— Paul Otchakovsky-Laurens

Une archive

Mathieu Lindon

« Je suis une archive à moi tout seul », déclare ici Mathieu Lindon avec ironie. Il se raconte donc comme archive vivante témoignant de son père, Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit de 1948 jusqu’à sa mort en 2001, de sa famille et de la « famille des auteurs », dont Sam (Samuel Beckett), Alain Robbe-Grillet, Marguerite Duras, Jean Echenoz, et beaucoup d’autres. C’est un livre qui parle de passion, d’amour et de famille, de pouvoir, de succession et de transmission, de génie, de bonté, d’héroïsme, de ruse et de méchanceté. L’archive en question, c’est la vie d’un petit garçon qui...

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La presse

II lui aura fallu plus de vingt ans pour livrer sa version de Jérôme Lindon et des Éditions de Minuit par le prisme de l’intimité. Un très beau texte traversé par l’amour et les grand-es mort-es hyper-vivant-es.


Comment écrire sur un père ? Et comment écrire sur un père qui est déjà devenu une archive ? Le père de Mathieu Lindon, le très grand éditeur Jérôme Lindon, patron légendaire des non moins légendaires Editions de Minuit, a déjà été archivé par d’autres, qu’il s’agisse d’institutions ou d’écrivain-es. L’Institut Mémoires de l’édition contemporaine conserve ses archives et celles des éditions, l’historienne Anne Simonin a consacré un livre à l’histoire de ces mêmes éditions, et Jean Echenoz et Jean-Philippe Toussaint ont chacun placé l’éditeur au centre de très beaux textes. Ce qui explique peut-être qu’il ait fallu à Lindon, le fils et l’écrivain, plus de vingt ans - après la disparition du père et éditeur en 2001 - pour se l’approprier et nous le donner à voir dans cette zone que les autres ne pouvaient pas aborder : son intimité.


Peut-être est-ce aussi la récente vente de Minuit à Gallimard, telle la demière page toumée d’un récit qu’il pouvait dès lors écrire, qui a autorisé Lindon à livrer sa propre archive. Pour toujours, “l’intelligentillesse” de Jérôme Lindon y sera préservée, son immense humour et son goût pour le jeu, parfois sa méchanceté, sa grande fidélité et ses petites infidélités, sa vie privée, et ce qu’éditer veut dire : “Et puis, miraculeusement, un écrivain est venu vers lui parce que miraculeusement personne d’autre n ’en voulait et que miraculeusement il a immédiatement identifié Samuel Beckett comme Samuel Beckett et a su se démener, on ne peut plus aidé par l’œuvre évidemment, pour que cette reconnaissance s’étende sur toute la planète.” Entre les deux hommes, ce sera plus que de l’admiration : une infinie affection. Jérôme totalement dévoué à Sam, à son oeuvre, et Sam laissant souvent ses gains aux Editions pour les soutenir financièrement.


Une archive est saturée de ces liens affectifs, familiaux, liens de filiation réels comme symboliques, qui unissent le père et ses enfants, mais aussi l’éditeur et ses écrivain-es. La famille se double sans cesse d’une autre, esthétique et politique, littéraire. Ce sont les ponts entre les deux, cette zone intermédiaire où elles s’imbriquent, qu’archive ici Lindon - lui seul pouvait le faire. Dans le labyrinthe de ces histoires d’amour et d’édition qu’il raconte, apparaissent Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Marguerite Duras et tous-tes les autres... II sait les incarner, à travers quelques anecdotes a priori légères, de façon fulgurante : quelques traits et on croit les voir, les entendre. Comme cet appel de Duras alors que l’auteur, jeune homme, est soudain harcelé par un Yann Andréa amoureux : “Je me rappelle trois phrases, qui toutes m’ont réjoui. L’une était : ‘Mathieu, le mal qu’il te fait à toi, qu’est-ce que c’est par rapport au mal qu’il me fait à moi ?’ Une autre : ‘Mais, tu sais, il est gentil, il m’achète des oeufs, du bifteck.’ Et il y avait aussi, m’ouvrant une nouvelle perspective : ‘Oui, il a un truc avec les Lindon.’”


Une archive peut être lu comme le double symétrique de Ce qu’aimer veut dire (2011). II y évoquait déjà son père, notamment le moment où ce dernier acceptait de publier son premier roman, à condition qu’il soit signé sous pseudonyme, pour le protéger et protéger les liens avec la génération précédente. Mathieu Lindon acceptera, puis publiera ses textes suivants sous son nom, chez un autre éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, entrant ainsi dans une autre famille, celle de P.O.L - comme il était entré avec d’autres garçons, dont Hervé Guibert, dans la famille de choix de Foucault, père symbolique au centre de Ce qu’aimer veut dire. Comme si Jérôme Lindon, ayant d’autres affections (ses auteurs et autrices), autorisait le fils à avoir des substituts de père et d’éditeur.


Résistant, il participait à un maquis juif pendant la guerre. Puis jeune homme, il “a su tous les identifier, ces auteurs, ces situations politiques, et faire ce qu’il fallait pour rester fidèle au destin qui lui tombait dessus, pour exprimer la plus grande loyauté envers les possibilités dont il n’aurait jamais rêvé qu’elles lui soient offertes”. Exercice d’amour non aveugle, d’admiration sans borne, Une archive est un magnifique tombeau.


Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles, décembre 2022

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Mathieu Lindon, Une archive , Mathieu Lindon avec Marie Richeux France Culture 9 janvier 2023