— Paul Otchakovsky-Laurens

Christie’s, les nazis et moi

Mathieu Lindon

« Mon arrière-grand-père adorait la peinture et s’était constitué une collection d’envergure qu’il enferma dans des coffres de la Chase Manhattan Bank, à Paris, quand il quitta la France pour les États-Unis au début de la Deuxième Guerre mondiale. Les nazis s’en emparèrent et, s’il récupéra quelques tableaux après 1945, il n’en resta pas moins spolié de chez spolié. » Manque notamment une toile peinte en 1889 par l’artiste impressionniste Alfred Sisley, Premier jour de printemps à Moret, et vendue 350 000 dollars chez Christie’s en 2008. Pour les arrière-petits-enfants,...

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La presse

Mathieu Lindon, François Pinault et le tableau spolié par les nazis : « Être milliardaire implique des responsabilités »


L’écrivain publie Christie’s, les nazis et moi, court pamphlet dans lequel il revient sur la spoliation d’un tableau de Sisley qui appartenait à son arrière-grand-père et qui fut, malgré tout, vendu en 2008 par Christie’s, propriété de François Pinault.

C’est une sale affaire. Du genre à faire passer l’argent avant la morale. Elle débute dans les premiers temps du XXe siècle. Alfred Lindon, né Abner Lindenbaum en Pologne, a fait fortune et, grand amateur d’art ainsi qu’excellent copiste, a acquis un nombre considérable de toiles signées Matisse, Renoir, Monet… En 1940, avant d’émigrer aux Etats-Unis pour fuir Paris et les nazis, Alfred Lindon a pris soin de placer sa collection dans les coffres de la Chase Bank. Coffres bientôt dévalisés par les nazis. A son retour en France, en 1945, Alfred Lindon récupéra seulement une partie de ses tableaux. Pour le reste, il fut spolié.

En 2008, à New York, Christie’s vend à un galeriste suisse une toile de Sisley, Premier jour de printemps à Moret, pour 350 000 euros. Sur la notice de présentation du tableau, un trou béant : rien sur son propriétaire entre 1923 et 1972. Ce qui aurait pu mettre la puce à l’oreille aux nombreux experts de la maison de ventes chargés de la restitution d’œuvres spoliées. Premier jour de printemps en est bien une. La toile appartenait à Alfred Lindon. Elle fut volée par les nazis, passa même entre les mains d’Hermann Göring, numéro deux du régime hitlérien, à qui elle servit, avec d’autres œuvres, de monnaie d’échange contre un Titien. Bien que sous un autre nom, le tableau de Sisley figurait déjà sur le catalogue des œuvres spoliées à l’époque de la vente. Cela a manifestement échappé à Christie’s, qui assure pourtant avoir mené « toutes les recherches appropriées possibles en 2008 ».

Quand les descendants d’Alfred Lindon ont été mis au courant de cette vente, des discussions ont été engagées avec Christie’s pour obtenir la restitution du tableau de Sisley. Des articles ont paru dans Le Monde et Le Figaro. En vain. Quinze ans plus tard, rien n’a bougé. La toile est toujours sous scellés en Suisse. Le galeriste exige d’être remboursé avec des intérêts. Christie’s refuse. Et des membres de la famille Lindon continuent à se démener pour obtenir gain de cause.

Ecrivain (Ce qu’aimer veut dire, Une archive…) et critique littéraire pour le quotidien Libération, Mathieu Lindon, arrière-petit-fils d’Alfred Lindon, s’était jusqu’à présent peu préoccupé de l’affaire. Mais il a fini par être agacé par l’attitude de Christie’s, propriété de François Pinault. Il revient donc sur cette fâcheuse histoire dans un petit livre aux allures de pamphlet, paradoxalement très amusant étant donné son sujet : Christie’s, les nazis et moi (P.O.L). Où il est question de morale, des ultra-riches et même de Proust.

L’affaire qui oppose votre famille à Christie’s a débuté en 2008. Pourquoi écrire ce livre maintenant ?

