— Paul Otchakovsky-Laurens

V13

Emmanuel Carrère

Le procès des attentats du 13 Novembre 2015 (130 morts et 350 blessés) s’est tenu entre septembre 2021 et juin 2022. Plus de 300 témoins ont été entendus, dont des rescapés de cette nuit d’horreur. Les 20 accusés ont été jugés, dont Salah Abdeslam, le seul survivant des commandos de l’organisation du groupe État islamique. Emmanuel Carrère a assisté à l’intégralité du procès et tenu une chronique hebdomadaire, publiée dans 4 grands journaux européens, L’Obs en France, El País en Espagne, La Repubblica en Italie, Le Temps en Suisse. Pourquoi avoir voulu suivre ce procès ?...

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La presse

Procès du 13 Novembre, la parole est à l’écrivain

Dans « V13 », Emmanuel Carrère revient sur les dix mois d’audiences au Palais de justice de Paris qu’il a chroniqués jour après jour, de septembre 2021 à juillet 2022, pour « l’Obs ».


Sept mille huit cents signes par semaine, rendu chaque lundi matin, parution le jeudi sur deux pages dans le papier, « à l’ancienne ». C’était un travail de journaliste, de chroniqueur judiciaire précisément. Emmanuel Carrère a couvert au jour le jour, du 2 septembre 2021 au 7 juillet 2022, un procès-monstre sur le monstrueux, les attentats du 13 novembre 2015. Ses livraisons hebdomadaires sur le « V13 » se fondent aujourd‘hui dans un livre, augmenté d’un tiers de ce qui est paru dans le journal. On connaît bien dans la presse la servitude de l’espace restreint et la frustration du choix dans des notes griffonnées sur le moment et remises en forme dans l’urgence. V13 s’annonce donc comme autre chose qu’un recueil et du déjà lu. Il est d’ailleurs sous-titré Chronique judiciaire, un singulier effaçant la temporalité feuilletonesque. Un écrivain qui assiste pendant dix mois à un procès historique en rend-il compte de la même manière qu’un journaliste ? L’auteur de Yoga et réalisateur de Ouistreham a été un « journaliste parfait », dit en postface de V13 le directeur adjoint de la rédaction de l’Obs, Grégoire Leménager, parce qu’il rendait une copie de qualité et à l’heure. Il suggère aussi que la manière dont Yannick Haenel venait de couvrir le procès consacré aux attentats de janvier 2015 lui avait peut-être donné des idées. L’auteur du Trésorier-payeur (Gallimard) et chroniqueur à Charlie Hebdo a fourni un papier quotidien, écrit sous la lune de 4 heures à 7 heures du matin pendant 54 jours, de septembre à novembre 2020. Mais il a aussi eu besoin ensuite de méditer plus intimement ces jours d’audience(1).

Barrages. Cela commence toujours par une date: le jour où le rideau se lève sur le prétoire. On pénètre alors dans un intervalle bien cadré, qui sera clos avec le verdict. Il a ses lieux, ses acteurs (victimes, accusés, avocats, juges, journalistes) et un déroulé imparable sur lequel se calquent les trois grandes parties de V13 («Les victimes », «Les accusés », « La cour »). D’emblée, Emmanuel Carrère met dans le bain, façon « rentrée », par le passage des barrages successifs de sécurité - comme dans un avion- du Palais de justice de l’île de la Cité pour parvenir à la boîte construite exprès. Il introduit un suspense lié à la participation et à la durée de ce procès historique . Il y a là une matière littéraire, non dans la chronologie, mais dans le partage collectif de ce moment intense (« ceux qui vont devenir des amis »), dans le vécu et l’issue de sa terrifiante traversée. « D’autres ont fait vœu de venir tous les jours, de vivre les temps morts autant que les temps forts, écrit-il. J’en fais partie. Est-ce que je tiendrais le coup ? » Ou encore : « Jour après jour, nous allons écouter des expériences extrêmes de mort et de vie, et je pense qu’entre le moment où nous entrerons dans cette boîte et celui où nous en sortirons, quelque chose en nous tous aura bougé. » L’idée de la métamorphose intérieure, comme chez Haenel précède déjà l’expérience.

