— Paul Otchakovsky-Laurens

Comment ça commence (ma rencontre avec Paul Otchakovsky-Laurens et P.O.L)

01 avril 2026, 19h41 par Nina Yargekov

 

Au commencement était une lettre. Elle disait votre roman un texte formidable. Elle disait néanmoins j’ai décidé de ne pas le publier. Elle disait rencontrons-nous pour en parler. Elle disait signé Paul Otchakovsky-Laurens.

 

Dix ans après il est mort c’était un accident de voiture pardon un accident corporel de la circulation routière je l’ai assez mal pris j’ai trouvé que ce n’était pas très correct de la part des voitures de tuer mon éditeur.   

 

Un si beau refus c’était déjà si beau, cela m’octroyait le droit de continuer à essayer d’écrire, et donc de vivre un peu.  

 

Soudain et avec brutalité nous sommes devenus les deux cent cinquante-six. C’est ainsi que Dominique Fourcade dans Deuil désigne les auteurs de la maison.

 

J’avais vingt-sept ans et prenais très au sérieux la question de Rilke. Vous faudrait-il mourir s’il vous était interdit d’écrire ?

 

Les autres les autres les autres savoir parler entendre rouler ruisseau fiévreux ne me laissez pas ne me laissez pas.

 

Oui Rainer Maria, c’est exactement cela, je vous le jure, qu’on me donne l’amour la fortune et l’assurance de ne jamais avoir de cellulite, si je n’ai pas l’écriture, je ne suis rien. Du coup, sans vouloir vous brusquer, serait-il possible de recevoir dans les plus brefs délais un signe comme quoi j’ai raison d’opter pour l’écriture plutôt que pour la mort ?

 

Émergence hallucinée d’un Nous contours feutre épais et de l’étrange statut d’auteur orphelin.

 

Étant dans l’incapacité d’obtenir des renseignements fiables quant aux goûts littéraires de la postérité, j’avais décidé que le oui d’un éditeur serait le signe.

 

 

 

 

 

 

 

  •  

Demeure logis château, mes textes habitent chez P.O.L. Ils y sont en sécurité, protégés du vent et du froid. Ils y ont une chambre à eux, accès toutes commodités. Sur le pas de la porte Paul les attend, les accueille, les installe parmi les autres occupants. Par terre, il y a de la moquette coco. On est bien, on a une place dans le monde.

 

J’allais au rendez-vous pour qu’il m’explique son refus, j’en suis sortie avec l’espoir fou d’un oui. Quiproquo sauts de chat de manuscrits, il avait lu la mauvaise version de mon texte, j’ai failli m’évanouir puis on s’est mis d’accord pour se revoir quinze jours plus tard, le temps qu’il lise la bonne.

 

De temps à autre il me dit des choses proprement étonnantes et moi mais non objection erreur fourvoiement, je vous certifie que j’ai le monopole de la gratitude c’est mon rôle ma position vous ne pouvez donc pas me remercier ça déstructure toute l’interaction.   

 

Quinze jours, c’était amplement suffisant pour que la réalité et moi-même rompions toute relation diplomatique.   

 

Je dois apprendre la possibilité d’une gratitude mutuelle et enchevêtrée. Dans le grand registre des scripts sociaux, je ne trouve nul modèle, nul précédent pour penser cette relation.

 

L’enjeu qui ne s’était déjà pas distingué par sa modération était devenu monstrueux. Un autre éditeur pourtant avait dit oui. J’étais au désespoir mais j’avais des ambitions, je voulais la plus juste des places pour mon roman.    

 

C’est une confiance inouïe flottante un peu turbulente toujours il attend mes textes toujours. Celui que je suis en train d’écrire puis le suivant puis le suivant il attend en vérité le cortège de tous les textes que j’écrirai toute ma vie durant. Dès lors la mort la sienne la mienne n’est pas une option on est trop occupés on doit faire des livres voyez-vous.

 

Quinze jours en apnée. Poumons posés sur un tapis de casino. Croupier, qu’on en finisse, achevez-moi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  •  

 

J’ai posé mon index sur la sonnette des éditions P.O.L. Cette sonnette sur laquelle, chaque fois que je suis ensuite revenue, je n’ai fait que ré-appuyer, rejouant encore et encore la scène du oui dans une sorte de palimpseste digital.