Mathieu Lindon : Je croyais, une fois de plus, que l’affaire allait être réglée, mais Justin, le fils de ma cousine, celui qui s’implique le plus dans cette histoire, a reçu une énième réponse de Christie’s, quelque chose comme : « On ne va pas s’entendre. » Justin doit avoir une trentaine d’années. Je le connais peu, mais il se démène et quand bien même il énerverait les gens de chez Christie’s, je me dis que ce n’est pas une raison pour se comporter de cette façon, comme il valait mieux préférer un résistant agaçant à un nazi que je n’accuse cependant pas Christie’s d’être. En tout cas, leur attitude m’a énervé. Si bien que moi qui ne pensais plus à écrire à la suite d’un accident, j’ai écrit ce livre très vite. Le titre un peu rieur, Christie’s, les nazis et moi, rappelle Papa, maman, la bonne et moi de Robert Lamoureux. Il y a un côté un peu déconnant et personne ne peut vraiment en prendre ombrage puisque les nazis sont au milieu. Ainsi Christie’s n’est pas plus lié à eux que moi. Dans le titre, en tout cas.

Votre ton est rieur, mais aussi pamphlétaire. Par exemple, quand vous écrivez : « Je ne comprends pas par quelle aberration Christie’s ou François Pinault seraient les héritiers de l’Allemagne nazie. Et si c’est à ça qu’ils prétendent, qu’au moins ils le fassent ouvertement – je ne suis pas sûr que François Pinault conserverait alors sa grand-croix de la Légion d’honneur. » Cette véhémence, certes amusée, est-elle l’expression d’une colère ? D’un dégoût ?

Dans mon livre Une archive, en parlant de mon père j’évoque son « accablement rieur qui était chez lui une forme de l’indignation dont je crois avoir hérité ». L’indignation n’est pas mon fort. Il y a là-dedans une solennité qui n’est pas mon fait. C’est facile d’avoir le beau rôle, de dire « je suis né du bon côté de la morale » pour quelque chose qui est arrivé dix ans avant sa naissance. Je ne peux pas m’en prévaloir. J’aime mieux rendre ce que j’éprouve avec quelque chose de rieur, fût-ce un atterrement…

La question de la morale se trouve au cœur de votre livre. Vous écrivez : « Est-on au-dessus de la morale quand on est ultra-riches ou tributaires de gens tellement ultra-riches ? » Selon vous, Christie’s et son propriétaire, François Pinault, ont fait passer l’argent avant la morale ?

Il me semble qu’être milliardaire implique des responsabilités. Sur Wikipédia, il est dit que la fortune de François Pinault, c’est 35 milliards d’euros, et le tableau de mon arrière-grand-père vendu par Christie’s, c’est 350 000 euros, ça veut dire 1/100000e de la fortune de Pinault. Je comprends mieux que les milliardaires soient vent debout contre la taxe Zucman, si à 0,001 %, c’est déjà insupportable… Même soi, on serait prêt à sacrifier 0, 001 % de sa fortune pour éviter un emmerdement ou juste une indignité, une petite tache. Mais c’est comme si, au lieu de dire « on ne transige pas avec la morale », Christie’s assenait « on ne transige pas avec l’argent ».

Pourquoi citer nommément François Pinault ?

Je n’ai pas mis son nom dans le titre, car je ne voulais pas que ça passe pour une attaque. Des trois grands milliardaires français, François Pinault, que je n’ai jamais rencontré de près ou de loin, est celui qui a l’image la plus sympathique, en tout cas auprès de moi. Donc, même si on n’attend rien de Christie’s, de lui, on pourrait espérer une autre réaction. Au début j’ai pensé que tout cela, c’étaient des broutilles pour Pinault, qu’il n’avait pas à s’en occuper, qu’il n’était sans doute même pas au courant. Mais à partir du moment où il y a eu l’article dans Le Monde [en 2018], je me suis dit qu’il avait dû finir par l’être. Lui ou son fils doivent lire des journaux, ils doivent rencontrer des gens qui lisent des journaux. Donc c’est vrai, après l’article du Monde, j’ai cru que l’affaire allait être réglée dans les quinze jours : François Pinault va appeler Christie’s, il va dire : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Réglez cette affaire et qu’on n’en parle plus. » On a le sentiment que c’est ce que ferait le commun des mortels et ça serait bizarre que, sous prétexte qu’on possède une fortune de 35 milliards, on ne fasse pas ce que ferait n’importe qui. C’est un mystère absolu.

