— Paul Otchakovsky-Laurens

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?

Lucie Rico

Jennifer a une vie qui la satisfait quand, au détour d’une panne de clavier d’ordinateur, une phrase surgit, inachevée, qui fait déraper l’apparente logique de son existence. « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Et rien. Un blanc après ce et qui envahit la page, troue sa mémoire. Jennifer se lance alors dans une enquête hilarante et inquiétante. Seuls indices : Perpignan, la ville de son enfance, une scène de baiser dans le célèbre film, la présence de son grand-père, une tache de sang sur le petit pull jaune qu’elle portait à...

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La presse

Lucie Rico, Traqueuse de mots (et de maux)


Une phrase oblitérée lance une trentenaire dans une enquête drôle et inquiétante sur un épisode traumatique de son enfance. Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer? joue habilement avec les codes du thriller.


En deux romans, Lucie Rico a imposé un univers ultra-contemporain mêlant analyse profonde et excentricité douce (Le Chant du poulet sous vide, GPS). Son troisième roman, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer?, ne déroge pas à la règle. Jennifer, la trentaine, mène une vie paisible et sécurisée. Pas d’enfants, une bonne amie, un amant de passage, un petit appartement dont elle est propriétaire et un travail pas trop prenant en télétravail (elle fait des comptes rendus de réunion de crise pour des entreprises). Un jour, alors qu’elle est concentrée sur une retranscription, une phrase amputée de sa fin se met à tourner dans sa tête : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et. »


L’humour contre le silence


La scène fait écho aux mercredis après-midi où elle regardait ce film avec son grand-père. Elle contacte sa mère et sa tante pour l’aider à se souvenir, mais ces dernières lui reprochent de vouloir nuire à son aïeul. Pourquoi cette réaction ? C’est le point de départ d’une enquête et d’une reconstitution, que Jennifer, sur les conseils de son amant avocat, exécute dans les règles de l’art. Elle rentre à Perpignan, y loue un appartement dans l’ancien quartier de son grand-père et le meuble à l’identique de ses souvenirs, VHS compris. Sur les réseaux sociaux, elle traque les posts de sa mère et de sa tante, désireuses de glorifier le passé, un peu comme Victor Fleming magnifie le Sud esclavagiste. Dans leurs paroles, la narratrice, rompue à l’écoute attentive, débusque les peurs et les mensonges.


Lucie Rico renouvelle la littérature sur les traumatismes d’enfance, avec cet étrange thriller linguistique, où l’analyse du langage et l’humour deviennent des armes contre le silence. Tandis que la phrase mystérieuse dévoile sa suite, les images reviennent, jusqu’à cette goutte de sang sur le pull de Jennifer. Jusqu’à ce jour où son enfance a basculé dans un drame vite enfoui par les adultes.


Gladys Marivat, Lire magazine, Octobre 2026



La phrase fantôme


« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé », écrivait Lamartine. Une phrase vous manque, et la vie est bloquée, pourrait répondre, deux siècles plus tard, la romancière Lucie Rico. A partir d’une phrase inachevée qui hante la conscience, elle ourdit un récit singulier, prenant, dévorant, qui maintient le lecteur dans un suspense proprement linguistique, à la recherche de quelques mots sur le bout de la langue, d’une part manquante, d’une vérité occultée. D’une mémoire enfantine enfouie, peut-être.


« Un souvenir vous manque, et tout est dépeuplé », note la narratrice elle-même. Ça bloque, ça coince, ça attire vers le point aveugle. Pour cette jeune femme célibataire, dont le métier consiste à rédiger des comptes rendus d’annonces de plans de licenciement, tout commence par un ordinateur bloqué, une touche qui ne répond plus, celle du point... Les phrases transcrites se mettent alors à tourner à vide, sans fin.


Et soudain surgit cette phrase, étrangement sus pendue : « Devant “Autant en emporte le vent”, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Et quoi ? A quel moment du film ? Interrompu par qui ? A quelle fin ? Comment terminer cette phrase obsédante qui revient dans le roman, tel un mince fil rouge sang dans le labyrinthe ? Car peu à peu apparaît une vision de sang sur du papier peint et sur le pull de l’héroïne, Jennifer, alors qu’elle regarde, enfant, le film en vidéo...


