— Paul Otchakovsky-Laurens

La Traversée de Bondoufle

Jean Rolin

« Lorsque Dieu a créé le lapin, s’attendait-il à ce qu’on le retrouve si nombreux, de nos jours, à Aulnay-sous-Bois ? »Première phrase de ce roman d’exploration et d’observation du monde. Il y a donc encore, en périphérie de nos villes, une vie sauvage et champêtre. De Bondoufle, petite commune pavillonnaire de l’Essonne, il sera peu question. Sa traversée aura bien lieu pourtant, parce qu’elle participe au projet original de notre écrivain marcheur : « Du moment où j’ai découvert la campagne à la périphérie d’Aulnay-sous-Bois, même sous l’aspect peu engageant d’un champ de...

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A la lisière

AU COMMENCEMENT, DES LAPINS, BEAUCOUP DE LAPINS. Le roman français d’aujourd’hui est peuplé d’animaux, dont il sera souvent question dans ce feuilleton, tant leur compagnie semble préférable aux écrivains à celle des misérables humains. Dans La traversée de Bondoufle, de Jean Rolin, l’alouette grisolle quatre fois; deux hérons cendrés, un épervier, des poules, des vaches, un rossignol franchissent la limite qui sépare la ville de la campagne, la désignent en quelque sorte. La recherche de cette frontière et sa description sont les mobiles de ce livre et entraînent son auteur à arpenter à pied une large boucle conduisant d’Aulnay-sous-bois (Seine-Saint-Denis), en passant par le Val-d’Oise, les Yvelilnes, l’Essonne, un petit bout du Val-de-Marne et le «9-3» de nouveau.

La ligne de démarcation entre la ville et la campagne n’est pas aussi claire que celle qui séparait pendant la guerre la zone libre et la zone occupée. Elle est variable, incertaine, émiéttée. Elle ressemble pourtant parfois à un terrain en guerre: avec le souvenir des défenses d’autrefois, les forts de deuxième ceinture et les déchets qui obstruent certains chemins agricoles, barrières de béton, fosses déstinées à décourager les squatteurs... Jean Rolin décide que la campagne commence au rond-point de l’Europe, à Aulnay, sur le site aux lapins. Le périphérique circulaire, qu’il dessine à l’aide de Google Maps et d’une carte IGN au 1/25 000e, le fait se tenir comme il peut sur cette lisière entre la ville et les champs, les pavillons et les forêts. En certains endroits, cette frontière est occupée par le chantier du Grand Paris Express et les Zad temporairement installées sur les lieux pour défendre les droits de la campagne contre l’interminable grignotage de celle-ci. Avec ces slogans : « A bas l’empire, vive le printemps !» ou «Des légumes, pas du bitume!»

L’entreprise descriptive s’inscrit dans la tradition ouverte il y a trente ans par Les passagers du Roissy-Express, de François Maspero (Seuil, 1990), journal d’un voyage d’un mois avec la photographe Anaïk Frantz le long des 38 gares du RER B, de Roissy à Saint-Remy-lès-Chevreuse. On trouve les mêmes reliques rurales autour de l’aéroport, les mêmes ponts traversant l’autoroute, les mêmes pavillons, les mêmes graffs et restaurants de bord de route. Mais beaucoup de choses ont changé : les food trucks ont remplacé les bars-tabac, et les plates-formes logistiques d’Amazon ou de la Fnac, les usines d’autrefois. Surtout, alors que les enquêteurs du RER B passaient de banlieue à banlieue en traversant Paris par le centre, la trajectoire de Jean Rolin l’autorise à oublier Paris. A la légendaire et franchouillarde Traversée de Paris (film de Claude Autant-Lara, 1956), autre tradition plus comique dont il s’inspire peut-être, il substitue donc une traversée de Bondoufle, moins centralice, moins épique, faisant claquer enfin dans la litterature ce nom de joues qui gonflent et de fête foraine.

