Où est Bernard Noël ? On ne peut le rencontrer que dans son œuvre désormais, c’est elle qui nous donne rendez-vous. Mais elle est immense : par où l’aborder ? Comment l’appréhender?
L’œuvre est un territoire où s’articulent l’espace et le temps. Ce territoire s’est architecturé dans les années 2000 lorsque l’auteur, en concertation avec son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, a pris la décision de bâtir quatre volumes rouges sous titrés « Oeuvres » qui, tels des bornes, repèrent, balisent et orientent.
Pour mémoire, ce sont successivement Les Plumes d’Eros (Oeuvres I, 2010) ; L’Outrage aux mots (Oeuvres II, 2011) ; La Place de l’autre (Oeuvres III, 2013) et La Comédie intime (Oeuvres IV, 2015) ; c’est-à-dire, respectivement, les textes érotiques, politiques, critiques, et les monologues.
Ce qui se constitue ici, dans un mouvement, en somme, de synthèse, est un territoire mental, fixant la vision d’une oeuvre érigée comme un « Nous quatre », faisant écho au quatuor qui fomente et organise, au terme de La Comédie intime, le « Monologue du nous ».
Mais il importe, avant tout, de rappeler que si Bernard Noël a accepté de se prêter à ce travail architectural et d’accomplir ce mouvement d’agrégation, c’est parce qu’ils lui ouvraient, en figure d’aboutissement, la perspective de La Comédie intime, recueil des monologues dont la plupart, au lancement de ces volumes rouges, demeuraient à écrire.
Il faut le redire : Bernard Noël s’est prêté au jeu de la compilation (bien que très partielle) de ses « Oeuvres » parce ce qu’elle appelait le quatrième volume, essentiel, final et central à la fois, qui contient, littéralement, Les premiers mots, et métaphoriquement et symboliquement, les derniers.
La Comédie intime réunit en effet l’ouvrage Les Premiers mots, publié initialement en 1973, et sept monologues parus entre 1998 et 2015. Les Premiers mots, premier livre qui suit la décision prise de consacrer toute la vie à l’écriture, et qui se constitue sur un triangle, la trilogie des pronoms je, tu et vous, autour du il absent, anticipait les monologues, les appelait. Les monologues sont finalement venus comme La Maladie de la chair (monologue du « vous », 1998) ; La Langue d’Anna (monologue du « je », 1998) ; La Maladie du sens (monologue du « il », 2001) ; Le Mal de l’espèce (monologue du « Elle ») ; Les têtes d’iljetu (rappelant les quatre pronoms des Premiers mots : successivement vous, il, je, tu) ; puis Le Mal de l’intime (monologue du « tu ») et enfin Monologue du nous (paru en 2015).
Or, dans cette grande suite polyphonique où résonnent les pronoms, dans ce collier de livres de pronoms, BN insère Le Syndrome de Gramsci, tel est l’événement silencieux, inaperçu et majeur. Il intercale, entre Les Premiers mots et les monologues proprement dits, Le Syndrome de Gramsci, qui n’est pas un livre des pronoms, mais un livre de la perte du nom. Par cette décision aussi, il accompagne les monologues par la perte du nom, et en somme les explique, il bâtit un ultime volume rouge sombre, qui s’illumine de la perte, et s’éclaire de l’absence.
Le Syndrome de Gramsci n’est pas un monologue du « on », comme l’a prétendu Bernard Noël, comme l’affirme aussi Stéphane Bikialo dans sa préface (p.11), car cette affirmation n’est qu’un leurre. Le Syndrome n’est un monologue que pour qui n’a pas lu le livre, il n’est pas le monologue du « on », mais peut-être tout le contraire.
Entre la série des monologues, et Les Premiers mots qui les anticipe (déclarant par exemple : « Je sais que je me souviens davantage de son visage que de son nom » (p.23) et aussi « Vous étiez son pronom » (p.15)) Le Syndrome opère une double percée, à la fois dans le temps et dans l’espace. Dans l’espace, pour relier les premiers mots et les derniers, et dans le temps, pour ponctuer précisément, comme musicalement, la chronologie du volume. Ouvert par Les Premiers mots parus initialement en 1973, clos en 2015 par le Monologue du nous paru la même année, La Comédie intime absorbe Le Syndrome de Gramsci publié antérieurement en 1994, et qui, donc, ponctue l’épaisseur du livre en son milieu exact : 1973, 1994, 2015…
Si l’on s’en remet au temps, que voit-on ? Que la publication du Syndrome (en 1994) suit immédiatement la réalisation en Toscane, par Jean-Paul Philippe, du « Site transitoire » (1991 à 1993), et l’installation, en 1993 de la sculpture sur les Crete Senesi, entre Sienne et Asciano.