Novice par rapport à la « presse ju » et aux spécialistes du « terro », Emmanuel Carrère, intéressé par la justice (par le biais du surendettement dans D’autres vies que la mienne) et par la religion (Royaume) est en revanche aguerri comme « homme du bâtiment, dont le métier est de raconter ». Son apparente ingénuité, entre humour et mode d’emploi, son art de la variation des formes, sa présence aussi d’écrivain qui dispose d’une autre liberté d’apparaitre sur le papier qu’un journaliste, permet de suivre le procès de bout en bout en étant à sa place. On y est vraiment. Les onze accusés arrivent dans le box : « On se lève, on se dévisse le cou, on s’interroge : est ce qu’il est là ? Oui, il est là. Salah Abdeslam est là. Ce type en polo noir le plus éloigné, c’est lui, le seul membre survivant du commando. S’il est au fond du box, ce n’est pas fait exprès pour qu’on ne le voie pas, mais à cause de l’ordre alphabétique. » (il le traitera aussi de «tête à claques», de «starlette capricieuse»).Au moment des plaidoiries des avocats, qui vont durer neuf jours : «On sait qui on aime et qui nous fait bâiller d’ennui avant d’avoir ouvert la bouche. On a le planning, on choisira, comme à Roland Garros. » Une manière bien à lui, parfois perturbante de désacraliser simplement et de désamorcer un peu le tragique pour redonner des couleurs à la réalité, de ne pas voiler par le fantasme qu’on doit en avoir.

Distance. Le sujet est extrêmement grave, pendant plus d’un mois vont se succéder des récits atroces (« l’immense psychothérapie de ces cinq semaines qui s’achèvent a eu la beauté d’un récit collectif et la cruauté d’un casting ») ; la distance à adopter, capitale. Les gens intéressés par les procès, sont en général, dit-il, fascinés par les accusés, plus que par les victimes. « Au V13, c’est le contraire. » Son récit de témoignages des proches des victimes et ceux des survivants, entre verbatims, portraits et citations, se suffisant à eux-mêmes, tente quand même d’éviter le pathos. Toujours avec cette vigilance consciente et affirmée de jouer de la bonne focale. « Je me rends compte en relisant ces lignes qu’elles sont emphatiques, mais je ne sais pas comment le dire moins emphatiquement : ces jeunes gens, puisque presque tous sont jeunes, qui succèdent à la barre, on leur voit leur âme. On en est reconnaissant, épouvanté, grandi. » Il ne fait pas l’économie non plus de questions métaphysiques, du bien et du mal. Cite Simone Weil : « Être prêt à mourir pour tuer, être prêt à mourir pour sauver : quel est le plus grand mystère ? »

A la différence du procès des attentats de janvier 2015 où avaient été montrées des images insoutenables, on a fait le choix au V13 de « ménager les parties civiles, montrer a minima ». Les mots eux-mêmes contiennent une violence sourde. Un passage s’intitule « Grand fracas facial », c’est l’expression employée par un enquêteur pour décrire les dégâts sur les visages du 7,62 ; un autre « Enchevêtrés », un adjectif récurrent, note Carrère. Et aussi « takiya », pour la dissimulation. « Certains avocats en abusent. Au lieu de dire "mensonge", ils disent Takiya, c’est plus classe. » Et il y a aussi le fameux « buisson conspiratif », le fourré sous l’autoroute A86, avant-dernier refuge du chef du commando Abdelhamid Abaaoud, que vont visiter en balade dominicale Emmanuel Carrère, Nadia Mondeguer, mère de Lamia tuée à La Belle Equipe, et Yannick Revol qui était au Petit Cambodge. Tour de force d’endurance, récit d’un écrivain au plus près du réel, V13 remet quelque part le monde à l’endroit. Il tient le coup.

(1) Dans Notre Solitude (Les Echappés, novembre 2021)

Frédérique Roussel, Libération, 1er septembre 2022



D’autres vies que la sienne


Le Procès. Le livre aurait pu s’appeler comme ça mais le titre était déjà pris. Il s’appelle V13, V comme Vendredi, 13 comme 13 novembre, V13 comme le nom de code du procès des attentats terroristes qui, en 2015, ont fait 130 morts et 350 blessés. Ce procès, qu’on a souvent dit « du Bataclan » en oubliant un peu vite qu’il était aussi celui des abords du Stade de France et des terrasses, a duré neuf mois, de septembre 2021 à juin 2022. Du premier au dernier jour, Emmanuel Carrère l’a suivi pour L’Obs. II en a tiré des chroniques de 7500 signes hebdomadaires, retouchées et augmentées pour nous donner ce livre qui porte le sous-titre « Chronique judiciaire », qui n’est donc pas un roman, mais qui m’a bouleversé comme peu de romans l’ont fait dans ma vie de lecteur.