La narratrice, tantôt déprimée, tantôt délurée, qui tend son miroir sans tain aux lectrices et aux lecteurs, les entraîne dans la ronde des personnages de son existence, entre grand-mère et tante intrusives, entre amies et amants. Mais aussi dans sa quête, son enquête policière et sa reconstitution criminelle : elle retourne à Perpignan, sa ville natale, pour tenter de rejouer la scène d’enfance amputée dans son décor même, afin de tenter de faire surgir l’indicible. Grâce à une écriture fine et déliée, qui se coule dans les méandres de la conscience et se métamorphose en exercices de style (tel ce chapitre entièrement rédigé sous forme de questions), Lucie Rico nous tient en haleine jusqu’au bout.


Jusqu’au bout de la phrase... Un tour de force littéraire.


David Fontaine, La Canard enchaîné, 30 Septembre 2026



Polar intime


Lancée dans un thriller baroque, l’héroïne de Lucie Rico explore les stigmates, cachés ou criants, que laisse l’inceste. Un troisième roman scotchant.


Quoi de mieux qu’une disparition pour démarrer un « crime novel » ? Sur le clavier de Jennifer, la narratrice, payée à rédiger des comptes-rendus de plans de licenciement, le point ne fonctionne plus. Puis le A et le U. Chez le réparateur d’ordinateurs, « une pensée alien, un pop-up mental » surgit de l’arrière-cuisine du cerveau de Jennifer : « Devant Autant en emporte le vent, Vivian Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur Pause et ». Et rien.


Cette phrase sans suite devient une obsession et justifie une investigation sur le mode des enquêtes criminelles. Y a-t-il eu crime et quel crime ? Pour savoir comment finit cette phrase, et se souvenir, Jennifer retourne à Perpignan, sa ville natale, scène où les faits présumés se seraient déroulés. À rebours de remarquables autofictions existantes, Lucie Rico lâche les chevaux de la fiction. Son héroïne se gave de Schoko-Bons, drague les garçons, se trouve nulle, elle pourrait être (elle est) nous ou une de nos copines. Cette fille, pur produit de son époque, a-t-elle été violée ? Le sujet du livre, l’inceste sur fond de papier peint « pré-1975 », l’amnésie traumatique, mais aussi- surtout ? la complicité familiale face au viol d’un enfant, est abordé d’une façon totalement inédite, au moyen d’une écriture joueuse et précise. Rico passe au tamis les stratégies millimétrées pour couvrir le crime, dans un clan qui se fait des cadeaux et se serre dans les bras – manœuvres de « gaslighting » visant à faire passer la victime pour méchante, folle, menteuse. Au terme d’une enquête bizarre, angoissante et loufoque, Jennifer se rappellera. À quoi sait-on qu’on tient une pépite entre les mains ? On est pris d’une stabilomania, qui nous fait surligner (presque) chaque phrase, manie incontrôlable que tous les livres de Lucie Rico - Le Chant du poulet sous vide (Prix du roman d’écologie 2021), GPS... - génèrent. Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur des éditions POL, disait publier des livres « vivants, comme s’ils avaient du vent dans les cheveux ». Celui-ci a une voix, une peau frémissante, un pouls rapide. Rico Bravo.


Catherine Castro, Marie Claire, Septembre 2026



Une jeunesse à rembobiner


Sous ses airs loufoques et malicieux, le troisième roman de Lucie Rico ausculte brillamment le mystère du trauma et la force des mots qui nous échappent.


Trouver un excellent titre de roman n’est pas sans risques. II faut se sentir armé pour la suite du programme, maîtriser ses effets, choisir de biaiser ou non les attentes. En l’occurrence, Lucie Rico est fortiche ; elle ne déçoit jamais. Après Le Chant du poulet sous vide et GPS (P.O.L, 2020 et 2022), son troisième roman s’aventure bien plus loin que la promesse facétieuse de son emballage. Sous couverture de série B (le titre Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? fait penser à celui d’un film de Giuliano Carnimeo, figure du western spaghetti) se déploie un dispositif original et fin, particulièrement pertinent pour explorer la question de l’amnésie traumatique.


