On compare souvent les livres aux enfants, ou le fait de faire des livres à celui de faire des enfants. C’est un lieu commun, mais dans un lieu commun c’est comme dans une cantine populaire, il y a à manger pour tout le monde.
On accouche d’un texte qu’on porte en soi pendant un certain temps. On le met au monde. On l’accompagne un moment, on lui donne tout ce qu’on peut, tout ce qu’on porte en soi, tout ce qu’on croit avoir appris, on l’aide à grandir puis il faut le laisser faire sa vie. Il sort du giron. Elle rencontre d’autres gens, d’autres façons d’être, elle se métamorphose.
Il revient de temps en temps à la maison laver son linge sale et manger des lasagnes faites par sa maman. Et on le regarde avec tendresse et un peu d’incompréhension en se demandant comment c’est possible qu’il soit devenu si différent de quand il était petit. Il a sa beauté propre, bien à lui. Elle ne nous ressemble plus autant que quand elle était encore dans nos jupes. C’est comme ça. En général on est quand même content qu’ils partent. C’était l’idée depuis le début. S’ils ne partent pas c’est que quelque chose ne va pas et on souhaite pour eux le meilleur, donc on souhaite qu’ils se libèrent de nous.
C’est en effet ce qui se passe quand on est publié. On est bien obligé de lâcher prise à un moment donné. Et au final on est plutôt content. Surtout si le livre rencontre des lecteurs qui l’aiment, qui le chérissent, qui font que sa métamorphose le rend plus riche, plus profond, plus libre que le livre qu’on a cru faire au début.
Quand on ne publie pas c’est une autre affaire. On peut conserver ses manuscrits pendant des années, pendant toute sa vie, et ne jamais les lâcher, les reprendre infiniment, les relire ou les laisser dormir au fond d’une malle. On peut les torturer, se torturer avec eux. On ne les lâche pas dans le monde pour qu’ils fassent leur vie tout seuls en tout cas. Même si on aurait souhaité cela, ça ne se passe pas comme ça avec un manuscrit non publié. C’est une espèce d’enfant handicapé dont aucun établissement n’a voulu. Le plus magnifique, le plus vulnérable de nos enfants, le plus près de notre cœur car il ne quittera jamais la maison. Il y a une haine aussi envers cet enfant-là, car souvent on aurait voulu, à un moment donné, qu’il ouvre ses ailes mais il n’a pas pu, ou nous n’avons pas réussi à l’y conduire. Et on reste là à vieillir ensemble, jusqu’au bout, sans jamais savoir ce que le texte aurait pu devenir. J’ai comme ça un certain nombre de vieux enfants dans mes tiroirs, dans mes fichiers, et même sur des disquettes plates, un outil d’archivage du siècle passé pour lequel il n’existe plus de lecteur. Des enfants vintage, des années 90, en jean moulant avec des rangers et un perfecto rempli de pins. Des enfants milleniums, nés au Mexique, un peu bilingues mais pas parfaitement bilingues, des enfants ni d’ici ni de là-bas. Un enfant si gros que personne ne peut en faire le tour, et au lieu de lui enlever des pages, chaque fois que je le retrouve je le nourris encore un peu plus. Un autre si méchant que si ma famille le voyait elle serait foudroyée. Parfois je les fais sortir. Ils font un petit tour dans le bureau, dans la cour, je les contemple avec tendresse, ils sont si innocents, si bizarres, je les regarde boiter quelques heures et je les remets dans le tiroir.
Quand on publie on lâche le texte petit à petit. D’abord on le partage avec un éditeur, qui jure qu’il va l’aimer comme si c’était son propre bébé. Il faut se laisser convaincre par cette promesse même si on n’est pas sûr qu’il va la tenir. Même si on sait qu’il l’a faite aussi à d’autres et que pour lui – il a beau dire – ce n’est pas aussi important que pour nous. On n’a pas trop le choix. C’est soit ça soit on continue en parent solo. Ensuite on le partage avec des correcteurs, des gens du style, des gens de la comm'. On décide ensemble comment on va l’habiller, comment on va parler de lui, comment on va préparer sa sortie dans l’univers impitoyable.
