— Paul Otchakovsky-Laurens

GPS

Prix Wepler-Fondation La Poste mention spéciale 2022

Lucie Rico

Ariane est une jeune femme en difficulté sociale et personnelle. Elle préfère rester cloîtrée chez elle, jusqu’au jour où Sandrine, sa meilleure amie, l’invite à ses fiançailles. Pour l’aider à se repérer et lui permettre d’arriver à bon port, Sandrine partage sa localisation avec elle sur son téléphone. Guidée par le point rouge qui représente Sandrine dans l’espace du GPS, Ariane se rend donc aux fiançailles. Mais le lendemain, Sandrine a disparu. Elle ne répond plus au téléphone. Aucune trace d’elle. Sauf ce point GPS, qui continue d’avancer. Et qu’Ariane ne va plus quitter des yeux. Le GPS lui procure un...

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La presse

«Tournez à droite. » Ainsi commence GPS, le second roman de Lucie Rico qui signait en 2020 le délirant Chant du poulet sous vide. Sa première fiction nous transportait dans une ferme en plein air où gambadaient Théodore et Lolita, de charmants gallinacés qui méritaient bien une biographie détaillée avant de finir dans l’assiette des mangeurs de viande. Après cette fable alimentaire grinçante d’humour noir, voici Ariane et son téléphone portable, cherchant à rejoindre Sandrine grâce au point rouge qui marque sa géolocalisation. Ariane est journaliste au chômage, spécialiste des faits divers et franchement déprimée par sa situation. Sandrine est sa meilleure amie, sur le point de se fiancer avec John dans la «zone Belle Fenestre [...], un parc arboré, de l7 hectares, un écrin parfait pour composer votre événement».

Mais le véritable héros de cette fable reste le GPS et ses «possibilités infinies de contes» tant que le point rouge clignote, affirmant une présence derrière l’écran. Quand Sandrine disparaît et lorsqu’on retrouve son cadavre, son existence continue dans le monde virtuel. Si Ariane devait arrêter le partage de localisation pour que le point s’éteigne, l’écran serait vierge «comme une étendue insipide», confirmant la mort de Sandrine, le deuil à accomplir, la fin d’une amitié. Un geste impossible, criminel ! Une nouvelle fois, Lucie Rico passe par le biais de la folie pour décrire le monde contemporain et son marketing viral. Ses héroïnes sont incapables de faire leur deuil. Celle du Chant du poulet sous vide passait par les fausses biographies de ses animaux, celle de GPS dit la perte d’une amitié et le désir de transformer le réel en virtuel pour éviter de regarder la mort en face.

Léger dans ses premières pages, ce nouveau roman de Lucie Rico devient inquiétant, morbide, effrayant comme une silhouette qui s’éloigne, un portable en fin de vie. «Parfois, tu imagines tellement fort que tu ne sais plus différencier la réalité de tes fictions. Tu divagues dans ta tête. Tu divagues dans l’espace.» Le piège se referme sur une héroïne et son avatar numérique. « Tournez à droite»...

Christine Femiot,Télérama, août 2022



Le drame du partage de la localisation

Avec « GPS », Lucie Rico signe un faux polar en chambre, rivé à l’écran du smartphone, et un vrai roman de la disparition de l’homme et du monde

Ils sont dans pratiquement toutes les poches et les voitures, mais on retrouve étonnamment peu de GPS dans la littérature contemporaine. Il y a là une sorte de zone blanche encore non cartographiée par les romanciers. Curieuse lacune. L’objet ne manque pourtant pas de romanesque dès lors qu’en émane une voix - comme un personnage ou, pourquoi pas, un narrateur - qui oriente l’utilisateur dans le monde. Le système de guidage au timbre sensuel dont s’éprend le personnage principal de La vie très privée de Mr Sim, de Jonathan Coe (Gallimard, 2011) fait figure d’exception. Avec son deuxième roman, Lucie Rico va plus loin : dans GPS, la fiction émane directement du système éponyme. L’assistant de navigation n’est pas un protagoniste, il est le lieu même où se déroule l’essentiel de l’intrigue.