Ce livre est d’abord une histoire d’inachèvement dans son sens le plus littéral et le plus anodin (les gouffres nous attendent plus loin). Jennifer est rédactrice freelance, chargée de retranscrire des comptes rendus de plans de licenciement. Un jour, la touche « point » de son clavier se bloque, elle ne parvient plus à clore ses phrases, à ponctuer les réalités sociales qu’elle doit archiver. Bientôt, le A et le U ne fonctionnent plus à leur tour - les deux lettres au cœur du mot trauma -, et la narratrice pressent, au-delà de la défaillance des caractères typographiques, une béance plus abyssale que ce roman va tenter de circonscrire, d’abord par l’humour absurde, avant de forer des émotions plus profondes et ravageuses. Ce point de départ est prétexte à d’innombrables fantaisies formelles ou graphiques. C’est le temps du jeu, de l’échauffement. Mais dès l’instant où la machine pourrait tourner à vide, un souvenir revient à la narratrice, « un genre de pensée alien, un pop-up mental ». Une réminiscence viscérale, incomplète elle aussi. Adolescente à Perpignan, Jennifer se rappelle avoir regardé Autant en emporte le vent sur le canapé de son grand-père. L’image est un peu floue. Elle garde en tête le papier peint jaune moutarde, l’odeur du chien et celle du tabac froid. Une phrase émerge et bientôt la hante : « Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et... » Et puis rien. Rien qu’un encombrant trou de mémoire. Le récit se construit sur ce vide, ce vacillement, tâche de combler un « souvenir bancal qui refuse de se laisser classer » et dont on devine assez tôt la portée dramatique.


Lucie Rico, elle, ne tremble pas, garde sa ligne oblique et légère, travaille la rumination comme une farce et un chant. Coachée par son amant du moment (un avocat d’excellent conseil), sa narratrice part s’installer à Perpignan. Investigatrice loufoque, elle loue un appartement pour recomposer le salon de son grand-père comme on reconstitue une scène de crime, s’autorisant à voler ici et là des poils de chien pour la vraisemblance du décor. Ensuite, elle se repasse en boucle le baiser de Scarlett et Rhett dans un « rembobinage obsessionnel », cherche les coordinations manquantes, les logiques à l’œuvre, narratives comme intimes. Chacun sait que la mémoire comporte une part de fiction. II convient de démêler le vrai du faux en s’appuyant sur des indices ténus. Principale pièce à conviction, un pull canari avec une trace de sang effacée par le temps, qu’elle retrouve chez sa mère. S’ensuit un écheveau de sensations troubles, indémêlables, d’élucubrations burlesques ou poignantes. Au-delà de la dérision grinçante, Lucie Rico écrit avec subtilité sur le mensonge familial, la douceur coupable d’une grand-mère, l’hypocrisie d’une tante qui creuse « des souterrains entre les mots » et parle « un demi-ton plus haut » dès qu’elle frelate le passé (« Je sais reconnaître une voix qui se souvient, et une voix qui fabrique »). Les gens adorent remplacer la réalité par la fiction qui les arrange, les conforte. Parfois, leur timbre finit par les confondre. Les écrivains ont l’oreille pour ça, détecter les faux-semblants, faire claquer la langue et rétablir d’un trait de plume la justesse du récit.


Erwan Desplanques, La Tribune du Dimanche, Du 20 au 21 Septembre 2026



Vérité reconstituée


Un roman malin par Lucie Rico


Outre le fait qu’il porte un titre exquis, le troisième roman de Lucie Rico après le Chant du poulet sous vide (2020) et GPS (2022) épate tant il est inventif, gracieux, original et malicieux. Jennifer, la narratrice, 37ans, a perdu la touche « point » de son clavier d’ordinateur. C’est un problème car elle doit rendre en urgence un compte rendu important à son employeur. Mais une autre priorité, personnelle celle-ci, l’accapare : elle veut se rappeler pourquoi, quand elle était petite, gardée par son grand-père, alors qu’elle était en train de regarder Autant en emporte de vent de Victor Fleming, le film a été interrompu. « Quelqu’un appuie sur pause et. » « Et quoi, à la fin ? » Mais quoi ? Du sang a-t-il coulé ?


Est-ce un thriller ?


« J’ai toujours très mal vécu le suspense », écrit Jennifer, qui retrousse ses manches. Elle mène une enquête singulière. Ce n’est pas un thriller familial qui tire dans tous les coins mais un enchaînement léger de questions souvent comiques et toujours sagaces : « Le mensonge, c’est de l’imagination ? » L’enquête avance sous l’effet de la « reconstitution » que mène Jennifer. Les recherches portent sur le langage avant tout. Si les faits ont été ensevelis, c’est parce que le langage les a travestis. La phrase est un « bout » de la narratrice, elle la constitue, et réciproquement. En tordant le langage, des gens ont tordu Jennifer qui essaie de se remettre droite : « J’étais un peu coincée », est-il écrit sur une page. Jennifer pleure, une larme tombe sur le clavier de l’ordinateur entre le A et le U : bonjour Georges Perec et la Disparition.


