— Paul Otchakovsky-Laurens

Les Idées noires

Laure Gouraige

« Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire ».

Ainsi commence le nouveau livre de Laure Gouraige. Un message laissé par une journaliste invite la narratrice à la radio pour témoigner du racisme dont elle est victime. Assommée par cet appel, elle retourne se coucher.

Mais voilà, embarras, interrogation. Suis-je noire ? Métisse sans doute, de père haïtien mais depuis longtemps exilé en France. Ah oui, Haïti ! Le souvenir de Sissi, une formidable grand-mère. Et quoi d’autre ? « L’île existe étonnamment vivante et morte. Jamais vous n’irez là-bas. »

Devant le miroir, elle est un peu noire....

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La presse


Laure Gouraige, de toutes les couleurs


L’héroïne des "Idées noires" se découvre noire, ou blanche, ou autre ou rien de tout cela, selon qui la regarde. Un deuxième roman corrosif sur l’identité.


L’identité? «Un nid à bouse», selon l’héroïne des Idées noires. La trentaine un brin névrosée, cette traductrice de l’allemand vi votait sans heurt sous sa couette, gémissant pour la forme sur son rêve avorté de devenir vétérinaire et sur ses cheveux rebelles. Jusqu’au jour où un message anonyme laissé sur son répondeur lui met le nez dedans. Une journaliste radio désire l’inviter à témoigner des racismes anti-Noirs dont elle est victime. Noire ? L’information lui avait totalement échappé ; désormais elle l’obsède. Que pourrait-elle dire dans une telle émission? Elle compulse dictionnaires, sites Internet, ainsi qu’ouvrages sur la ségrégation aux Etats-Unis. La vie ne l’a pas « accablée », ne serait-ce pas une imposture que de répondre à l’appel? Ainsi commence la quête périlleuse et les nombreux déboires, de Paris à Haïti, en passant par les Etats-Unis, de notre héroïne.


Cette dernière ressemble à la narratrice de La Fille du père (P.O.L, 2020), le premier roman de Laure Gouraige. Dans ce monologue captivant, une jeune femme annonçait à son père qu’elle allait se libérer de son emprise et lui désobéir en devenant écrivaine.


Les mots deviendraient son identité, affirmait-elle. Las. Cette dernière vole en éclats plus tard dans l’atmosphère kafkaïenne de l’incipit des Idées noires : « Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire. » La phrase laisse penser que la protagoniste aurait changé de couleur en l’espace d’une nuit. On comprend rapidement que, de métamorphose, il n’y a point eu.

Née à Paris d’un père d’une mère française, la jeune femme affiche toujours la même couleur de peau « d’un jaune grisâtre» et les mêmes cheveux lissés au fer. Ce qui a changé, c’est le regard posé sur elle. Tel est l’un des sens du « vous » : il montre la narratrice du doigt. En même temps, ce vouvoiement rappelle l’usage qu’en fit Michel Butor dans La Modification (Minuit, 1957) : ü incite le lecteur à se mettre à la place de la narratrice. Le voilà à la fois extérieur et intérieur - la place idéale pour regarder ce que ce débat sur l’identité cause à notre société et aux individus.


Un «carnage», selon l’héroïne à bout de nerfs, prête à voir en une brosse de toilettes bicolore une compagne d’infortune - n’est-elle pas à la fois noir et blanc, comme elle ? La prose de Gouraige est volontiers d’un humour corrosif, à la Thomas Bernhard. A l’instar de cette scène qui montre la narratrice orientée par erreur dans une émission, sur Radio Autre, consacrée aux discriminations envers les gauchers. Noire pour la journaliste, blanche pour un homme noir qui l’accuse d’être raciste, elle sera égyptienne pour un passager du RER, pas peu fier de ne jamais s’y tromper. « Vous ne supportez plus d’être à la merci des gens. Un jour vous êtes noire, le lendemain on s’en moque. Les autres sont les moins fiables de tous », remarque la narratrice. Et pourtant, de quel poids pèsent leurs mots !


