— Paul Otchakovsky-Laurens

Inédits

Edouard Levé

On croyait l’œuvre d’Edouard Levé définitivement close : il n’en est rien. L’écrivain et artiste disparu en 2007, à l’âge de 42 ans, laisse dans ses archives un grand nombre de textes inédits, dont nous proposons dans ce volume une sélection réalisée en collaboration avec l’écrivain Thomas Clerc. L’auteur d’Œuvres, d’Autoportrait et de Suicide n’a pas cessé d’écrire tout au long de sa courte mais marquante carrière, témoignant du paysage artistique des années 90-2000, dont il fut l’un des acteurs. On trouvera dans ce volume un ensemble de textes tous inédits qui...

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La presse

Edouard Levé éternellement inachevé


La parution d’« Inédits » de l’écrivain et photographe, qui s’est suicidé en 2007, est l’occasion de retrouver son mélange d’humour et d’austérité


L’attribution du prix Nobel à Annie Ernaux aura remis sur la table une question centrale en littérature : qu’est-ce que bien écrire ? Les détracteurs de l’écrivaine lui reprochent de ne pas écrire, sous-entendu de ne pas mettre assez de style dans ses phrases, comme on mettrait du beurre dans les épinards. La critique en dit plus sur le gourmand que sur le plat, dès lors que l’on sait, depuis, au moins, Le Degré zéro de l’écriture, de Roland Barthes (Seuil, 1953), que la littérature vit dans une tension permanente entre la langue et le style et que, « comme le phosphore, elle brille le plus au moment où elle tente de mourir».


S’il y a bien une oeuvre récente ayant su porter cette contradiction, c’est celle d’Edouard Levé. L’écrivain, artiste et photographe, qui s’est suicidé en 2007, à l’âge de 42 ans, a laissé derrière lui des textes travaillés par l’idée d’une écriture sans écriture. Tous sont habités par la question du neutre chère à Roland Barthes, cette « forme de vie intense à travers une apparence parfois déceptive », comme le souligne l’écrivain Thomas Clerc dans la préface d’Inédits.


Un coup d’oeil aux titres des livres publiés par Edouard Levé, tous chez P.O.L, confirme cette volonté de ne pas bomber le torse : Œuvres (2002), Journal (2004), Autoportrait (2005), Fictions (2006) et Suicide (2008). Hormis le dernier, bien qu’il soit aussi laissé dans son plus simple appareil, tous ces mots génériques font l’effet de ne pas vouloir en faire. Ce pourrait aussi bien être les noms donnés à des dossiers d’ordinateur, où n’importe qui rangerait de vagues projets en cours.


Des projets, Edouard Levé possédait justement une prodigieuse capacité à en avoir. Son entrée en littérature était des plus parlantes : Œuvres compile les descriptions de plus de cinq cents oeuvres, « dont l’auteur a eu l’idée, mais qu’il n’a pas réalisées». Un concours Lépine arty de projets imaginaires. Tout le travail de l’écrivain est « inédit » et pas seulement le recueil de textes jamais encore publiés. Exemplairement, Autoportrait n’atteint sa forme finale que dans un désordre apparent de phrases souvent sans rapport qui donnent l’impression d’être entré dans un atelier où gisent, en pagaille, les morceaux épars d’une sculpture inachevée.


C’est qu’il existe une grande question qui rend théoriquement impossible l’achèvement de toute œuvre. « Œuvre ?/Pas œuvre ? », s’interroge le narrateur de « Maison », le texte d’une pièce radiophonique diffusée en 2006 sur France Culture, publié dans Inédits. Une personne s’y promène dans une « maison » accueillant différentes œuvres, mais dont le statut n’est jamais évident : objet commun ou œuvre d’art ? « Du coup, tout objet peut être une œuvre/Ça a de quoi rendre suspicieux/Ou attentif. » Seul le sujet fait le sens de l’objet, comme cette « mappemonde subjective/Où apparaissent seulement les pays où l’artiste s’est rendu ».


