— Paul Otchakovsky-Laurens

La Troisième Main

Prix Transfuge du roman français 2023
Prix Wepler-Fondation La Poste mention spéciale 2023
Prix Castel 2023
Prix Millepages 2023

Arthur Dreyfus

« Cette troisième main, qui va mener mon personnage vers le pire comme le meilleur, sauver sa vie puis l’anéantir, incarne cette bête tapie en chacun, dont nous avons besoin pour vivre et pour créer, et qui demeure notre seul véritable et inévitable ennemi. Elle est invisible. J’ai voulu lui donner un corps. »

 

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La presse

Arthur Dreyfus saisit l’humanité à bras-le-corps


Pendant la Grande Guerre, un jeune homme se retrouve avec un troisième bras greffé au ventre. Un bras doté d’une vie propre. « La Troisième Main », d’Arthur Dreyfus, porte l’altérité au plus haut.


Greffon proliférant, infini, La Troisième Main, d’Arthur Dreyfus, est un grimoire qui interroge sa propre comptabilité romanesque - Paul, le narrateur, s’appelle également Charles, identité double qui est aussi une trinité. Un roman noir malicieux, journal d’un « mariage forcé » : bien malgré lui, Paul/Charles offre l’hospitalité, en son sein, à Hans, un corps étranger.
Tout commence en 1914, à Besançon. Paul s’évanouit après l’explosion d’un obus. Quand il se réveille, tout a basculé. Un savant fou lui a cousu sur le nombril un bras velu, ainsi que la main afférente, celui de Hans, soldat allemand mort au front. C’est ce dialogue tragi-comique avec son « membre supplétif » qu’il raconte, ses surnoms évoluant à mesure qu’ils nouent une relation contrariée : « mon abjection », « mon secret », « mon adjointe »... Entre lui et son « convive imposé », le rapport ne cesse de s’inverser - concurrence, solidarité, négociations, tentative de meurtre. La main, il faut dire, est dure en affaires... De plus en plus gourmande, elle entend mener sa vie propre. Voilà Paul placé dans un triangle entre lui, Hans et ceux qu’ils croisent, qui s’avérera aussi utile (quoi de mieux qu’une main en sus pour hypnotiser son public avec un tour de magie ?) que fâcheux - les doigts, traumatisés par l’expérience du front qui les ont conduits à ce morcellement tragique, commettent des exactions pour lesquelles Paul sera poursuivi. II empruntera donc son identité à un cadavre : Charles.
Cette cohabitation heurtée est contée avec un souffle picaresque redoublé par la scansion des nombreux passages à la ligne. Hans, l’excroissance qui pend au ventre du héros, emmène son nouveau corps en Allemagne, lui faisant découvrir des origines qu’ils ont désormais en partage - Paul, d’ailleurs, hésite entre le « je » et le « nous ». Les situations loufoques (comment regarder une main dans les yeux ?) se mêlent à des sommets d’émotion : la rencontre avec les parents biologiques de Hans (naguère adopté par une famille riche), qui embrassent en pleurant leur fils-organe, est un crève-cœur d’incommunicabilité – ils parlent un patois étranger à Paul. Hans, lui, ne peut plus qu’écrire, mais eux ne savent pas lire...