Il ne faut que quelques pages pour que le récit bascule. Craignant de se perdre sur le chemin du lieu où se dérouleront les fiançailles de sa meilleure amie, Ariane, la narratrice, appelle cette dernière, qui lui envoie un lien sur son smartphone : « Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous. » Elle tape dessus et un point apparaît sur son téléphone. Sur l’écran, Sandrine est rouge et ronde. Il suffit de s’en approcher pour rejoindre la fête. Le lendemain, alors que Sandrine n’est pas rentrée chez elle, le Sandrine n’est pas rentrée chez elle, le point s’est déplacé jusqu’au bord d’un lac où un corps calciné sera retrouvé. Malgré tout, le point continue de bouger. La narratrice ne le quittera pratiquement plus des yeux, jouant les inspecteurs Columbo depuis son lit, se morfondant dans le désœuvrement de son chômage et le deuil potentiel de sa meilleure amie.

C’est, en somme, une téléréalité : Ariane se concocte un polar en direct. Dès le début, elle est d’ailleurs une narratrice spectatrice. Pendant les fiançailles, elle observe, non sans sarcasme, les autres invités. Ça boit, ça s’esclaffe à des blagues idiotes à base de serviette sur la tête, ça hurle de séduisants « Oh cousine, tu danses avec moi ou je t’explose », inspirés du groupe de rap IAM, dans l’oreille d’une invitée... Mais « tout cela sera invisible sur les images des fiançailles. Ce qui restera, ce sont des selfies des moments d’allégresse - la maîtrise et le rituel ». La satire n’appelle pas au ricanement : il y a une grande capacité chez la jeune romancière à être simultanément dans la dérision et l’empathie. Sa narratrice qui s’exprime à la deuxième personne du singulier, en est la preuve. Ce « tu » qui s’adresse autant au personnage principal qu’au lecteur, invente une solitude partagée. La dépression d’Ariane, cloitrée dans son appartement, n’est pas un ermitage, mais une mélancolie commune, une apathie compassionnelle. Après Le Chant du poulet sous vide (P.O.L, 2020), qui explorait nos petits arrangements avec notre conscience pour continuer à manger de la viande, Lucie Rico continue de s’affirmer comme une formidable romancière de nos romans quotidiens.

Les images accessibles par Street View relèvent de cette dernière catégorie : « Entre le moment de la photographie en 360° d’un lieu et son apparition sur Google Maps , il se déroule plus de six mois. Si une bombe nucléaire ravage ta ville, elle restera intacte sur la carte pendant deux saisons. » En arpentant ainsi frénétiquement les paysages qui lui indique le GPS, la narratrice regarde moins le monde que sa copie carbone obsolète, un présent distant mis en Tupperweare. Tout le chagrin d’Ariane figure plus que le drame de l’amie introuvable : la disparition du monde et de l’homme semble hanter GPS.

C’est toute la tragédie du virtuel : être moins le monde en puissance, comme le suggère l’étymologie du mot, que ce qui le condamne à devenir une ombre. Antoine, le petit ami pompier d’Ariane, « n’a jamais besoin de GPS. Il vit de plain-pied avec les paysages, les vrais, et il les aime tellement qu’il veut les sauver. (...) Toi tu signes parfois des pétitions en ligne pour sauver l’environnement ».

La littérature et la culture, dans son sens le plus large, ne sont pas exemptes de tout reproche. Dans Le chant du poulet sous vide, Paule collait, sur leurs dos, les biographies des poulets qu’elle tuait et vendait. Manière de rappeler que la prédation est aussi une affaire de mots, et que le langage peut être une mâchoire. Ariane, qui finit par inventer des faits divers morbides à partir de ses excursions « dans le GPS » ne fait pas moins l’expérience de cette rumination.

Pierre-Edouard Peillon, Le Monde des livres , 2 septembre 2022



On adore cette fantaisie

Son « Chant du poulet sous vide » était grisant, son « GPS » va enchanter la rentrée.