Il n’est pas anodin qu’Inédits s’ouvre sur la description d’un « bâtiment dont le dedans n’évoque pas le dehors ». L’objet se dédouble. En règle générale, tout est différé et diffère chez Edouard Levé : la réalisation et le sens d’une oeuvre ne peuvent qu’être constamment repoussés à plus tard ; le monde, à commencer par soi-même, puisque la question autobiographique a beaucoup occupé l’auteur, ne peut être que différent de la réalité une fois pris dans les rets de l’écriture - le dedans du livre n’évoque jamais tout à fait le dehors du monde.


D’où le rejet du style afin de contrôler à peu près l’hémorragie de scissions : « Je me méfie de mes tentatives stylistiques. (...) Je n’ai pas honte de ce que je suis vraiment. J’ai honte de ce que je ne suis pas du tout en cherchant à le paraître. » Le style, puisqu’il manque de sérieux, n’existe que sous la forme d’une plaisanterie : Inédits se clôt sur les prénom et nom de l’écrivain répétés sur cinq pages dans plusieurs dizaines de polices d’écriture. Cette ascèse monacale - l’écrivain confesse être attiré par la vie de cloître -, non dénuée d’humour, ne saurait se réduire à une austérité gratuite. L’écriture à l’os de l’auteur porte en elle la moelle d’une « écologie littéraire » : écrire « sans fatiguer le lecteur avec l’invention d’une langue individuelle », sans écraser d’une nouvelle production notre époque qui en sature déjà. Voilà ce que serait « bien » écrire.


Pierre-Édouard Peillon, Le Monde des Livres, Novembre 2022



INÉDITS


Récits, poésie, autobiographie...

Quiconque a lu Édouard Levé le porte forcément dans son cœur. Tout le monde ne le connaît pas encore mais parions que son lectorat ne cessera de croître. Pour mémoire, il est cet écrivain plasticien qui a mis fin à ses jours en octobre 2007, quelques jours après avoir remis à son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, le manuscrit d’un récit intitulé Suicide. Un livre bouleversant quoique dénué de pathos, où il retraçait dans un calme absolu le cheminement d’un ami vers le suicide. Cet ami n’était autre que lui-même, soit un autre justement. Un étranger, multiple, inépuisable, dont il faisait le portrait à différents âges de sa vie. On pouvait voir ce livre comme un négatif sombre et narratif d’Autoportrait(2005), formidable inventaire cumulatif, suite d’assertions concises où l’auteur se décrivait sous toutes les coutures, physiques et comportementales, dans une énumération voisine du Je me souviens de Georges Perec. Voisine mais différente aussi, tant le ton neutre rendait ce compte rendu intime de lui-même curieusement détaché. C’est en artiste conceptuel qu’il l’avait conçu, tout comme Œuvres (2002), son tout premier livre : un catalogue raisonné, inouï, de cinq cent trente-trois projets d’œuvres d’art (photographies, performances, installations, etc.), présentés en quelques lignes. Si inventifs et pertinents que certains ont été réalisés plus tard, par lui ou d’autres artistes. Car Levé avait, en plus de l’écriture, une pratique de plasticien, à travers la photographie principalement.


Voilà où l’on en était resté. La publication bienvenue de ces Inédits, édition posthume donc, replète, établie et préfacée par Thomas Clerc, s’offre à nous comme une malle aux trésors, renfermant toutes sortes d’écrits, la plupart cousus main. On craignait les fonds de tiroir, il n’en est rien. On y retrouve le Levé qu’on connaissait mais aussi des facettes inattendues, tel ce simili roman, lui hélas inachevé, Amérique, épopée populaire. II y décrit une traversée des États-Unis qui prend l’allure d’une aventure épique sinon picaresque. Une première rencontre dans un restaurant désert de Floride avec un scientifique, poussah de «trois quintaux» très loquace dont la «voix n’a rien d’obèse », savant africanophile au discours corrosif qui parle de sa honte d’être américain, transporte déjà loin, en déjouant bien des préjugés. Elle est suivie d’une soirée surréaliste, où un couple d’octogénaires invite le narrateur à participer au tournage d’une petite vidéo pornographique dans un camping-car aux vitres sans tain. Cette fiction ahurissante nous plonge dans une Amérique bizarre, dérangeante, un peu monstrueuse. Entre veille et cauchemar.