Le Site transitoire
Le Syndrome de Gramsci est le roman du « Site transitoire », où la sculpture provoque « un souffle d’espace à l’endroit même où vous n’aviez distingué d’abord qu’un ajustement des surfaces » comme l’écrit BN, par anticipation, dans le « Roman de la roue », et plus précisément encore « un torrent d’air / en train d’enfoncer le visage / d’enfoncer les yeux vers le coeur » (« Porte de l’espace », Site transitoire, p.55).
Dès lors que l’on considère La Comédie intime du point de vue de son espace, comme territoire mental, on aperçoit que Le Syndrome de Gramsci opère l’ouverture centrale qui installe, en son sein, le « site transitoire ». Il installe les éléments qui le constituent c’est-à-dire « les sept pièces de pierre qui composent la sculpture et qui sont : un siège, un jeu de trois, un sarcophage, une fenêtre monumentale, une pierre tombale, deux demi-roues solaire » (Site transitoire, p44), et parmi elles, en particulier, « le cercueil de pierre ». Trois citations du Syndrome de Gramsci :
- « Je dois commencer par là. Je me vois assis sur le cercueil de pierre et tout est calme alentour et en moi même. » (p.67).
- « Je m’assieds sur le cercueil de pierre et le ciel me tombe sur la tête, puis cette violence s’apaise et voici que s’établit une harmonie entre mon corps, l’embrasure, le cercueil et le siège » (p.69)
- « Je vous ai dit qu’on y éprouve une forte orientation de l’espace, mais je n’ai pas su vous dire l’expansion qu’elle provoque en vous dès que vous restez un moment immobile, par exemple en vous asseyant sur le cercueil de pierre. » (p.83)
Le cercueil de pierre permet d’apercevoir l’oeil du cyclone, c’est-à-dire le cataclysme, décrit comme la chute du ciel, puis le calme absolu, qui se conçoit comme « l’érection d’un espace qui en pénètre un autre » (p.35) et permet en somme au narrateur, installé sur le cercueil de pierre, d’anticiper la mort de l’auteur. Telle est bien l’hypothèse déchirante qui surgit : « Pardonnez-moi : je suis incapable de mener mon enquête directement vers son but. C’est que j’ai le désavantage de connaître ce but, alors que tout bon limier est dans la situation contraire : il remonte ; moi, je redescends. A moins que - mais je me refuse à penser cette pensée -, à moins que je ne sois en train d’enquêter sur ma propre mort et que tout cela, tout ce que je vous dis, ne serve qu’à me dissimuler à moi-même le sens de mon entreprise. Vous devinez le doute qui m’agite : est-ce la volonté de guérir qui me conduit ou le désir d’assister consciemment à ma fin ? » (Le Syndrome, p.84-85)
Le cataclysme de la perte du nom produit ci le basculement du temps : l’enquête sur l’origine de la perte d’un nom se renverse en vision funèbre. Pour le dire plus simplement : Le Syndrome de Gramsci inscrit, au coeur de La Comédie intime, l’alignement du commencement et de la fin.
Cet alignement n’est pas seulement entretenu, il est propagé par la sculpture elle-même, oeuvre implosive et explosive à la fois, qui se réalise en éclatant en sept pièces qui constituent ensemble un seul bloc d’espace. Puis la propagation se poursuit au-delà d’elle même pour rattraper le temps.
En 2022, dans le cadre du jumelage de la ville de La Roque d’Anthéron avec Asciano, Jean-Paul Philippe a installé la sculpture « Résonances » en écho avec le Site transitoire, les deux sculptures s’alignant.
Aujourd’hui, le torrent d’air suscité par le déplacement des pierres et le mouvement des mots se calme un peu, il se calme et s’oriente, et voici que Le Site transitoire s’aligne avec la stèle d’ombre que Jean-Paul Philippe vient de déposer pour le tombeau de B. L’alignement de la stèle et du site transitoire érige en son coeur le Livre, c’est-à-dire La Comédie intime qui s’aligne à son tour avec le « Tombeau de pierre » planté dans la poésie, dans ce recueil qui nomme à son tour le torrent d’espace comme « La rumeur de l’air » et qui se clôt par ses mots :
« Il est venu
le perpétuel
le large espace »
L’espace est celui des oeuvres alignées.

Pierre tombale de Bernard Noël (détail)
Le Syndrome n’est pas le monologue du « on », mais tout le contraire en effet : le monologue du « no » - le dialogue de Noël et de Nonoléon.
Merci Jean-Paul. La pierre est maintenant posée qui achève l’œuvre et le temps.
Jean-Luc Bayard
Texte écrit à l’occasion de « En présence », Festival littéraire et artistique en hommage à Bernard Noël, Première parution « Le Chant du Cygne », Mauregny-en-Haye, Samedi 30 & Dimanche 31 mai 2026
Photographies de Jean-Paul Philippe.