Alors, elle cherche seule, s’accrochant aux informations indiquées sur sa carte d’identité, puis au bien-être qu’elle ressent au sein de sa famille maternelle à Paris, ou dans sa branche paternelle, qu’elle va visiter à Miami. Si leurs couleurs et leurs traits diffèrent, ses proches la connaissent vraiment- sa passion pour les blockbusters avec des animaux (surtout des dinosaures), sa préférence pour les glaces au goût chimique. Mais ses certitudes peuvent à tout moment être balayées. Arrêtée par deux flics à Miami - cette ville du melting-pot, ouverte sur l’océan, qu’elle parcourt dans un sentiment jouissif de liberté -, elle est contrainte de cocher « other» sur un formulaire qui lui demande sa race. Tout l’art de Laure Gouraige tient à ceci : faire d’un roman sur l’assignation qui enferme et empêtre une réflexion sur l’impermanence des choses, le mouvement qui libère.


Le chemin sera sinueux pour la narratrice, qui avance avec un « trou dans le ventre ». Ce dernier a pour nom Haïti. Une «absence présente», comme dirait l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau, ravivée par l’appel de la journaliste. Haïti, le pays natal de son père où elle n’a jamais mis les pieds, même après la mort de sa grand-mère chérie. Une « moitié d’île» dont elle ne maîtrise ni le créole ni la cuisine. De cela, elle a honte. Le sentiment d’imposture revient, tenace. Un voyage à Port au-Prince suffirait-il à le réparer ? Trop facile pour Laure Gouraige, dont le roman à la fois drôle, railleur et bouleversant remue aussi bien le lecteur que son héroïne.


Gladys Marivat, Le Monde des Livres, 21 janvier 2022



Laure Gouraige, Les Idées noires, Libération.


La narratrice est née à Paris d’une mère française et d’un père haïtien. Elle n’est pas vraiment noire. Sa peau est selon elle « d’un jaune grisâtre ». Aussi la trentenaire, traductrice de profession, est-elle prise d’un vertige lorsqu’une journaliste lui laisse sur son répondeur le message suivant : « J’aimerai vous inviter à témoigner dans mon émission de radio du racisme anti-noirs dont vous êtes victime.» Elle n’a jamais rien ressenti de tel. «Vous pensez aux tirades des uns et des autres sur leur appartenance à telle ou telle origine [...] Ce lien vous laisse froide.» Le poids de l’identité vient de lui tomber sur la tête. Se serait-elle métamorphosée sans le savoir? «Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire.» La narratrice part à Miami pour rencontrer sa famille paternelle. II faut affronter la moiteur des Caraïbes qui sévit en Floride, s’adapter au dépaysement. Constat : «Vous n’êtes absolument pas là où vous devriez être.» Ce roman corrosif et ténébreux est le second de Laure Gouraige. Le premier, tout aussi autobiographique, s’intitulait la Fille du père (P.O.L., 2020).


Virginie Bloch-Lainé, Libération, 12février 2022




Laure Gouraige, Les Idées noires, Le matricule des Anges


« C’est un objet encombrant une identité. » Dans son deuxième roman, Laure Gouraige creuse cette question avec énergie, humour et esprit. Tout commence par le message d’une journaliste : «j’aimerais vous inviter à venir témoigner dans mon émission de radio du racisme anti-noir dont vous êtes victime ». Sauf que noire, la narratrice ne l’est pas et encore moins victime ! En tout cas, elle n’était ni l’une ni l’autre jusqu’à ce matin où tout bascule. Comment faire lorsque l’identité que l’on croit avoir ne coïncide pas avec celle que l’autre vous assigne ?


Au rythme du roman picaresque, la narratrice part à la recherche de ses origines. Fille d’un Haïtien, elle n’a jamais été sur cette île des Antilles qui, néanmoins, occupe une place dans son arrière-pays mental et familial. Et même si son histoire, c’est Paris et son 1erarrondissement, qu’à cela ne tienne « assez de distance avec vous-même. Vous voulez vous frotter à Haïti, au-delà de l’idée d’Haïti, Haïti, c’est vous. Vous êtes ce qui demeure après l’exil ».


De bout en bout, le vouvoiement dialectise la réalité de cette quête identitaire, il distancie l’objet (difficile à concevoir puis à voir d’emblée) tout en installant le ton de l’introspection. Le « vous » se joue du proche et du lointain, du dehors et du dedans, de soi et de l’autre dans le même temps où il incite le lecteur à entrer dans la danse. Cette voix (cette voie) narrative met en scène un balancement singulier et rare en littérature car au racisme ordinaire dont George Floyd est l’épigone, l’autrice oppose la violence d’une bien-pensance qui agrège la couleur de peau à la soumission. Or être noir, c’est davantage être pauvre ; ce que la narratrice n’est pas.