Outre ce road-trip, Inédits comporte une soixantaine de textes. De longueurs et de thèmes variables : un abécédaire oulipien de tourisme expérimental, des tercets poétiques, des contes, des fragments autobiographiques, etc. Vêtements, traits du visage, façades d’immeubles, paysages et sons urbains, température de l’air, Levé observe, remarque, détaille des choses que d’ordinaire on n’aperçoit pas ou trop vite. Lui les prélève avec un œil de géomètre et de peintre. En filtrant ce qu’il collecte par le tamis d’une analyse aux accents d’absurde. II y a beaucoup d’humour pince-sans-rire chez lui. Un sens affûté du grotesque, perceptible lorsqu’il est le client penaud d’un magasin de chaussures de sport, le patient de Sainte- Anne ou le «voyeur de voyeurs» dans un club échangiste. Et partout où il passe, il échappe à toutes les catégories. Un dandy libertin? Trop ascétique et solitaire pour l’être, nullement mondain. Un désabusé? Le visionnaire Écologie, presque une profession de foi, prouve le contraire.


Les clochards, les fous et les prostituées reviennent à plusieurs reprises, dans un mélange de gêne, de honte et d’empathie. À sa manière d’exposer à plat ses fantasmes, on se dit que Houellebecq n’est pas loin. Le cynisme en moins, le goût du jeu en plus. Levé est un sceptique mais qui aime foncièrement expérimenter. Sans œillères aucune, sans idées préconçues. Un pays lointain, un sex-club homosexuel à Paris, un grand magasin, une cour d’école, tout est bon à prendre comme terrain d’étude pour façonner ce qui tient à la fois du traité d’anthropologie et de la poésie paradoxale. Non lyrique, encore moins emphatique. Ce livre, comme ses précédents, est en lui-même un manifeste esthétique. Conscient de sa vanité. Déambulant dans une allée de la Fiac, Levé est pris de vertige. «Je m’énerve de ne pas être exposé dans chaque foire. Baudelaire: « Qu’est-ce que l’art? Prostitution. » Moi aussi je suis un prostitué. Et j’ai envie de travailler. Triste tropisme. Galerie bordel, galeriste maquerelle. »


Retrouver dans le neutre une forme de pureté ou d’innocence. Soustraire pour mieux respirer et atteindre le beau, pourquoi pas. Telle est peut-être la visée. Ce beau ne va pas sans le difforme, l’émotion, sans détachement. Le livre consigne des tocs, une dépression, un large éventail d’angoisses et de culpabilité. Et pourtant il s’agit bien dans ce rigorisme un peu fou qu’advienne de la lumière. Du plaisir, pour le moins. Celui, par exemple, spécifique, du tabac à rouler comparé aux cigarettes toutes faites - ode objective magnifique, digne de Francis Ponge. Celui d’un retour béat de la piscine : «Après quarante longueurs de vingt-cinq mètres égale un kilomètre, je suis joyeux, je dis bonjour aux commerçants, le monde redevient plus large. J’aborde des inconnus. J’aime mes ennemis. » Inédits fait partie de ces livres qu’on peut lire dans l’ordre ou le désordre, en l’ouvrant à n’importe quelle page. On est sûr d’y piocher de l’or.


Jacques Morice, Telerama , Novembre 2022

Agenda

Du samedi 12 novembre au samedi 10 décembre
Exposition autour d'Edouard Levé à la galerie Loevenbruck (Paris)

Galerie Loevenbruck

6 Rue Jacques Callot

75006 Paris

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Son

Edouard Levé, Inédits , Thomas Clerc avec Manou Farine sur Edouard Levé - France Culture