— Paul Otchakovsky-Laurens

La Femme sans bouche


Lise Charles & François Matton

La Femme sans bouche est un journal intime imaginé et écrit par la romancière Lise Charles avec le dessinateur et écrivain François Matton. Cinq cahiers tenus par un adolescent entre 2020 et 2021. Cet adolescent, c’est Thomas Milton : il a dix-sept ans, il est en classe de terminale à Auxerre. Il veut devenir dessinateur (il l’est déjà !), se sent mal dans sa peau, et développe une obsession pour la mystérieuse prof de yoga de sa mère, qu’il appelle « la femme sans bouche ». Il parle d’elle à son seul ami, Pierre, qui lui-même tombe amoureux de cette femme et s’enfuit avec elle. Thomas reste seul avec sa jalousie et ses fantasmes, et...

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La presse

Les cahiers d’une intimité adolescente


À partir de dessins de François Matton réalisés depuis qu’il a quinze ans, Lise Charles tisse une prodigieuse toile.


Feuilleter La femme sans bouche suffit à se laisser convaincre de découvrir la proposition que cosignent la romancière Lise Charles et le dessinateur François Matton: la formule du carnet qui n’a jamais perdu son attrait, le jeu des couleurs et d’un trait qui se démultiplient l’apparence bricolée qui titille la curiosité.


Déjà auteure de trois romans et, sous le nom de Marianne Renoir, de deux textes pour la jeunesse, Lise Charles (1987) s’est plongée dans l’immensité du travail, dessins et aquarelles, que François Matton a réalisé depuis qu’il a quinze ans : c’est sur ce matériau qu’elle s’est appuyée pour écrire une histoire qui, sous sa plume, a consisté à créer des liens entre les éléments qu’elle avait sous la main. Sachant cela, on ne peut qu’être bluffé par la fluidité du résultat. Quant au travail de François Matton, dessinateur chevronné qui a signé une bonne dizaine de titres, il le dépeint lui-même (sur le site des éditions P.O.L.) mieux qu’on ne pourrait le faire : « Il voit dans sa pratique du dessin, qu’il lie à l’écriture, une façon de célébrer tout ce qu’il perçoit: le plus proche comme le plus lointain, le plus trivial comme le plus noble, le plus grave comme le plus léger. Tout vient se placer sur sa feuille sans aucune hiérarchie. Tous les registres se mêlent indifféremment, ce qui donne lieu à de curieuses rencontres ».


Thomas a dix-sept ans. Dans les carnets qu’il tient, entre journal de bord et journal intime, il raconte sa vie de lycéen. Il y révèle être le neveu des auteurs (Lise, écrivaine, est la sœur de sa mère, et François, qui dessine, est le frère de son père). Thomas dessine tout le temps, avec un certain talent, ce que son oncle et sa mère encouragent. Celle-ci s’adonne depuis peu au yoga à domicile (confinement oblige), et Thomas est à la fois intrigué et fasciné par la prof qu’il nomme la femme sans bouche. Solitaire, Thomas compte peu d’amis. Pierre, qui lui est le plus proche, va tomber amoureux de la femme sans bouche, ce qui provoque en Thomas des sentiments mélangés empreints de jalousie.


Période charnière

« Parfois, j’aimerais partir loin de moi », s’épanche-t-il. Dans ces cinq carnets, qui couvrent la période allant d’octobre 2020 à 2021 (sans doute, les dates disparaissant en cours de route), Thomas représente ses proches et ses profs, son mal-être et ses fantasmes sexuels (suggestifs ou explicites), son désir de faire du dessin son métier, son envie d’ailleurs, l’étrange sentiment d’être un sorcier. Le tout dégage une large gamme qui va de l’enfantin à la rage, de la poésie à la stricte illustration.


L’encre, le crayon, l’aquarelle s’y mêlent, et font, quand c’est nécessaire, la place belle au texte, qui est assuré et habile à rendre cette période charnière, équivoque, parfois déstabilisante, entre la fin de l’adolescence et l’aube de l’âge adulte. De l’ensemble se dégage une énergie, une curiosité, un appétit absolument vibrants. Quelque chose de délicieusement décalé, aussi.


Genneviève Simon, Art Libre, Novembre 2022

Vidéolecture


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