 

Budapest voitures partout justice nulle part quel joli décor cinéma pour cette fureur contre la langue saloperie tu me colles aux doigts. Écrire ce que ça fait la mort de Paul : reconstituer Guernica avec des Playmobils serait bien plus aisé me semble-t-il.  

 

J’ai demandé vous êtes sûr sous-entendu j’ai les nerfs fragiles ayez pitié, il a dit oui oui avec un sourire avant de me poser des questions auxquelles j’ai répondu catastrophiquement mal car j’étais obsédée par mes chaussures.

 

Terreur primaire de mes textes au secours plus de maison pauvreté clochardisation. J’ai beau leur répéter aucun motif nulle raison vous versez mes chers agneaux dans le délire paranoïaque cette terreur-là les arguments rationnels elle les regarde d’un vieil œil blasé. Dans le caniveau ! On va finir dans le caniveau ! Allo, allo ? Je perds le contact.

 

Place Saint Michel j’ai pensé, l’éditeur qui a publié La Vie mode d’emploi me publie. Petite joie d’orgueil aux faux-airs de syllogisme comme bouclier contre le vertige de l’entrée en littérature : la grande affaire de ma vie. 

 

La nuit dring c’est la traque c’est la chasse c’est la piste anonyme qui te traque tranchée sous ton lit, et le jour crac c’est la lame c’est l’alarme c’est la ligne au fond des yeux la fuite dans les cheveux, est-il permis d’acheter son pain par SMS j’ai oublié la langue de mon adresse ? 

 

Plusieurs jours durant j’ai gardé près de moi (sur mon bureau quand je travaillais, à côté de mon lit quand je dormais) les livres qu’il m’avait offerts. Je suspectais mes proches de me suspecter d’avoir tout inventé et ces objets constituaient l’unique preuve matérielle du fait que je n’étais pas en train de devenir Jean-Claude Romand.

 

Je suis une table. En soi pas de problème j’accueille avec sérénité ma condition d’objet mobile à usage domestique. Mais hélas je ne suis pas un modèle très fonctionnel je gis en morceaux épars sur le carrelage de la cuisine.   

 

Je répondais aux félicitations par d’idiotes plaisanteries, oh tu sais il me publie parce qu’il y a un quota mauvais auteurs au CNL, ça lui permet de toucher des subventions.

 

Aux funérailles je songe celui-ci plutôt plaie ouverte chair entaillée profond celle-là plutôt fracture os cassés brisés ça fait mal autant mais sans doute pas pareil ces diverses pièces de la collection deuil hiver 2018. Moi je porte fracture pied de bois cousue marteau je suis formelle.

 

J’ai fini par me rendre à l’évidence : j’avais la capacité de le faire rire, de l’émouvoir, de l’épater par mes textes.

 

Seule il faut creuser les galeries souterraines seule il faut se déchirer les ongles dans la terre seule il faut ramper avancer en découdre tout au fond seule. La mort la sienne la mienne regardez un rempart est tombé.

 

Face à son film Éditeur, une révélation : il a la nécessité de l’édition comme j’ai la nécessité de l’écriture, c’est le même feu, c’est la même fièvre. Vous faudrait-il mourir s’il vous était interdit de lire des manuscrits ?

 

Je suis heureux de. Je suis très heureux de. Je suis plus que content de. Combien je suis content de. Je suis si content ! Mais je me suis régalé. Je trouve sensationnel votre. Je suis bluffé par votre. Je suis ému et impressionné. Ce livre est. Je vous remercie de me confier un si. Elle m’a fait prendre une plus exacte mesure de votre. Une folle envie de. Avec beaucoup de plaisir et d’impatience. J’ai hâte de. Impatient mais serein. Comme votre texte est ! Mon désir de ce livre. Ne vous en inquiétez pas, surtout ! Au moment où vous le voudrez, et si, et seulement si. J’ai adoré votre. Et pas dénué de ! Du vrai. M’enchante. Sachez que je pense à. Et j’adore lire dans le train. Bravo, décidément. Vous ne m’embêtez jamais. Vraiment formidables, j’adore ! J’ai lu avec enthousiasme votre. Je suis déjà impatient de. Et le roman va être. Votre me touche tellement ! Vous êtes, chère Nina, et je suis trop content d’être.

 

(ses mots à lui)

Nina Yargekov

Ce texte a été publié dans le recueil MEET 2019, 
série « comment ça commence », direction Patrick Deville.

 

Billet précédent | Tous les billets | Billet suivant |