Coutures typographiques

Pour narrer ce fol alliage, cette vie transplantée, ce carnet échevelé fait appel à tous les genres littéraires. Recueil d’aphorismes, fable morale, libertine et philosophique, récit d’aventures entre la France, l’Allemagne et la Belgique, conte gothique, chronique de guerre (mutilés, argot des tranchées, nécropoles à ciel ouvert)... Le héros constelle son récit de boutures narratives (crochets, souligné, capitales, italique, tirets) qui l’aident à canaliser cet organe superfétatoire, coutures typographiques mettant à nu la mécanique romanesque : les « pauses » disent la mise au point ou l’anticipation, les « excursus » la digression affective. Ponctuation sentencieuse, ironique, les commentaires introduits par « Stop » permettent à ce narrateur hybride de se raconter à lui-même, autant qu’au lecteur, sa propre vie, télégrammes intimes qu’il s’adresse pour découper l’innommable en nouvelles télégraphiques. Faire tenir ses débordements en rations digestes, et apprivoiser cette question : qui, au fond, ici, est l’hôte de l’autre ?
Arthur Dreyfus porte à son plus haut degré l’expérience de l’altérité. Dans ce jeu de rôle, «je» et « nous » se tirent la bourre pour mieux s’enlacer, inventer une instance intermédiaire - être singulier et pluriel. La Troisième Main saisit cette transe, transition étranglée qui s’opère entre ce qui est encore Paul et ce qui commence à ne l’être plus, pour devenir une personne tierce, à la croisée du « je », du « il » et du « nous ». Car s’il trouve, au début, du sel à vivre une vie qui n’est pas la sienne, il se dévitalise en suite pour glisser, au fil des événements, en un corps, une identité fantômes – la personne qu’était Hans, qu’il n’est plus que dans le passé ?
A chaque nouvelle idylle vécue par Paul, Hans prend une place croissante. On ne sait plus qui fait l’amour avec qui - aux prostituées que Hans le contraint à l’emmener voir, Paul finira par dire qu’il s’appelle Hans. Alors que lui-même ne touche pas ces femmes, il ressent le plaisir qui traverse Hans... Ce dernier, en miroir, mort aux neuf dixièmes, ressent une extase décuplée, comme s’il était une conscience, un corps pleins et entiers. De fil en aiguille, la relation entre la partie et le tout semble s’inverser, et la main tierce devenir un organe vital de
Paul. La troisième main serait-elle devenue le cerveau du corps auquel elle appartient ?
Dans ce journal de Paul, mais aussi de l’être parcellaire en qui il s’est déversé, se lit alors le bouleversant carnet de guerre intime d’une conscience fractionnée, à la fois passée et présente. La voix, en somme, de deux hôtes réciproques.


Juliette Einhorn, Le Monde des livres, 3 novembre 2023



Esthétique de la difformité


Greffé aux obsessions de l’auteur, La Troisième Main joue avec les codes du genre, prenant la forme d’une épopée fantasque et lumineuse où se loge une métaphore de notre inconscient.

Parfois, un écrivain a un coup de génie. C’est ce qui est arrivé à Arthur Dreyfus il y a dix ans quand il a eu l’idée de départ de La Troisième Main. Un garçon sans histoire né à Besançon, Paul Marchand, va voir sa vie être transformée par la Première Guerre mondiale. S’approchant trop près du front où explosent des obus, il reçoit dans le ventre le bras d’un soldat allemand et tombe dans le coma. À son réveil, il s’aperçoit qu’un savant maléfique lui a greffé ce maudit bras, et qu’il ne pourra jamais s’en débarrasser. II est condamné à être un monstre. Le lecteur pense à des grands classiques (L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, La Métamorphose de Kafka) autant qu’à des films (Edward aux mains d’argent de Burton). Et il n’est pas au bout de ses surprises. II ne suffit pas d’être touché par la grâce de l’inspiration : encore faut-il savoir ensuite dérouler la pelote – ce que Dreyfus fait ici avec brio pendant près de 500 pages picaresques, souvent tordantes, puis plus sombres et touchantes alors qu’on s’approche de la fin. C’est qu’elle est intenable, cette main ! Elle permet à Paul de briller dans une usine de boulons puis comme magicien, elle joue divinement Bach, dessine à merveille des estampes japonaises; mais d’un autre côté, elle peut avoir envie d’étrangler un passant, ou être traversée d’idées scabreuses... Avec les femmes, Paul connaîtra tout : une fiancée farouche le fuira effrayée par sa bizarrerie, une cocotte plus expérimentée trouvera en sa compagnie un plaisir inédit. Sans que cela ne pèse jamais, le roman est, on l’aura compris, une réflexion sur nos pulsions plus ou moins refoulées, sur notre inconscient, sur la part tour à tour lumineuse et noire qui s’agite en nous malgré nous. On applaudit des deux mains - ou plutôt des trois.


