— Paul Otchakovsky-Laurens

Les Fleurs sauvages

Célia Houdart

Tout à la fois roman d’apprentissage, thriller, roman d’amour et poème en prose, Les Fleurs sauvages nous conduit sur le chemin dangereux de la tendresse entre une sœur artiste et un frère qui gagne sa vie par le commerce des armes. La jeune Milva âgée de 16 ans vit avec son père, ouvrier fondeur, à Saignelégier, dans le Jura suisse. Pour les vacances, elle rejoint sa mère, chauffeuse de taxi à Mane dans les Alpes-de-Haute-Provence. Milva dessine beaucoup et tout le temps. Théo, son demi-frère de 8 ans son aîné, est un petit délinquant tombé progressivement dans le grand banditisme. Kyoko la petite amie japonaise de Théo, en fouillant...

Voir tout le résumé du livre ↓

Consulter les premières pages de l'ouvrage Les Fleurs sauvages

Feuilleter ce livre en ligne

 

La presse


Au grand air, écrire et herboriser

Célia Houdart a choisi de travailler sur « Les Fleurs sauvages » à l’extérieur. Pour y inviter nature et lumière, le long d’un chemin entre Haute-Provence et Jura suisse

Comme son beau titre peut le suggérer, Les Fleurs sauvages est un livre de plein air, qui nous fait voyager d’un paysage à l’autre, de la Suisse à la France, des Franches-Montagnes du Jura aux Alpes de Haute-Provence. On y retrouve avec plaisir la prose gracile de Célia Houdart, qui écrit comme dessine sa jeune héroïne: dans le souci du monde, l’attention légère au détail, l’extrême sensibilité au vibrato de la nature et des choses.

Milva a 16 ans, elle vit chez son père, Jacques, qui a repris une petite fonderie près de La Chaux-de- Fonds (Suisse), se promène avec son ami Sam, dont elle partage les codes d’adolescence – musique, vêtements, style... –, et va rendre visite à sa mère, Irène, qui s’est installée dans le village de Mane, à une vingtaine de kilomètres de Manosque (Alpes-de-Haute-Provence). Elle y retrouvera son demi-frère, Théo, accompagné de sa petite amie japonaise... et empêtré dans des affaires un peu louches, de plus en plus menaçantes.

Les Fleurs sauvages peut être présenté, ainsi, comme une sorte de roman familial en mouvement, qui relie une constellation de personnages dans sa cartographie propre, à peine romanesque, faite d’esquisses de portraits, de gestes furtifs de rapprochement, de tendresse pas forcément dite. Et toujours ce sont les lieux qui semblent déterminer ces parcours : lac gelé, pentes calcaires ravinées, étendues de cerisiers aux ramures douces, mais aussi ports de transit un peu mystérieux où nous conduit l’histoire de Théo, dont on ne dévoilera pas les aventures, sinon pour dire qu’elles insinuent une poésie du danger, l’idée surtout d’un jeu subtil sur le thème de la trace, de ce qui s’inscrit et possiblement s’efface à l’ère du « tout-numérique ».

Cette importance des lieux, on ne peut s’empêcher de la rapporter au fait que le livre est né d’une résidence d’écriture à Manosque, dans le cadre du festival littéraire Les Correspondances, ainsi que Célia Houdart le confirme au «Monde des livres »: «La première merveille de cette résidence était qu’elle avait lieu surtout à la fin de l’hiver, au début du printemps: les Alpes-de-Haute- Provence, en cette saison, sont un éblouissement... C’était après le Covid et j’avais pour principe de travailler dehors: j’ai donc pratiqué l’écriture un peu comme le dessin, directement dans le paysage, et ce paysage a réveillé en moi le souvenir des randonnées que je fais en montagne, en Suisse. Toute une cartographie intime s’est ainsi déployée, des connexions se sont établies entre des lieux différents. L’idée est venue de relier La Chaux-de-Fonds aux collines de Manosque, où j’ai retrouvé aussi des intensités de lumière que j’avais rencontrées ailleurs... Et puis, j’en ai profité pour herboriser: parallèle- ment à l’écriture du manuscrit, j’ai composé un herbier que j’ai régulièrement consulté ensuite, pour garder un contact direct avec ce qui s’était déposé là. »

Les fleurs, les nuances de la na- ture, la question de la lumière et des ombres: ce sont des choses que Célia Houdart veut, selon sa belle expression, « inviter dans un livre », où on ne les trouve pas si souvent, «sauf peut-être au Japon », précise-t-elle en souriant. Faire de sa jeune héroïne Milva une dessinatrice allait évidemment dans ce sens: «Je voulais parler du dessin, je savais que c’était central, même si je ne sa- vais pas exactement ce que j’en tirerais, tandis que j’avais commencé à m’intéresser de près à cette chose tout autre qu’est le trafic des armes. Les deux motifs sont en tout cas au départ du livre, comme le désir d’interroger l’idée d’apprentissage, de vocation. Cela a à voir avec la naissance de l’écriture, qui était déjà la question d’un livre précédent, Le Scribe [P.O.L, 2020], et revient aujourd’hui avec l’expérience du dessin... J’ai moi-même beaucoup dessiné avant d’écrire, c’était très présent dans ma vie, comme l’était d’ailleurs la pêche. »