Au fil du texte, une belle lucidité émerge, lumineuse et complexe, à l’image de cet écrivain exilé qui, lors d’une rencontre à laquelle se rend la narratrice, confie être fatigué d’avoir eu à inventer « une tragédie sur la souffrance d’Haïtien en proie à une nostalgie de la terre quittée », alors que son désir d’écrire jamais ne s’est ancré dans la douleur qu’on lui prête.


Christine Plantec, Le Matricule des Anges, février 2022



Laure Gouraige : « La race existe-t-elle ? Mon roman fait question de cette question »


Aucun doute possible : avec Les Idées noires, Laure Gouraige signe un des romans les plus remarquables de cette rentrée. Roman intersectionnel ? Récit à la croisée d’un questionnement sur la race et le social, Les Idées noires présente une narratrice en quête de ses origines à la faveur d’un coup de fil d’une journaliste qui, un jour, lui demande de témoigner du racisme anti-noir dont elle est victime.Du jour au lendemain, la jeune femme, d’origine haïtienne, prend conscience qu’en dépit de sa condition privilégiée, elle est noire. Avec une rare force, prolongeant les interrogations identitaires de son formidable premier roman, La Fille du père, Laure Gouraige donne ici un des grands romans de notre temps, celui de « Black Lives Matter » : autant de raisons pour Diacritik d’aller à la rencontre de la romancière le temps d’un grand entretien.


Lisez l’intégralité de l’article de Johan Faerber sur Diacritik (10 janvier 2022)



« L’histoire de votre nom, c’est son absence »: Laure Gouraige


Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire ». La phrase d’incipit des Idées noires, deuxième roman de Laure Gouraige s’offre aussi en quatrième de couverture du livre, dans la sobre évidence que cultivent les éditions P.O.L : une voix est là, concentrée en une phrase qui est pourtant tout sauf une formule — contrairement à tant de blurbs et autres effets d’annonce aussi clinquants que creux. « Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire » : tout est dit, rien pourtant d’une métamorphose aussi abrupte qu’absurde ou plutôt relevant d’une logique folle qui décale à peine pour agir comme un imparable révélateur photographique — l’une des définitions potentielles de la fiction, quand un livre n’est pas un sujet mais une manière.


Lisez l’intégralité de l’article de Christine Marcandier sur Diacritik (10 janvier 2022)



Corrosive


« VOUS VOUS RÉVEILLEZ UN MATIN, vous êtes noire. » En allumant son téléphone portable, la narratrice découvre un message qui fait vaciller la manière dont elle se percevait jusqu’alors. Une journaliste lui propose de venir témoigner du racisme dont elle serait victime. « Vous avez écouté le message dix-sept fois, racisme, anti-noir, vous êtes larguée », écrit Laure Gouraige. Autrice d’un premier roman remarqué («La Fille du père »), elle déroule cette fois son histoire à la deuxième personne du pluriel, accentuant au passage sa distance drolatique et son sentiment soudain d’étrangeté à elle-même. Que signifierait être noire ? L’héroïne a la peau claire, le cheveu certes un peu frisé, mais, enfin, une mère blanche et un père lointain, haïtien exilé de longue date. Etre noire, elle n’y avait encore jamais pensé, mais pourquoi pas ? S’ensuit une enquête identitaire menée avec malice et circonspection, comme on met le pied dans une eau glacée, en se défiant des injonctions d’une époque obsédée par cette question. Porté par un humour réjouissante une écriture rythmée comme un air de jazz, ce bref roman prend ses distances avec toute forme d’assignation, sans esquiver aucune angoisse existentielle ni aucune piste, jusqu’à emmener pour la première fois la narratrice en Haïti. Un livre bluffant qui garde de bout en bout, et c’est un petit miracle, une vraie grâce aérienne.


Dorothée Werner, Elle magazine, mai 2022


Agenda

Samedi 25 mars à 15h30
Laure Gouraige à la la Bibliothèque Andrée Chedid (Paris)

Bibliothèque Andrée Chedid

36 rue Emeriau

75015 Paris

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Son

Laure Gouraige, Les Idées noires , Laure Gouraige invitée de Jean-François Cadet RFI 6/01/2022

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