé, la voix de Fayrouz était partout. « C’est comme si je l’avais toujours entendue, même sans l’écouter. Elle faisait partie de l’air qu’on respire. Quant à Oum Kalthoum, ses concerts étaient retransmis à la télévision, ça durait trois heures »
La grande histoire se mêle à la petite, le pluriel à l’intime, les gros plans aux panoramas, l’anecdote aux destinées. C’est le pari qu’a fait Lamia Ziadé en composant ce livre singulier. Les vies des étoiles de la chanson d’Orient sont discrètement ponctuées par ses propres repères, souvenirs, récits de grands-parents. Elle dessine la villa Asmahan de Beyrouth telle qu’elle s’en souvient au bout de sa rue; une villa aujourd’hui rasée au profit de boutiques et d’immeubles de verre.
Pochettes de disques dorées, vignettes nostalgiques, couvertures de magazines, photos mythiques, instruments de musique. Le pinceau coloré, presque pop, de Lamia Ziadé fait surgir des fantômes sur les pages blanches. Le texte, dans le livre, précède le trait: il détaille les histoires d’amour, les scandales, les triomphes, la déchéance. Si les notes sont précises, la page blanche, elle, absorbe souvent les visages comme pour montrer que les traces de ce monde perdu s’effacent peu à peu Lamia Ziadé vient des arts plastiques : elle peint, dessine, coud, brode, souvent des corps de femmes aux couleurs éclatantes, impudiques et splendides. Son enfance libanaise nourrit aussi ses expositions et ses livres. Avant le grand œuvre que voici, un récit plus personnel, Bye Bye Babylone, mêlant lui aussi images et textes, était paru chez Fayard.
Le destin tragique d’Asmahan
Ô nuit, ô mes yeux est né, explique-t-elle, du bref récit d’un ami: « En trois phrases, il m’a raconté l’histoire d’Asmahan. Puis il m’a fait écouter une de ses chansons, « Ya Habibi Tâala ». Tout de suite, j’ai pensé, voilà, ce sera mon prochain livre. En faisant des recherches sur elle, j’ai découvert tout ce qu’il y avait autour: le cinéma, la chanson et l’histoire du Moyen-Orient. J’ai eu envie de partager ça. Voilà pourquoi le livre a pris cette ampleur. Il aurait dû être modeste, raconter le roman d’Asmahan qui est morte en 1944. Mais j’ai poussé mon livre jusqu’en 1979, en racontant les vies de beaucoup d’autres personnages. »
Et on découvre que non contente d’être des artistes, les héroïnes de Ô nuit, ô mes yeux ont souvent eu des rôles politiques, assumés ou symboliques. Asmahan est l’épouse d’un puissant chef de clan druze; elle travaillera pour les Anglais. Oum Kalthoum apparaît comme le pendant féminin de Nasser. D’autres, moins connues, marquent des points contre l’oppression, comme Rose el Youssef, une actrice qui ose lancer au Caire, au milieu des années 1920, un magazine qui porte fièrement son nom. Ou encore Samia Gamal, le grand amour de Farid el Atrache, qui refusera fermement, à l’instar de Sabah, dans les années 1980 de mettre le voile, malgré la demande pressante (et trébuchante) des Saoudiens.
Aujourd’hui, dit Lamia Ziadé, « leur musique m’accompagne de plus en plus. Je ne connaissais que les plus célèbres de ces chanteuses. Grâce au livre, j’en ai rencontré d’autres. Plus je suis loin de mon pays, plus j’ai besoin de cette musique. »
Eléonore Sulser, Le Temps, octobre 2015
L’Orient la nuit
Du Caire à Beyrouth, Lamia Ziadé ressuscite en mots et en dessins les divas d’un monde disparu.
De la musique avant toute chose. Et aussi de l’alcool, des cabarets, des chants, de l’opéra, des palaces et des scandales. Paris 2015? Non, Le Caire années 1920 ou encore Beyrouth années 1950. Le Caire, Beyrouth, deux villes de tous les possibles, deux métropoles arabes et cosmopolites. De l’apogée de la Nahda (Renaissance), phase d’émancipation littéraire, politique, nationale, féminine... au fantasme d’un paradis libanais, les rives de la Méditerranée ne furent pas toujours synonymes de fanatisme et de furie. Grâces soient rendues à l’illustratrice Lamia Ziadé, qui, sans occulter la chute de l’Empire ottoman, la colonisation, la guerre en Palestine, la prise du canal de Suez..., nous rappelle, au même titre que le Prix Goncourt Mathias Enard (Boussole), que le Proche-Orient fut un espace d’épanouissement intellectuel et artistique, notamment parmi la gent féminine. Née en 1968 à Beyrouth, la talentueuse Lamia Ziadé nous conte cette embellie à travers quelques superbes portraits (en mots et en dessins) des divas aux voix enchanteresses, d’Asmahan à Fayrouz, en passant par Oum Kalthoum.
Peut-on imaginer vies plus romanesques? C’est avec Amal, dite Asmahan, que l’auteur ouvre son répertoire. Fille du djebel Druze (Syrie), née en 1917, la jeune et précoce chanteuse impose très vite dans la capitale égyptienne sa beauté et son talent. Auprès d’elle, Farid, son frère et alter ego. Contre elle, Fouad, leur aîné, garant du conservatisme. Asmahan s’éteindra assassinée, à l’âge de 27 ans, au terme d’une vie trépidante, ponctuée d’amours tumultueuses. C’est avec le même plaisir que l’on suit l’ascension et le triomphe de « l’Astre de l’Orient », Oum Kalthoum, paysanne du delta du Nil métamorphosée en star intraitable. Tout comme ceux de la - timide - étoile de la chanson, Fayrouz, dont la voix continue de charmer bien au-delà du pays du Cèdre.