Jennifer est-elle en Argentine ?


« Puisque sa famille est envahissante et qu’elle risque de ne pas apprécier les résultats de l’enquête, Jennifer fait croire, le temps que les souvenirs reviennent, qu’elle se trouve en Argentine alors qu’elle est à Perpignan, sa ville natale et celle de Lucie Rico par la même occasion : « A la fin du mois d’avril, ma mère m’a écrit qu’il faisait beau à Perpignan. C’était vrai, par la fenêtre et quand je m’asseyais sur le banc du parc canin je voyais bien le soleil. » Cette ruse conduit à Jennifer à se sentir étrangère chez elle. Elle marche en ville avec le gentil garçon qu’elle vient de rencontrer et avec lequel a couché. C’est elle qui mène la danse : « J’allais faire jouer à Théo le rôle de mon grand-père dans ma reconstitution. »


Quelle est la part de vérité ?


« C’est délicat : ma famille n’accorde que peu de valeur à la vérité » : dans quelle autre famille en va-t-il autrement et mieux ? Dans aucune. Avec une réelle légèreté, sans lourds sous-entendus ironiques, Lucie Rico dresse le portrait d’une famille qui en vaut bien d’autres : « Ce qui avait été brutal devenait anecdotique. » La tante de Jennifer joue les gendarmes. Elle casse du sucre sur le dos de sa nièce en passant par la mère de Jennifer ; elle lui reproche de faire des histoires, de parler, d’avoir trop d’imagination, de salir la réputation du grand-père. Si le roman de Lucie Rico se distingue d’autres livres, c’est aussi parce que le lecteur ne saura pas si ce qui est arrivé à Jennifer est arrivé à Lucie Rico. De ce flou inhabituel par les temps qui courent, le lecteur ne sait pas quoi faire et cet embarras est une réussite.


Virginie Bloch-Lainé, Libération, Du 19 au 20 Septembre 2026



Lucie Rico, Captivante


C’est ce qu’on appelle un bon titre. Il y a là une promesse de suspense, une atmosphère familière, une once de fait divers peut-être, avec ce prénom américain, alors que Jennifer est née à Perpignan. Elle est adulte déjà, quand soudain l’image de cette tache sur ce pull surgit de sa mémoire, et il n’est plus possible de continuer comme avant. Le souvenir insiste, la question attend une réponse. Pour en avoir le cœur net, elle va, comme dans un film à la télé, reconstituer la scène de crime, avec le papier peint, le fauteuil, le magnétoscope de son enfance. Et comme dans un polar, il y aura des adjuvants, des voisins louches, des indices. Est-ce drôle ou pas ? Les deux. II est question de cinéma aussi, et du sortilège des images. Mais si l’on prononçait l’expression « amnésie traumatique », on aurait l’impression de trahir le livre, qui évite de toute sa malice le sociétal, le médical, le testimonial, pour construire son propre territoire de fiction. Tout cela en mode mineur, en mode Modiano dans la province oubliée des crimes contre l’enfance. Dès son premier livre, « Le Chant du poulet sous vide » (2020), s’affirmait la singularité de Lucie Rico, sa résistance poétique à la trivialité moderne. Après « GPS » (2022), elle signe un nouveau livre qui ne ressemble à aucun autre, entre exorcisme et comédie, entre le rayon bricolage et les chefs-d’œuvre de Hollywood - pas un récit, mais un roman (de la littérature ? Oui).


Marguerite Baux, Elle, 27 août 2026



Lucie Rico - Fantaisie salutaire


Des titres comme des poèmes dadaïstes. Née en 1988 à Perpignan, Lucie Rico entre en littérature avec Le Chant du poulet sous vide (P.O.L, 2020). Suit GPS (P.O.L), prix Femina des lycéens 2022, et paraît aujourd’hui Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? (P.O.L). Tout aussi génialement inventif que ses précédents romans, celui-ci se révèle plus profond. Plus personnel aussi.


Trentenaire un peu paumée qui gagne sa vie en retranscrivant des comptes rendus de plans de licenciement, Jennifer bloque sur un souvenir d’enfance incomplet. Que s’est-il passé dans l’appartement de son grand-père, ce jour où elle regardait « Autant en emporte le vent » ? Pour le savoir, elle quitte Paris et retourne dans le Sud afin de reconstituer le passé, comme on reconstitue une scène de crime. Elle reproduit le salon à l’identique, arrache des poils de chien pour recomposer l’odeur qui y flottait et regarde en boucle le mélo esclavagiste.