La banlieue est à la mode, surtout lorsqu’elle s’accompagne de friches industrielles et autres non-lieux. Pourtant la quête de Jean Rolin, si elle se situe bien en banlieue, ne parle pas spécialement d’elle, mais du périurbain ou du commencement de la campagne. L’écrivain se met en scène en marcheur invétéré, souvent aussi indécis que la frontière qu’il cherche, parfois ennuyé, parfois clownesque lorqu’il est poursuivi par un petit chien ou qu’il se perd dans un champ de maïs; il n’a rien d’un aventurier. Contrairement à la plupart des enquêtes produites sur ces espaces, il ne fait pas peser de discours sur leurs habitants. Il y a bien un jardinier kabyle et une sandwicherie kurde, mais ces determinations ethniques, assez incertaines elles aussi, sont issues de récits qui lui sont faits.

L’écrivain donne une bande-son et une atmosphère à ces lieux : le bruit incessant des autoroutes ou des départementales qui ont un trafic de nationales recouvre le chant des oiseaux. Les déchetteries, les entreprises de recyclage font aussi du boucan. On entend les petits Cessna décoller des aérodromes; on écoute la résonance d’un caillou lancé dans l’étang. Tout nous indique qu’on ne touche pas les paysages seulement avec les yeux. Le périple est plutôt solitaire et se perd parfois dans le silence des pavillons, des camps roms retranchés, des terres occupées seulement par des joueurs d’urbex et de softball, des parcs d’attractions et des aéroports immobilisés par la pandémie - la marche a lieu de septembre 2020 à juin 2021. A la lisière, début et fin se confondent et semblent tout absorber dans un même bannissement.

Jean Rolin montre ce que la description littéraire fait aux lieux : elle leur donne une consistance, elle inscrit leurs noms chemin des Gots, voie des Prés, Frépillon, Bessancourt, chemin de la Haute-Vacherie, sentier des Tournants-Petits-Choux, chemin des Glaises, Moisselles... Tous ces endroits écartés, à cheval entre deux mondes, ont leur énergie et leur beauté propres, parfois préhistoriques - les graffs aux proportions magdaléniennes, les cairns-, parfois plus récentes et intimes - le souvenir de pique-nique dans le Val-d’Oise, le Vélosolex et même la sirène qui sonne le premier mercredi du mois à midi. C’est peut-être ce qu’on peut encore demander à la littérature : donner une mémoire pas trop ronflante aux lieux et aux êtres qui n’en ont pas, rappeler des noms.

Tiphaine Samoyault, Le Monde Des Livres, 26 août 2022.



Rolin au cul des anges


La Traversée de Bondoufle n’est pas une traversée en pantoufles. C’est plutôt une déambulation en Pataugas ailés. Jean Rolin, 73 ans, effectue sa randonnée soli taire et urbaine dans la grande banlieue ceinturant l’agglomération parisienne. Elle a lieu par étapes, surtout en hiver et au printemps, pendant et après le confinement. II traverse des champs de Van Gogh, des routes, des échangeurs, des villages, des zones industrielles, des tunnels bizarres, la caverne destinée aux V2 des nazis, des camps de Gitans, des jardins cultivés ou non. II croise des lapins, des vaches, des alouettes, des chiens, d’autres oiseaux rares, des trous étranges, des jardiniers, des silhouettes qui paraissent tomber du ciel ou d’un film de Bruno Dumont. II observe un nombre considérable de décharges sauvages qu’il décrit avec une distance de dandy, une précision de brocanteur et la gourmandise d’un enfant au pied du sapin. Des bâtiments de Veolia au Père Noël rajustant sa grande barbe blanche «en prévision du spectacle qu’il doit animer tout à l’heure à l’Institut médico-éducatif du Bois d’en Haut», tout est cadeau, à lire sans doute plus qu’à voir. L’objectif de l’auteur est aussi simple que son chemin et sa prose sont sinueux : arpenter ces espaces qui fixent les limites flottantes entre ville et campagne. Des espaces entre mémoire et dépotoir, où le peu qu’on croise prend une densité particulière, comme sous vide, en lisière d’existence, suspendu aux caprices du destin. Par ses lignes tangentes, l’écrivain dessine peu à peu le cercle à l’intérieur duquel s’agite une société, la nôtre, comme si elle allait durer.