Pour autant, Lamia Ziadé n’oublie pas les seconds rôles de l’effervescence arabe, à l’heure où radio et cinéma enfièvrent le quotidien : Badia Massabni, enfant de Damas, future papesse des nuits cairotes, Hoda Chaaraoui, féministe patriote qui arrache son yachmak, « voile fin et élégant qui protège des regards importuns », dans la gare du Caire en 1923, Rose el Youssef, femme de presse impertinente et avantgardiste, Mounira el Mahdiya et Fathiya Ahmad, reines éphémères du tarab (émotion poétique et musicale), Leila Mourad, vedette absolue du grand écran... Des hommes aussi - le producteur Aziza Amir, le chanteur Mohamed Abdel Wahab, les compositeurs Daoud Hosni, Mohamed el Qasagbi, le poète Ahmed Rami... - complètent cette fresque tout en couleurs et voluptés d’une époque révolue, digne des Mille et Une Nuits.
Marianne Payot, L’Express, décembre 2015
Un verre, une cigarette
Dans Ô nuit ô mes yeux, Lamia Ziadé illustre le destin des grandes chanteuses et danseuses arabes des années 40 et 50. Quand chaque histoire d’amour était une bombe.
La scène se passe aujourd’hui au Caire, un matin. Or le matin au Caire, les télévisions diffusent l’âge d’or du cinéma égyptien. Vous allumez le poste, et Samia Gamal roucoule dans les bras de Farid El Atrache avant de se lancer dans une danse torride. Après quoi, vous décidez de fumer une cigarette sur la terrasse en regardant les passants. C’est le même pays, et ce n’est plus le même pays. Les cheveux sont recouverts, les gestes ne se montrent plus, les corps ont cessé de danser. Le réel ressemble à une sorte de Moyen Age. La modernité est enfermée dans le noir et blanc des films du matin. A quel moment cette histoire a mal tourné ? C’est la question que pose Ô nuit, ô mes yeux de Lamia Ziadé. Un livre inqualifiable. C’est bien, les livres impossibles à qualifier : ils échappent à toute emprise. Celui de Lamia Ziadé ressemble à un roman graphique, mais construit d’une façon très savante : page de gauche, un texte. Qui raconte une séquence de la vie d’Asmahan, d’Oum Kalthoum ou de Samia Gamal. A la suite viennent cinq pages de dessins à la gouache, qui remettent en rêve les mêmes éléments de récit. En dessous de chaque page de dessin, une légende, « un peu comme celles qu’on lisait autrefois dans Paris Match ».
Une collection de femmes fortes
On a lu la page, on a vu les dessins, on entend la légende, et c’est soudain la chaîne du temps qui se met en branle. Toute une série d’échos qui nous disent ceci : voilà quelques femmes des années 40 et 50. Elles ont aimé. Se sont mariées. Ont eu des amants. Ont défié leur famille. Ont chanté, dansé et joué là et quand il était interdit de le faire. Certaines, ont même trouvé amusante l’idée de se remarier avec le même homme. Pour le quitter une fois encore. Il faut une certaine mise en scène de sa vie pour pouvoir dire dans une bouffée de cigarette : « Il fut l’amour de ma vie, ma grande passion. » Il y a dans le livre de Lamia Ziadé plus de passion que le monde arabe ne peut en accuser aujourd’hui. C’est normal : Lamia vient de Beyrouth (elle est arrivée en France à la fin des années 80, après le bac), le dernier endroit où la passion est encore brandie comme arme. Le Caire s’est éteint, Damas pleure, Jérusalem prie, Bagdad brûle. La situation a rarement été aussi inquiétante.
Les fantômes d’un temps englouti
« J’ai commencé ce livre il y a cinq ans parce que je voulais raconter la vie d’Asmahan, cette chanteuse druze qui fut la plus belle, la plus scandaleuse, la plus ambiguë, disparue tragiquement à 26 ans, sa voiture plongeant dans les eaux, comme le lui avait prédit une voyante. Tout le monde voulait la mort d’Asmahan : les Druzes parce qu’ils souffraient de la voir bafouer les mœurs de sa tribu. Les Français et les Anglais parce qu’elle avait été espionne pour eux. Et Oum Kalthoum parce qu’elle lui faisait de l’ombre. Mais si tu racontes Asmahan, il faut tout raconter : toutes les filles de cette époque, les chanteuses, les danseuses, les actrices, les tenancières de cabaret, les politiciens, les chanteurs. Et peu à peu, tu racontes l’histoire intime du panarabisme. » Ô nuit, Ô mes yeux est le tombeau d’une « société » qui s’effondrera en 1975 : en février, Oum Kalthoum meurt, en avril, la guerre du Liban est déclenchée. « Je termine mon récit en 1979. Après, on est passé à un autre stade de barbarie. » Quand elle dessine un visage, Lamia Ziadé oublie parfois d’en achever les traits : visages sans yeux, sans bouche, sans nez, lointains fantômes d’un temps englouti. Chante Asmahan. Chaque fois que tu descends l’escalier luxueux qui sert de décor à tes films, à ta vie, la caméra tremble : on n’a jamais entendu tragédie si désirable. Chante Asmahan, comme une fille moderne.
Philippe Azoury, Grazia, octobre 2015