Ainsi l’écrivaine partage-t-elle avec son personnage une part de sa propre enfance: des moments de calme et d’observation, dans une certaine lenteur, l’effort des « lignes » pour attraper les pois- sons ou pour attraper le monde en dessinant, en écrivant... « C’est l’enfance de mon art, dit-elle, presque rieuse, et même de mon artisanat : ma jeunesse à moi ! »

La jeunesse est aussi ce qui donne au livre sa beauté singulière, dont les accélérations viennent équilibrer, pour ainsi dire, les moments de contemplation. Les Fleurs sauvages est un roman de la nature sans âge, mais qui se soucie du présent de ses personnages, de la musique qu’ils écoutent au casque, de la marque de leurs chaussures ou des sweaters qu’ils portent... « On est ultra- contemporain, quand on est enfant ou adolescent, sans que ce soit une posture. La question du style est alors essentielle : comment on s’habille, la musique que l’on écoute, etc. Il me semble qu’ensuite on assume cela moins bien, on n’ose plus trop en parler. Or l’allure, le style que l’on se donne, cela n’est pas étranger au style dans l’écriture: on se construit tellement avec cela, quand on est jeune! On est intransigeant, alors, et cela reste pour moi très important: c’est comme si, en mettant ces préoccupations dans la bouche de jeunes gens, je redonnais force à cela, sans m’excuser.  »

Il n’y a pas à s’excuser, assuré- ment, quand on réussit à transmettre aussi délicatement quel- que chose de cette énergie première: c’est comme le bonheur de redécouvrir le monde, en l’écrivant, que nous offre Célia Houdart.

Fabrice Gabriel, Le Monde des Livres, janvier 2024



Les fleurs de nos secrets

Entre La Chaux-de-Fonds, Manosque et le désert libyen, Célia Houdart compose un roman chatoyant, « Les Fleurs sauvages ». S’inspirant des plantes, elle invente de nouvelles narrations pour refléter les nuances du monde contemporain

Milva, l’héroïne du nouveau roman de Célia Houdart, pêche le brochet dans un étang. Soudain, le fil de sa canne se tend-à l’autre bout de la ligne, quelque chose a mordu. Les biceps de l’adolescente de 16 ans se contractent, les veines gonflent sur le dos de ses mains... Elle n’attrapera pas le poisson têtu, le fil se rompra. Qu’importe, cette scène inaugurale, mystérieuse et belle, montre d’emblée ce à quoi aspire l’écriture de Célia Houdart : saisir l’instant, même dans sa fuite.

Chardons stylisés

Milva vit à La Chaux-de-Fonds, elle dessine beaucoup, fait des croquis de son chat Fantômas, de films japonais projetés au centre culturel l’ABC, ou de fleurs. Belladone, bleuet, bruyère, digitale, pavot... Les fleurs ont colonisé le roman. Milva observe et admire les végétaux sublimés dans le Style sapin. L’œuvre de Marie-Louise Goering, une élève de Charles L’Eplattenier, est citée pour ses toiles représentant une forêt « composée de sapins, de gentianes et de chardons stylisés bleus et orange ».

Ce n’est pas dans un café de l’avenue Léopold-Robert que nous retrouvons l’écrivaine française, mais à Paris, où elle vit, dans un Paris neigeux et glacé. Elle raconte ce qui a déclenché l’écriture des Fleurs sauvages : « Après le covid, je suis allée marcher en Valais, autour de La Sage, et j’ai eu un éblouissement face à un tapis de rhododendrons en fleurs, rouges, inoubliables. La vie, la joie faisaient irruption. Ces fleurs m’ont indiqué le ton, une note musicale, pour le livre. »

Fonderie de cloches

Comme son précédent roman Le Scribe (P.O.L, 2020) ce nouvel opus multiplie les perspectives, les lieux, les personnages. Il se déroule entre la Suisse, les Alpes-de-Haute- Provence et le désert libyen. Le père de Milva, Jacques, est fondeur de cloches près de La Chaux-de-Fonds ; sa mère, Irène, chauffeuse de taxi dans la région de Manosque. Son inquiétant demi-frère, Théo, prétend vivre de l’exportation, via un associé russe, de fromages suisses revendus à prix d’or à Dubaï. Mais sa petite amie japonaise, Kyoko, découvrira qu’il se livre à un tout autre trafic... Avançant par chapitres courts, elliptiques, ciselés, l’autrice trace une fresque où l’infime - une fleur, par exemple - est relié à la mondialisation et au commerce des armes.