Pour ma fille j’ai été une mère assez tranquille je pense. Pas trop sur son dos, plutôt d’accord pour les décisions collectives, les gardes partagées, l’éducation alternative. Je ne voulais pas l’étouffer, la garder juste pour moi. Il a fallu que je mette une bride à la sauvagerie de mon amour pour elle.
Pour les livres c’est différent. Si je pouvais produire moi-même le papier sur lequel ils sont faits, je le ferai sans doute. Pour mon premier livre j’ai eu la chance que ce soit le premier de la maison d’édition qui l’a publié et j’ai tout choisi, la couverture, la 4e, j’ai même insisté pour changer la police. Pour Triste tigre j’ai fait ce que j’ai pu pour contrôler le plus possible et puis j’ai lâché petit à petit. C’était ça ou l’empêcher de vivre, et je voulais qu’il vive.
Vous vous souvenez certainement des conseils du Prophète de Khalil Gibran (indémodable précis de sagesse new-age qui n’a pas été écrit par Paolo Coelho mais par un auteur libanais publié en 1923)
Et il dit : Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s'attarde avec hier.
Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L'Archer voit le but sur le chemin de l'infini, et Il vous tend de Sa puissance
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l'Archer soit pour la joie;
Car de même qu'Il aime la flèche qui vole, Il aime l'arc qui est stable.
Et oui. Pour les livres c’est pareil. Vos livres ne sont pas vos livres, etc.
C’est facile à dire. Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ma fille a 14 ans, je vois bien qu’elle se décolle de moi. Ça me fait bizarre. Ça me fait de la tristesse et du plaisir. J’aime l’idée qu’elle va me survivre, qu’elle va prendre son envol et que je n’y peux rien. Maintenant, quoi que je fasse, je n’ai plus grande influence sur son avenir. Les jeux sont faits. Même si les boulets que je traine nous tiraient vers le fond toutes les deux, elle fera sa vie. Avec ou sans moi. Ça me rassure. Elle habite la maison de demain. Elle a hâte d’y être.
Pour les livres ça ne marche pas trop.
Pour Triste tigre j’ai essayé d’être une mère surprotectrice. J’ai corrigé toutes les interviews qu’on m’a permis de corriger, j’ai repris mes interlocuteurs sur des détails, j’ai questionné mes traductrices. J’ai essayé d’imposer aux autres une façon de lire le livre qui me convenait.
Est-ce parce que je n’ai pas confiance en la capacité de ce livre à se défendre tout seul ?
Est-ce par ce que je sais que c’est un livre qui dérange et que la première impulsion du monde va être de vouloir le bâillonner ? Ou de lui faire dire des choses que je ne voudrais pas qu’il dise.
On m’a proposé de nombreuses mises en scène de théâtre. On m’a dit « je veux faire entendre votre texte au monde». J’ai dit non merci. Des gens compétents, motivés, aimants sans doute. J’ai dit non. J’ai dit je ne suis pas prête. J’ai dit je ne crois pas que ce soit le moment pour ce texte. J’ai dit, tout est dans le livre. Tout ce que j’ai voulu écrire je l’ai écrit dans le livre.
Pour La Realidad c’est différent. J’ai dit oui assez vite à Helène, Julien et Dorian pour la mise en musique. J’ai dit faites ce que vous voulez. Et au moment où j’écris ces lignes je ne sais pas encore ce que je penserai du résultat. Il faut prendre le risque de ne pas aimer le résultat. Il faut être prêt à ça. Ne pas l’aimer mais quand même l’aimer (pour revenir à la métaphore filée – l’enfant sera peut-être très différent de ce qu’on a imaginé qu’il deviendrait, il peut devenir un peu l’opposé de nous, et tant pis, il faut faire son deuil de ces projections, continuer à l’aimer quand même et essayer de le comprendre tel qu’il est).
Et je me dis que peut-être une fois qu’un premier enfant est parti faire sa vie hors du foyer on a moins peur pour les autres. Peut-être que maintenant que La Realidad est parti faire son bout de chemin avec de la musique électro et des amis un peu exaltés, je vais lâcher un peu la bride aux autres.
On verra bien. Inch'Allah.
Neige Sinno à l'occasion de le la lecture de La Realidad (P.O.L, 2025) par Julien Allouf & Dorian Gallet, le jeudi 26 mars 2026 à La Maison de la Poésie.