Ça n’est pas la première fois que Carrère assiste à un procès. En 1996, pour Le Nouvel Observateur déjà, il avait suivi celui de l’affaire Romand: quatre ans plus tard, il en ferait L’Adversaire, son premier roman de non-fiction, genre littéraire aujourd’hui en vogue et dont il est en France le maître incontesté. Ça n’est pas non plus la première fois qu’il nous raconte la justice et ses arcanes. On se souvient du magnifique D’autres vies que la mienne, où il réussissait un véritable tour de force: rendre passionnant le combat de deux juges contre les sociétés de crédit et leurs clauses abusives.


Qu’importe le sujet, Carrère nous saisit. Il a cette faculté très rare - inégalée dans la littérature contemporaine - à nous prendre par la main, et à nous emmener où il veut avec lui, même dans des endroits où nous n’avions jamais, jamais envisagé de mettre les pieds. Même sur l’île de la Cité, dans une boîte en contreplaqué blanc qui peut accueillir 600 personnes venues assister à ce procès inédit par son ampleur. « Veuillez-vous asseoir, l’audience est ouverte. »


Les victimes témoignent. L’une, qui était au Bataclan : « Les téléphones sonnent sans arrêt, avec ces sonneries d’iPhone si reconnaissables et qui me glacent le sang six ans après. » Une autre, gravement blessée : « Le jeune chirurgien qui m’a orientée vers le bloc opératoire dans l’espoir qu’on sauve mon visage, j’ai appris plus tard que c’était un ami d’enfance : il ne m’a pas reconnue. » On tourne les pages, on a les larmes aux yeux, puis vient le tour des accusés, et on essaye de comprendre « la grande et ténébreuse et magnétique connerie qui a fait basculer leurs vies », et on regrette de n’avoir que 2500 signes pour recenser ce livre hors norme, à la mesure du procès.


François-Henri Désérable, Philosophie Magazine , Novembre 2022



Face au djihadisme, la liturgie du droit


Dans « V13 », récit du procès du 13 Novembre, qui vient d’obtenir le prix Aujourd’hui, Emmanuel Carrère prouve qu’on peut chercher à comprendre sans essayer d’excuser.


« Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser»», avait déclaré Manuel Valls quelques semaines après les attentats du 13 Novembre. II visait ainsi les intellectuels de gauche qui mettaient l’accent sur la misère sociale et la stigmatisation dont auraient été victimes les djihadistes pour expliquer leurs actes. C’est Geoffroy de Lagasnerie décrivant les terrasses comme « un des lieux les plus intimidants qui soient pour les jeunes des minorités ethniques». Ou, après l’attaque de Charlie Hebdo, Virginie Despentes proclamant son admiration pour « ceux qui venaient de s’acheter une kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que vivre à genoux ».


Dans V13 (essai couronné par le prix Aujourd’hui 2022), grand récit du procès du vendredi 13 qui fit basculer la France dans le sang et la stupeur, Emmanuel Carrère ne tombe pas dans cet aveuglement pathologique de l’intelligentsia française. II prouve qu’on peut chercher à comprendre sans essayer d’excuser. Avec sa capacité d’empathie hors du commun, son génie de la narration et un talent certain pour rendre intéressant les détails les plus techniques, l’écrivain déplie sous tous les angles les quelques heures d’épouvante qui ont frappé Paris il y a sept ans. Lui qui était parvenu dans D’autres vies que la mienne à nous intéresser aux travaux obscurs d’un tribunal d’instance, parvient à nous passionner pour ce procès hors norme décrit comme une « expérience unique d’effroi, de pitié de proximité, de présence ».


On croise dans ces pages bouleversantes tous les visages de ce drame. Les victimes : les 130 assassinés, les rescapés ayant perdu toute insouciance, les parents meurtris, Guillaume, le 131e mort qui s’est tué deux ans après des suites du traumatisme, ou encore ce jeune homme qui a piétiné des gens pour sortir du Bataclan et vit dans la culpabilité de ce geste désespéré. Les héros : cette femme, qui a trouvé une cachette à l’intérieur de la salle de concert, ce commissaire de la BAC qui est entré dans le Bataclan au mépris de sa hiérarchie, Sonia, la jeune femme de Saint-Denis qui a dénoncé Abaaoud. Les accusés : les seconds couteaux, les coupables collatéraux, et les vrais terroristes, avec en tête Salah Abdeslam, Raskolnikov velléitaire alternant entre rodomontades fanatiques et semi-excuses pathétiques. Et puis la cour : les « chevaliers du pénal », qu’ils accusent comme la redoutable magistrate Camille Hennetier, ou qu’ils embrassent « le goût de défendre ce qui est le plus difficile à défendre » comme les avocats de la défense.