« J’écris quand j’ai envie d’en découdre avec une question, dit Lucie Rico. L’amnésie traumatique, c’est comme un trou dans le langage. J’ai voulu le combler par la fiction. » Et par une imagination débordante, des jeux typographiques, des contraintes formelles très oulipiennes - disparitions de lettres, dialogue avec d’autres textes... Ecrivaine, scénariste, Lucie Rico enseigne aussi la création littéraire à Paris-8 : « De nouveaux profils d’auteurs émergent, de nouvelles langues. Les choses bougent », se réjouit-elle.


Elisabeth Philippe, Le Nouvel Obs, Août 2026




Lucie Rico traque l’indicible


Avec Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, l’écrivaine livre un thriller linguistique malicieux et brillant : la quête de la fin de la phrase pourtant essentielle qui ne cesse d’échapper à la narratrice.


Jennifer a bien du souci. La touche « point » de son clavier a cessé de fonctionner. Or, sous peu, elle doit livrer à son employeur le compte-rendu d’une réunion consacrée à un important plan de licenciement. Voilà donc la jeune femme qui avance « en dépit du bon sens», empilant des phrases sans fin, lesquelles, en fusionnant, « fabriqu[ent] des liens qui n’exist[ent] pas ». Ainsi, la langue et le sens se disloquent tandis que Jennifer tente désespérément de rattraper le coup au moyen d’épuisants copier-coller.


Le début du malicieux et brillant troisième roman de Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, annonce toute la finesse qui s’y déploiera ensuite. D’emblée transparaît sa manière si subtile de mêler rire et gravité, sans que l’un prenne jamais le pas sur l’autre.


Dans cet incipit se font aussi entendre immédiatement des échos pérecquiens ; d’autant que, après le point, ce sont deux voyelles, le « a » et le « u », qui deviennent inaccessibles à la narratrice. Privée de ces lettres essentielles, l’écriture s’effrite. Impossible pour Jennifer d’écrire par exemple « trauma ». C’est bien pourtant ce qui semble se trouver au bout de la phrase inachevée qui surgit soudain dans sa tête, alors qu’elle est chez le réparateur informatique. Cette phrase renvoie à un souvenir d’enfance lié au visionnage, chez son grand-père, du film Autant en emporte le vent, de Victor Fleming (1939).


Mais elle n’a pas de fin, elle s’arrête sur un « et », suspendu dans les airs, ouvert à tous les possibles - y compris les plus dramatiques. Dès lors, cette phrase va coloniser entièrement l’esprit de la narratrice. Tout le roman sera une quête pour en trouver l’achèvement.


Lucie Rico nous entraîne ainsi dans un passionnant thriller linguistique où la langue elle-même devient un protagoniste, un organisme vivant. Percutée par un joggeur trop pressé, Jennifer remarque : « Il m’a fait penser à mes phrases : sans ligne d’arrivée, incapables de s’arrêter. » Plus loin, elle dit attendre la suite de sa phrase interrompue, « comme si elle allait arriver d’elle-même, en retard, essoufflée, en disant : - Pardon ». Le langage ici semble être doté d’un corps, de jambes, d’un souffle, d’une vitesse ; mais il est aussi un lieu dans lequel la narratrice est « coincée ».


Obstacles discursifs


Pour sortir de ce discours dans lequel elle est prise au piège, elle se rend à Perpignan, d’où elle est originaire. Incitée par son petit ami, avocat, elle tente de reconstituer à l’identique la « scène » de sa phrase : l’appartement de son grand-père (mort depuis plusieurs années), avec ses odeurs de chien et de soupe, son magnétoscope et son papier peint défraîchi. Dans ce décor, Jennifer revoit sans fin Autant en emporte le vent, dans l’espoir de rattraper son souvenir enfoui. Mais sa tante et sa grand-mère, terrifiants personnages dotés de ce « genre de douceur qui peut faire reculer d’un pas », vont tenter de l’en empêcher. C’est d’ailleurs surtout des obstacles discursifs qu’elles vont mettre en travers de son chemin, répandant autour d’elle des récits fallacieux et tentant de la faire douter d’elle-même. Le complot familial donne lieu, par ricochet, à l’une des scènes les plus drôles du roman, dans laquelle la narratrice se voit persécutée dans un supermarché par un vieillard en déambulateur.