Depuis La Ligne de front(1988), où il se promenait dans les pays limitrophes d’une Afrique du Sud sous apartheid, Jean Rolin est un habitué des no man’s land. Qu’il s’agisse des chrétiens en Palestine, des boulevards de ceinture, du détroit d’Ormuz ou des chiens errants, il dresse un état proustien de la vie qui s’accroche ou se développe de manière presque toujours imprévue, entre résistance, bricolage et fantaisie, dans des mondes endroits que les hommes évitent et que périphériques l’humanité saccage. Ce livre, comme les précédents, pourrait s’intituler comme la troisième partie de Du côté de chez Swann : «Noms de pays : le nom». Jean partage avec Marcel le goût des noms de lieux, souvent anciens. II les pose dans sa mélodie verbale, comme des petites phrases musicales, tout en exhumant leurs sources (quand il les trouve) et leurs évolutions. II pourrait presque écrire, comme l’auteur de la Recherche : «Mais les noms présentent des personnes - et des villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes - une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément. »

Philippe Lançon, Charlie Hebdo, Septembre 2022.



Rolin des villes Rolin des champs voyage circulaire aux confins du Grand Paris


« Lorsque Dieu a créé le lapin, s’attendait-il à ce qu’on le retrouve si nombreux, de nos jours, à Aulnay-sous-Bois?» Tout est dans cette première phrase, la ville y côtoie la campagne, le béton nargue les boules de poils. Comme c’est une question, elle met immédiatement en mouvement. Et là, on voit Jean Rolin, 73 ans, fixer le terre-plein central du rond-point de l’Europe sur lequel s’égaient plusieurs dizaines de lapins, «isolés ou par groupes, assis pour la plupart, ou donnant illusion d’être assis, dans la même position qu’adoptent volontiers leurs congénères en peluche». Après le Pont de Bezons(2021), « reconnaissances aléatoires » sur les berges de la Seine entre Melun et Mantes, l’écrivain a repris ses marches, sans doute ne les avait-il jamais stoppées. A Aulnay, de l’autre côté de l’autoroute A3, non loin des terriers en folie, il a remarqué un immense champ de maïs en train de sécher sur pied, «première occurrence de la campagne aux portes de Paris». Cette vision, et celle d’un horizon céréalier qui décidément se prolongeait, lui a donné l’idée de la suite de ses pérégrinations écrites. Pourquoi ne pas se lancer dans un voyage circulaire, une boucle, entre deux zones (Zones fut d’ailleurs le titre d’une de ses premières déambulations, en 1995, dans et autour de Paris, sans destination précise), l’urbaine et la campagne, le gris et le vert. La Traversée de Bondoufle a ainsi épousé le projet de «suivre tout autour de Paris sa limite, ou du moins la ligne incertaine, émiettée, soumise à de continuelles variations, de part et d’autre de laquelle la ville et la campagne, ou les succédanés de l’une et de l’autre se confondent».

Chasseurs de sangliers.