Dans sa démarche, cette chronique judiciaire, d’abord publiée dans L’Obs puis enrichie sous forme de livre, évoque le livre Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt : la philosophe avait assisté au procès du logisticien de la solution finale et écrit pour le New Yorker quatre grands reportages qui avaient donné son célèbre essai sur la banalité du mal. À l’inverse d’Arendt, on ne trouvera pas dans ces pages une thèse polémique. C’est qu’à la différence du procès d’Eichmann où victimes et bourreaux se situaient tous deux du côté de l’histoire, et formaient des groupes sociaux (juifs et nazis) distincts, le procès du 13 Novembre met en scène le face-à-face vertigineux entre des individus d’un côté, et un projet religieux et civilisationnel fanatique de l’autre. « Du côté des victimes, on est dans le monde post-historique. Nos vies et nos morts sont individuelles», écrit Carrère, qui remarque justement, qu’« on est si singulier et si réduit à soi que dans une société veuve du collectif et de l’histoire ».


Ce livre nous plonge donc dans les tourments d’une conscience occidentale face au retour du mal. Emmanuel Carrère, l’écrivain chéri de L’Obs , est un bobo et il le sait. II connaît ses propres biais idéologiques et les expose, et c’est ce qui fait tout le sel de ce récit. II sait que si ce procès est si intéressant, c’est parce qu’il a touché des enfants du 11e arrondissement, diplômés des classes supérieures, aux parents éloquents et magnanimes à la barre. II admire la force d’âme de Georges Salines, le père de Lola, fauchée le 13 Novembre, qui décidera d’écrire un livre avec le père de Samy Amimour, kamikaze du Bataclan. Mais il ne méprise pas pour autant la «fureur archaïque » de Patrick Jardin, père d’une régisseuse du Bataclan tuée elle aussi, dont il reconnaît que la « voix morose et sans pardon »est une présence nécessaire. II juge que le « Vous n’aurez pas ma haine » est « un discours trop unanime et vertueux pour être absolument honnête».  ». II relève le deux poids, deux mesures qui soutient notre attention extrême à ce moment judiciaire : « Imaginez que les victimes aient été des catholiques intégristes, fauchés à la sortie de Saint Nicolas-du-Chardonnet, ou des punks à chiens abattus au dernier sous-sol du forum des Halles : on les aurait plaints, bien sûr, mais les trentenaires qui boivent des mojitos aux terrasses en tirant sur leur cigarette électronique ne se seraient pas autant identifiés. »


C’est toute la force de Carrère que cette capacité de se mettre à la place de l’autre, de nous faire ressentir les émotions de ces vies particulières. II est encore meilleur quand il parvient à se départir de ce rôle d’éponge universelle. Par exemple, quand il livre une forme de mea-culpa sur la question de l’immigration. Dans son précédent livre, Yoga, il racontait son séjour dans l’île grecque de Léros et dressait un portrait sympathique des migrants qu’il y avait rencontré. Or il se trouve qu’Osama Krayem, Sofien Ayari et Ahmad Alkhald, trois des protagonistes des attentats, sont passés à Léros, un an avant qu’il y séjourne.« Rien ne les distinguait des garçons que j’ai connus là-bas. Ils étaient peut-être aussi attachants, leurs récits aussi convaincants », reconnaît Carrère, qui s’interroge : « Est-ce que je n’aurais pas écrit au sujet d’Osama Krayem, des pages pleines de confiance et de compassion ? »


Après le 11 Septembre, les Américains n’ont pas fait de grand procès. Un mémorial à Ground Zero, un tapis de bombes sur l’Irak et la torture à Guantanamo ont été leurs réponses. Nous avons fait V13. Ce procès monumental fut, dit Carrère, une forme d’« église moderne », où nous avons collectivement ritualisé notre deuil, mis en œuvre une catharsis pour expurger un traumatisme. Comme si la liturgie du droit était la seule réponse collective que nous puissions fournir face au retour de la guerre.


On sort de ce livre les larmes aux yeux, mais aussi partagé face à ce spectacle de l’extrême civilisation répondant à l’extrême barbarie : est-ce là notre honneur ou notre faiblesse?


Eugénie Bastié, Le Figaro , Octobre 2022

Et aussi

Emmanuel Carrère Globe de Cristal 2010

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Limonov d'Emmanuel Carrère, prix Européen de Littérature 2013

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Emmanuel Carrère prix Renaudot et Mathieu Lindon prix Médicis

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Emmanuel Carrère "Prix des Prix" 2011 pour "Limonov".

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Emmanuel Carrère Prix Princesse des Asturies des lettres 2021

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Vidéolecture


Emmanuel Carrère, V13, à la librairie Mollat avec Christophe Lucet le 28 septembre 22

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