Empruntant à la fois à la comédie, au polar, au récit à suspense, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? fait montre d’une grande inventivité narrative. Ce qui le rend cependant remarquable, c’est la façon dont il double sa trame romanesque d’une dimension spéculative. De fait, il développe toute une réflexion sur la mémoire traumatique et sa mise en discours. La mémoire fonctionne, nous dit Lucie Rico, à la manière des films, par coupes et ellipses. Et lorsqu’un individu tombe dans l’une de ces failles, il est saisi d’un vacillement existentiel, qui prend la forme, chez Jennifer, d’une sensation de « chute (...) narrative ». Celle-ci se caractérise par l’impossibilité de reconstituer le récit du passé et se traduit par le sentiment d’être « expulsé du temps ». En construisant son roman autour de l’indicible, Lucie Rico propose une méditation sur l’écriture, qui apparaît ici moins comme le lieu d’un dénouement que comme celui d’une recherche perpétuellement renouvelée.


Alors qu’elle se promène avec son amoureux dans les rues de sa ville natale, Jennifer note : « Le vent soufflait sur nous. C’était la tramontane. Elle déplaçait nos cheveux et nos pensées dans des directions que nous n’avions pas prévues. » Pareille à ce vent perpignanais, Lucie Rico, avec sa phrase tonique et rieuse, nous emporte dans des directions imprévues. Cette formidable aventure du langage est l’une des surprises de cette rentrée. Et elle est excellente.


Lanwenn Huon, Le Monde des Livres, août 2026

Agenda

Du vendredi 9 au dimanche 11 octobre
Pierric Bailly et Lucie Rico à la Fête du livre de Saint-Étienne

6 rue Francis Garnier

42000 Saint-Étienne

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Mardi 13 octobre à 19h
Lucie Rico à la librairie Passages (Lyon)

11, rue de Brest

69002 Lyon

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Le Mardi 20 Octobre à 19 heures
Lucie Rico à la librairie l'Opuscule, Montpellier

Librairie L'Opuscule

10 Bd Ledru Rollin

34000 Montpellier

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Samedi 24 octobre
Lucie Rico au Salon du livre de Trouville-sur-Mer

Hôtel de Ville

164, boulevard Fernand Moureaux

14360 Trouville-sur-Mer

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Le Mardi 27 Octobre à 11 heures
Lucie Rico à la Médiathèque de Prades

Médiathèque de Prades, 

33 Rue de l'Hospice, 

66500 Prades, 

France 

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Le Mercredi 28 Octobre de 18h30 à 20 heures
Lucie Rico à la librairie L’Échappée belle (Sete)

Librairie L'Echappée Belle, 

7 rue Gambetta,

34200 Sete, 

France 

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Jeudi 29 octobre à 19h
Lucie Rico à la librairie Torcatis (Perpignan)

10, rue Mailly

66000 Perpignan

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le Samedi 31 Octobre à 11 heures
Lucie Rico à la librairie La Petite Escapade (Le Boulou)

Librairie La Petit Escapade, 

66 Av. du Gén de Gaulle, 

66160 Le Boulou, 

France 

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Le Samedi 31 Octobre à 16 heures.
Lucie Rico à la librairie Oxymore (Port-Vendres)

Librairie Oxymore, 

1 Rue Arago, 

66660 Port-Vendres, 

France 

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Le Mardi 17 Novembre à 19 heures
Lucie Rico à la Maison de la Poésie (Paris 3e)

Billetterie

Passage Molière

157, rue Saint-Martin

75003 Paris

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Du Jeudi 26 au dimanche 29 novembre
Lucie Rico et Ryoko Sekiguchi au Salon du livre de Montréal

Billetterie

Palais des Congrès

1001, place Jean-Paul-Riopelle

H2Z 1H2 Montréal

Québec, Canada

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Le Vendredi 11 Décembre à 9h30
Lucie Rico à la librairie Tonnet (Pau)

Librairie Tonnet 

3 bis, place Marguerite Laborde

64000 Pau

 

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Le Vendredi 11 Décembre à 19 heures
Lucie Rico à la librairie Les Beaux Jours (Tarbes)

Librairie Les Beaux Jours 

16 avenue de la Marne 

65000 Tarbes 

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Le Samedi 12 Décembre à 11 heures
Lucie Rico à la librairie Ombres blanches (Toulouse)

Librairie Ombres Blanches 

50 rue Léon Gambetta

31000 Toulouse 

 

 

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Et aussi

Prix Wepler-Fondation La Poste, Mention spéciale du Jury pour « GPS » de Lucie Rico

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