— Paul Otchakovsky-Laurens

La Préparation du mariage

Souvenirs intimes de Clément Coupèges (1974-1994)

Jean-Benoît Puech

Revenant de l’exil auquel la crise de l’adolescence l’a condamné deux ans plus tôt, le narrateur se lie à la jeunesse dorée d’une ville de province proche de Paris et il se cache qu’il est requis par des exigences plus graves. Son éducation sentimentale l’aidera-t-elle à devenir vrai ? Sans engagement sérieux, il profite longtemps de l’attachement passionné d’une jeune femme fragile, Marie-Laure de Chagné. Sept ans plus tard, il apprend, par un ami qui lui veut du bien, qu’elle mène une double vie. Elle se tue presque aussitôt « dans un accident », comme si elle ne pouvait survivre à cette révélation, et il...

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La presse

Jean-Benoît PUECH : La Préparation du mariage


Après la transposition d’un épisode de sa vie dans le récit d’aventures coloniales. La Mission Coupelle, Jean-Benoît Puech évoque aujourd’hui sa jeunesse orageuse. Bien que présentée comme « Souvenirs intimes de Clément Coupèges » et que les noms aient été soigneusement modifiés, l’auteur nous livre cette fois une autobiographie aussi sincère que savante, et aussi crue que cruelle.


Placé sous le signe de saint Augustin, le texte se présente d’abord comme la confession courageuse d’un difficile apprentissage amoureux. La Préparation du mariage : un titre doux-amer, tant les années qu’il évoque sont loin de la sérénité de cette tradition chrétienne. Le chemin de croix sentimental qui nous est exposé est d’ailleurs en lien avec l’itinéraire intellectuel, présent en filigrane tout au long du livre : découvert d’une double vocation, celle de l’écrivain et celle de l’enseignant, puis rejet de ces deux appels par crainte de ne pas s’en montrer suffisamment digne, et enfin leur libre acceptation dans la paix retrouvée.


Cette exigence apparaît aussi dans les premières affaires de coeur, le sujet principal du texte. Puech nous entraîne dans le récit intense et implacable d’un jeune homme des années 1970-1980, à la poursuite de sa femme idéale. Dans d’autres livres, Puech a raconté cette histoire : dans Une biographie autorisée, sous le pseudonyme de Yves Savigny, ou dans les nouvelles attribuées à son « double », l’écrivain imaginaire Benjamin Jordane, mais cette fois, bien qu’il porte encore un dernier masque, celui de Clément Coupèges, il s’expose davantage. On en retient les grandes lignes : le narrateur s’éprend d’une jeune femme brune fin de race, ici, Marie-Laure de Chagné ; il découvre qu’elle mène une double vie et n’est pas celle qu’il croyait ; elle disparaît dans un accident de voiture. Ensuite, le narrateur poursuit la chimère de ressusciter la défunte, revêtant de ses tenues, considérées comme des reliques, des sosies de la disparue, sous les formes artificielles de prostituées et de call-girls. À l’instar du Vertigo de Hitchcock ou du Bruges-la-morte de Rodenbach, La Préparation du mariage nous fait partager la détresse d’un narrateur égaré dans une folie aussi tragique que romanesque. Tel un héros romantique qui s’ignore, Coupèges n’a jamais été aussi amoureux qu’au moment où l’objet de sa passion est définitivement perdu. La description hardie de cette exploration des gouffres évoque aussi le roman américain, notamment avec des scènes hantées de descente aux enfers, de l’univers frelaté des peep-shows au détail de toute la panoplie sadomasochiste d’un studio spécialisé. En effet Coupèges tente de reconstituer ses jeux avec Marie-Laure, que le sentiment de culpabilité poussait à désirer cette sorte de punition érotique. Le narrateur se demande du reste si ce désir de liens n’est pas à prendre aussi au sens symbolique, sa maîtresse attendant peut-être un attachement toujours plus étroit de sa part. En tout cas, la copie, même habillé d’une identique combinaison moulante noire, permet-elle de retrouver vraiment l’original ? Comme dans le domaine littéraire, cette obsession de la vérité préoccupe l’auteur. Le modèle préexiste-t-il à son incarnation ? Et comment le retrouver si l’une de ces dernières nous échappe ?