Quelle est la panoplie du Rolin des villes et des champs? Une carte IGN au l/25000e et un carnet de notes (et sans doute de performantes chaussures de marche, un équipement sûr pour les intempéries, ses explorations traversent les saisons et pataugent souvent dans la boue des grands chemins). Accessoire vital, car l’explorateur circule entre routes et cultures, décharges et fermes, collant au plus près d’une frontière un peu floue, la carte lui sert aussi d’alibi quand il sent que ça risque de chauffer avec des riverains. On le voit la secouer quand il s’engage dans un sentier en lisière d’un bois du Val-d’Oise truffé de chasseurs de sangliers. Dans ce dernier cas, il ne se contente pas d’agiter l’IGN au-dessus de sa tête, il chantonne et tape des pieds. Quant à son carnet, il lui est indispensable pour ne pas oublier ces petits détails qui ont tellement d’importance dans son récit: les rebuts variés d’une décharge, l’état d’un fort militaire, la cueillette des pommes, les plateformes logistiques et les usines de champs cultivés, un circuit de karting, un golf ou un aérodrome... «Le jeudi 17 décembre, vers onze heures j’ai noté que le chemin des Glaises, à la sortie de Chaponval, s’était révélé très boueux. Que le chemin des Glaises soit justement boueux, c’est le genre de petite satisfaction que ménage de temps à autre une entreprise aussi vaine que la recherche de la limite entre ville et campagne. Autrement quoi ? Il fait gris, modérément froid, et l’itinéraire que j’emprunte franchit à deux reprises la D927: la première fois conformément au plan et la seconde parce que je me suis égaré, distrait sans doute par le spectacle d’un énorme tumulus de betteraves dont certaines ont roulé jusqu’au milieu du chemin, et que je me retrouve par erreur dans la zone artisanale de la Chapelle-Saint-Antoine, où il ne faudra rien de moins que la rencontre du Père Noël pour me remettre dans la bonne voie.» Jean Rolin fait le job scrupuleusement on le voit, ne reculant pas devant des passages périlleux pour coller à sa ligne imaginaire. Et dans l’imaginaire, le réel dépasse parfois la fiction.

Les gens doivent se demander ce que fabrique cette silhouette, déterminée à aller tout droit quand la raison dicterait de contourner. Un jour, devant un food truck où une quinzaine d’employés des alentours font une pause, Jean Rolin sort son carnet pour noter la pensée qui vient de le traverser. Le groupe le prend alors pour un inspecteur de confinement ou un journaliste, et l’hostilité soudaine l’oblige à quitter les lieux de lui-même. C’est à cet endroit précisément, page 145, que commence sa traversée de Bondoufle, commune pavillonnaire de l’Essonne qui donne son titre au livre. Plus tard, à Chalifert, en Seine-et-Marne, dans la remontée vers Aulnay, un homme au chapeau de cuir s’approche de l’inconnu plongé dans son carnet : «Alors, on dessine, à quoi je lui réponds que non, je ne dessine pas, je me borne à écrire. «Quoi ?» insiste-t-il. Et moi: «Des bêtises.» «Ah pour ça, reprend l’homme, moi j’en dis toute la journée!» Des rencontres comme celles-là, anodines, chaleureuses, distantes, humaines et animales, le livre de Jean Rolin en est émaillé.

Boucle de neuf mois.

Son modus operandi obéit à un rodage de longue date, la mécanique du journaliste et de l’écrivain documentaire. La description des lieux, dans lesquels il revient plusieurs fois à des moments différents et par tous les temps, rappelle un Perec notant les variations infimes de la lumière, du temps et du vivant, trois jours durant place Saint-Sulpice. Rolin lui, recherche dans le mouvement, son intention vise la prospection pas l’événement qui survient dans l’attente. Dans sa boucle de neuf mois, il a repéré une ZAD (Zone à défendre), qui en quinze jours a été expulsée du terrain squatté, ce que l’écrivain reviendra reconstater de visu, manquant de se faire casser la gueule par le propriétaire excédé. On sent insensiblement que la ville gagne, «des lambeaux de campagne» résistant un temps avant d’être absorbés par le tissu urbain, tandis que progresse le chantier du Grand Paris. On suit Rolin dans sa roue, les mots servant de boussole et de géographie, l’humour pince-sans-rire pimentant ce qui prend l’allure et le rythme d’une magnétique aventure.

Frédérique Roussel, Libération, septembre 2022

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