« Courrier jamais arrivé : il postait ses lettres dans la poubelle à mégots depuis plus de dix ans. » Avant d’être au chômage, Ariane rédigeait des faits divers improbables dans des journaux, et partait à ses rendez-vous avec beaucoup d’avance pour pouvoir s’égarer sans arriver en retard. Jusqu’au jour où sa meilleure amie partage sa localisation pour la guider vers le lieu de ses fiançailles (Zone Belle-Fenestre, une adresse capable de mener quelqu’un à sa perte), avant de disparaître. Mais le point qui la représente sur le GPS du portable d’Ariane continue d’évoluer, incitant cette dernière à le suivre virtuellement et à mener l’enquête. Dans le GPS, il ne pleut pas, le problème du chômage ne se pose pas, pas plus que celui du réchauffement climatique. Ariane apprécie ce monde sans contraintes et sans choix, et ne vit bientôt plus que pour ce point rouge qui la conduit sur les lieux de leur passé commun. Qu’il s’agisse de disparaître avant son mariage - ce chemin qu’on espère long, semé d’enfants et de succès -, d’arpenter un territoire numérique ou de revisiter leur passé, il n’est question pour les antihéroïnes de Lucie Rico que de fuir le réel, nécessairement piégé, ou de tenter de le désamorcer. Dans ce deuxième roman ludique et mélancolique rédigé à la deuxième personne, Timelapse, Google Maps et Google Street View sont autant de moyens détournés d’explorer le territoire escarpé de l’amitié, ses croisements heureux, ses virages abrupts - d’en célébrer la beauté aussi, et la puissance créatrice, en même temps que destructrice. Car « GPS » est avant tout une ode drôle et sensible à l’art de la fuite et au pouvoir de la fiction, aux histoires que l’on se raconte dans l’espoir de donner un sens à nos vies, au risque, parfois, de se perdre.


Avril Ventura, Elle, Aout 2022



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Ariane a perdu le fil. Au chômage depuis de longs mois, cette journaliste spécialisée en faits divers n’ose plus sortir de chez elle. Trop d’angoisse. Déboussolée, elle peine à s’orienter dans la vie et dans l’espace. C’est comme ça depuis toujours. Elle est née à l’envers, dévoilant d’abord ses fesses et non sa tête. Mais voilà, cette fois, elle n’a plus le choix. Sandrine, sa meilleure amie, la convie à sa fête de fiançailles. Ariane ne peut pas se défiler : elle est témoin. Afin qu’elle ne se perde pas en chemin, Sandrine partage avec elle sa géolocalisation. Sur l’écran du téléphone, l’amie devient un point rouge qu’Ariane suit à la trace. Peuplée de jeunes cadres dynamiques, amis du futur marié aux « rires de CSP+ » et aux narines blanchies de coke, la soirée ressemble à un « séminaire de team building».Soit une certaine vision de l’Enfer. Mais Ariane tient bon. En revanche, Sandrine disparaît. D’elle, ne subsiste plus que le point rouge sur le téléphone d’Ariane. Point rouge qui se déplace et qu’Ariane, comme hypnotisée, se met à scruter jour et nuit. Qu’est-il arrivé à son amie ? Déformation professionnelle, elle imagine le pire. Surtout quand un cadavre calciné est retrouvé près du lac où elle et Sandrine se sont rencontrées pour la première fois, adolescentes.«Est-ce qu’un corps immolé peut devenir un point rouge dans un GPS ?» Dès son premier roman, le Chant du poulet sous vide » (2020) - qui aurait pu recevoir le prix du meilleur titre si cette récompense existait -, Lucie Rico a imposé sa séduisante et brutale bizarrerie. Elle poursuit dans cette voie délicieusement tordue, qui semble parfois emprunter à Jean Echenoz pour le côté polar burlesque. Entièrement écrit à la deuxième personne – on pense à « Un homme qui dort » de Perec et à son héros dépressif, lointain cousin d’Ariane - « GPS » cartographie, mine de rien, les maux de notre époque : la crise climatique, la porosité déroutante entre réel et virtuel, un monde de plus en plus violent que l’on a parfois envie de fuir. Au fil du livre, on comprend que, pour Ariane, Sandrine n’était pas qu’une amie, mais un amer, comme on dit en navigation. Un point de repère. Sans elle, la vie n’a plus de sens.


Elisabeth Phillippe, L’Obs, Septembre 2022



« La littérature sans itinéraire secondaire », un article de Guillaume Augias à propos de GPS de Lucie Rico, à retrouver sur la page de Diacritik.

Agenda

Jeudi 8 décembre 2022
Lucie Rico et Shane Haddad à la Sorbonne (Paris)

La Maison de la recherche

Paris 3

4 rue des Irlandais

75005 Paris

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Et aussi

Prix Wepler-Fondation La Poste, Mention spéciale du Jury pour « GPS » de Lucie Rico

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