Une réponse ironique à ces questions se manifeste sous les traits de Julia Rilker, une jeune femme correspondant au type recherché, mais issue d’un milieu modeste. Dans une mécanique dialectique, les rôles vont s’inverser. Le narrateur s’identifie désormais à Marie-Laure : celle-ci était jalouse d’une amante imaginaire, la Littérature ; il sera à son tour jaloux d’amants peut-être imaginaires eux aussi. Après avoir songé à Albertine disparue dans la première partie, on pense maintenant à Un amour de Swann en suivant les progrès de la jalousie qui ronge le narrateur, son espionnage nocturne sous la fenêtre de Julia comme dans un véritable roman policier, et dans la tradition du roman de la fin du XIXe siècle tels La Femme et le Pantin de Louÿs ou La Nichina de Rebell. C’est l’objet de son désir qui domine maintenant le narrateur, dans des jeux érotiques inversant sa position vis-à-vis de Marie-Laure.


On ne s’étonnera pas à ce sujet que l’un des motifs récurrents du livre soit celui du théâtre. Comme Stevenson, Coupèges organise des représentations de son petit théâtre de table, ou plutôt des « représentations de représentations ». Le théâtre est chez Puech la métaphore du jeu social, dans la conscience aiguë que « nous jouons autant que nous sommes joués ». C’est ainsi qu’aux pièces pour théâtre de carton destinées aux enfants succèdent les soirées disco déguisées, jusqu’aux tenues fétichistes d’Olga la call-girl, qui l’aidera finalement à se détacher de la « ressemblance ». Il faut se prêter au jeu, mais sans en être dupe. Ce motif de la scène est d’ailleurs doublé par celui du cinéma, le point de jointure entre les deux étant l’adaptation théâtrale du Moonfleet , de Fritz Lang, film clé pour le narrateur qui le convoque à maintes reprises jusqu’à en citer discrètement une réplique. Le héros du film, Jeremy Fox, n’est-il pas lui aussi en deuil d’un amour disparu ? Ces références signalent en tout cas à quel point nos vies sont marquées par l’imaginaire, littéraire ou cinématographique. Ici, c’est donc le cinéma des années 1970-1980 qui accompagne le narrateur : « C’était un long métrage de Claude Sautet », remarque-t-il par exemple. Et, plus loin : « On se croirait dans un film d’Éric Rohmer ! »


Le jeu est ainsi constant dans La Préparation du mariage : avec les mots, avec des citations de romans ou de films, avec les personnages qu’on habille et déshabille, dans tous les sens du terme. Des cartes des villes à peine imaginaires d’Aussières et de Cerisey, le dessin de la dernière maison de Kafka par Sophie illustrent malicieusement un texte aux accents parfois sombres. La gravité du fond n’empêche pas le ton léger des hussards, et un humour allant jusqu’à l’autodérision comme chez Woody Allen. Jean-Benoît Puech mène sans faiblir ce récit accidenté, travaillé de prolepses, d’analepses et de coupures, maintenant la ligne claire de l’ensemble. Son originalité, la réflexivité sur ses propres textes, est bien présente, à la manière d’un démiurge de théâtre de carton qui dévoile les coulisses de sa pièce, notamment dans des interruptions du récit où il avoue avec honnêteté la difficulté qu’il a éprouvé à l’écrire. Mais elle se fait plus discrète, le sujet du livre étant l’expérience littéraire de la mémoire. Les va-et-vient permanents entre le passé et le présent rappellent ainsi sans cesse les fantômes d’une enfance heureuse, sans nostalgie mièvre, comme en témoigne l’évocation des jeux équivoques avec la petite-cousine préférée près d’une rivière, en Sologne, dans un domaine perdu. Du même ordre sont la collection de jouets anciens du narrateur, et son retour régulier dans sa chambre d’adolescent comme un havre, parmi ses romans scouts « Signes de piste », les recueils du Journal de Spirou et les petits soldats de plomb. Les strates du temps s’interpénètrent jusqu’à laisser la place à un présent pur, intemporel, celui de l’écriture.


Cette convocation du passé amène peu à peu l’apaisement, qui viendra sous les traits, qu’il saura reconnaître, de la bien nommée Sophie. Cette dernière saura enfin réconcilier le narrateur avec lui-même, et l’initier à un sentiment authentique. Que La Préparation du mariage soit la transposition directe des souvenirs de l’auteur, ou une nouvelle variation seulement un peu moins imaginaire que les précédentes, importe peu quant aux vérités générales de l’ensemble.


Comme chez saint Augustin, le problème de la grâce traverse ce livre. Celle-ci emprunte des chemins si détournés pour atteindre Coupèges-Puech que l’on songe à la réplique finale du janséniste Pickpocket de Bresson : « Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre ».


François SOUVAY, Revue Europe n° 1106-1107-1108, 3 juin 2021.