Une forme d’hommage

En mêlant plusieurs histoires, Célia Houdart façonne de nouvelles manières de percevoir le monde. Ce sont les nuances qui l’intéressent : nuances des sentiments, des lumières, des émotions. Pour les capturer, elle a aiguisé son style pour qu’il soit le plus précis possible. Elle a enquêté sur les armes, leur provenance et leur maniement. Elle a composé des herbiers. Elle a assisté au travail des artisans de la Fonderie Blondeau, à La Chaux- de-Fonds. Elle a arpenté Manosque lors d’une résidence d’écriture, s’est entretenue avec l’historienne d’art Clélia Nau, brillante spécialiste des arbres et des fleurs. Elle a, enfin, replongé dans ses souvenirs suisses...

Son premier voyage à La Chaux-de- Fonds remonte à 2005. Le metteur en scène Fabrice Huggler lui commande un texte pour un opéra de chambre monté au Temple allemand. «J’ai vécu chez l’habitant. J’ai découvert une culture, une vitalité que je n’ai jamais connue ailleurs et une grande proximité avec la nature.» Le décor urbain, en partie inspiré par les fleurs et les arbres, se retrouve au cœur du roman.

Comme son héroïne Milva, Célia Houdart a pratiqué la pêche, dessiné, vécu une enfance entre deux milieux très différents, l’un bohème, celui de ses parents marionnettistes, l’autre bourgeois, chez ses grands-parents de l’île Saint-Louis. Après des études de philo et histoire de l’art, elle est devenue scénographe et metteuse en scène à Genève. Au Théâtre Saint-Gervais, elle a assisté Oscar Gomez Mata. « Quelque chose en moi s’est déployé en Suisse, ce livre est aussi une forme d’hommage. »

« Une musique qui agit à votre insu »

Elle se souvient avoir rédigé son premier roman à Vevey, Les Merveilles du monde (P.O.L., 2007). Huit livres ont suivi, chez le même éditeur, dont Carrare (Prix Françoise Sagan, 2012). L’an dernier, à la Philharmonie de Paris, elle a publié un petit texte sur le compositeur Erik Satie avec des créations du plasticien lausannois Alain Huck (Erik Satie, collection Supersoniques). On peut y lire ces phrases qui semblent évoquer autant Satie que son propre style à elle : « L’apparente simplicité de sa musique. Sa légèreté profonde. Cheminement et libre jeu d’une ligne délivrée de toute pesanteur. Une musique qui agit à votre insu. »

Fan des sketchs de Zouc

L’écriture rêve de refléter le monde, comme Milva rêve de le saisir dans son carnet de croquis : « Les dessins allaient comme de source, développant leur énergie propre. Même tracés au crayon graphite, ils faisaient jaillir la couleur. » Célia Houdart sait que les meilleures images, les plus fortes, sont parfois de simples croquis, des tracés qui laissent place à l’imagination du lecteur. Les étangs et les forêts, des champignons se développant dans une grotte, le désert, les films de Mikio Naruse ou les sketchs de Zouc, admirée par Milva, constituent autant de trésors qu’il s’agit de cueillir, sous forme d’instants, puis de relier entre eux.

Pour forger sa narration, l’autrice a observé les végétaux, s’en est inspirée. Elle aussi procède par capillarité. « Il faut, modestement, essayer d’être avec les fleurs, pour voir ce qu’elles nous font, comment nous dialoguons avec elles. C’est vertigineux. » Dans ses carnets, elle recueille un « herbier de mots » entendus dans la rue, ou lus dans d’autres histoires. « Ces mots forment des gammes, un dictionnaire sensible que je parcours régulièrement. Ce sont les croquis des œuvres à venir. » C’est avec ces notes qu’elle écrit, « comme on compose un bouquet ». Les mots sont des graines, ils poussent et refleurissent sous les yeux du lecteur.

Julien Burri, Le Temps, 13 janvier 2024

Agenda

Du jeudi 4 avril au dimanche 7 avril
P.O.L aux Escales du livre à Bordeaux

Escale du Livre
Quartier Sainte-Croix
Square Dom Bedos
33063 Bordeaux

voir plus →

Mardi 16 avril
Célia Houdart au au Centre culturel & littéraire Jean Giono (Manosque)

Centre Jean Giono
3, boulevard Elémir Bourges
04100 Manosque

voir plus →

Mercredi 17 avril
Célia Houdart à la Librairie l'Arbousier (Oraison)

1, avenue Abdon Martin
04700 Oraison

04 92 78 61 08
librairielarbousier@orange.fr

voir plus →

Samedi 20 juillet
Célia Houdart à la Librairie Le Vent se lève (Suisse)

Le Vent se lève
10, Rue du Quartier
2882 Saint-Ursanne Suisse

079 669 83 64

voir plus →

Et aussi

Célia Houdart, Prix Françoise Sagan

voir plus →

Célia Houdart Prix de la Ville de Deauville Livres & Musiques 2015

voir plus →

Vidéolecture


Célia Houdart, Les Fleurs sauvages, Les Fleurs sauvages Célia Houdart