L.-H.L.R., LIRE, novembre 2023




«JE SUIS UN ÉCRIVAIN PAS TRÈS SÉRIEUX »


Avec La Troisième Main, Arthur Dreyfus signe le roman le plus singulier de la rentrée.


Une voix s’élève d’un monde oublié et nous prend à témoin de sa lamentable existence. La Troisième main s’ouvre comme un roman de Stevenson ou de Mary Shelley, par un récit d’outre-tombe, écrit avec une élégante, et joueuse, désuétude. II s’appelle Paul Marchand. II aura plusieurs noms. Autant de métamorphoses pour un être condamné à la dissimulation. Principe du monstre, principe du libertin, principe du magicien : se cacher, se réinventer, passer de rôle en rôle. C’est là, la grande affaire des personnages d’Arthur Dreyfus, qui aime à rappeler que dans une première vie, il fut magicien. Le personnage principal de La Troisième Main qui tient le rôle principal dans cette histoire écrite à trente doigts-est un parfait Candide jeté dans le monde fantastique, légèrement pervers, d’Arthur Dreyfus. Cet enfant de Besançon naît à peu près avec le XXe siècle, et se voit traversé, au sens propre, par la Première Guerre mondiale : sur un champ de bataille, l’adolescent est transpercé par un bras. Celui-ci ne le tue pas, mais se greffe, par on ne sait quel procédé, à son corps. Cet appendice mène le jeune homme d’abord dans les sous-sols d’un médecin effroyable, puis sur les terres ennemies, car, comble de l’effroi, il s’agit d’une main allemande animée d’un obscur désir de vengeance... Dès ces premières pages, l’on saisit qu’Arthur Dreyfus s’amuse à nous faire visiter la galerie de ses monstres et créatures fétiches. Nous sommes dans un musée de cires de la fantaisie du jeune écrivain. Condition du picaresque, rien n’y est crédible, si ce n’est le rythme romanesque qui balaie et emporte toute réticence. Car il y a une joie de l’écriture qui ne s’étouffe jamais dans ce conte. À le lire, on pense à Günter Grass, et certains de ses livres, du Tambour au Turbot, dont on ne savait s’il empruntait aux récits d’Europe centrale ou à son propre imaginaire satirique. Mais peu importe finalement. Car le lecteur abandonne assez vite la question symbolique et toute recherche de « grille » interprétative, en lisant La Troisième Main. Bien sûr, oui, cette troisième main n’a rien d’innocent et le lieu commun sexuel n’échappe à personne. Mais après quoi ? Ce roman nous renvoie d’abord à une dimension souvent oubliée dans la littérature contemporaine : le premier degré. C’est dans le domaine de l’enfance que nous convoque Dreyfus : nous cavalons auprès du jeune monstre qu’il lance sur les routes européennes pendant plus de 400 pages, l’inventant tour à tour prisonnier de guerre, magicien, libertin, artiste, assassin. Et nous le suivons lorsqu’il bascule de la marge au centre, puis revient à la marge. II y a du Marcel Aymé, que le jeune écrivain aime à citer, dans cette naïveté assumée, un peu de Cocteau aussi, mais hors de tout romantisme, et puis du Dreyfus. C’est-à-dire un enfant aux jeux d’adulte, dont Le Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui paru il y a deux ans, chronique vraie d’une passion du sexe qu’il assouvissait de toutes les manières possibles, et avec tous les partenaires, masculins, disponibles, nous livrait un aperçu de la nature de notre jeune écrivain.


Oriane Jeancourt, TRANSFUGE, Septembre 2023


Agenda

Du mercredi 3 avril au dimanche 7 avril
Arthur Dreyfus au Printemps du livre de Grenoble

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Du jeudi 4 avril au dimanche 7 avril
P.O.L aux Escales du livre à Bordeaux

Escale du Livre
Quartier Sainte-Croix
Square Dom Bedos
33063 Bordeaux

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Samedi 4 mai
Arthur Dreyfus à la Médiathèque La Buanderie (Clamart)

Médiathèque La Buanderie
Place Ferrari
92130 Clamart

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