Un mystère, en effet, car le monde des ultra-riches est impénétrable… Comme vous l’écrivez : « qu’est-ce que j’en sais des milliardaires ? »

Peut-être que la seule ambition des ultra-riches, c’est d’arriver en tête du classement des hommes les plus riches de France, que la seule chose qui les amuse, c’est de gagner de l’argent. C’est une compétition permanente. La particularité de François Pinault, c’est qu’il est considéré comme un bienfaiteur de l’art, avec sa fondation. D’une certaine façon, je pense que c’est ça qui m’a exaspéré aussi et ça m’amuse que, par coïncidence, mon livre paraisse quelques jours avant la Fiac [désormais Art Basel] où tout le monde va chanter les louanges de François Pinault. Comme je l’écris, l’histoire du tableau spolié de mon arrière-grand-père, « ça le fait moins comme artwashing ». Il y a une hypocrisie dans tout ça et l’hypocrisie agace, souvent.

Comment se justifie Christie’s dans cette affaire ?

Ils disent simplement qu’ils n’ont pas pu faire les recherches sur l’origine du tableau, à l’époque de la vente. Leur seul argument semble leur incompétence, mais ça ne tient qu’un temps.

Malgré les négociations engagées il y a des années, les articles dans la presse, rien n’avance, le tableau se trouve toujours sous séquestre en Suisse. Comment expliquer la « résistance » de Christie’s ?

Quand je lis que la vente record de Christie’s s’élève à 94 millions de dollars, je me dis que le tableau vendu 350 000 euros ne représente pas grand-chose. Mais aussi bizarre que ça apparaisse, quand je dis que pour nous, ma famille, c’est une question de principe, je crois pour eux aussi, c’est une question de principe. Christie’s, Sotheby’s et toutes ces boîtes ont dû vendre des centaines, des milliers de tableaux spoliés. Dont d’autres toiles de mon arrière-grand-père. Alors s’ils commencent à restituer les tableaux spoliés, ils ne sont pas sortis de l’auberge. Pour reprendre une expression du livre qui m’a amusé quand elle m’est venue, rendre ces biens mal acquis, ce serait rapidement entreprendre « un strip-tease financier dont, paradoxalement, l’obscénité accablerait ceux qui le pratiquent ». Même si, encore une fois, le cas du tableau de Sisley est spécial, parfaitement indéfendable, puisqu’il figure sur le catalogue des biens spoliés et qu’il s’agit d’une vente tardive.

Je n’exclus pas non plus l’hypothèse que je donne dans le livre : que, dans l’éventualité où après avoir lu Le Monde et Le Figaro, François Pinault veuille avoir l’air pur et vertueux, les gens de Christie’s fassent preuve d’une forme de « désobéissance incivile », agacés par cette vertu conquise tardivement. Une façon de dire : « Monsieur, assumez, vous êtes propriétaire, c’est aussi votre faute. » Mais c’est là pure imagination.

Vous posez aussi la question de l’antisémitisme. Vous rapportez que sous l’article du Figaro consacré à l’affaire, l’auteur d’un commentaire regrettait l’avidité de votre famille.

Oui, c’est indéfendable. Ce que je vais dire peut sembler de mauvais goût, mais la spoliation, c’est un détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale – par rapport à l’extermination des juifs. Je n’y avais jamais pensé mais c’est comme si le mot « spoliation » était réservé aux biens des juifs, alors que les Palestiniens pourraient arguer à très bon titre qu’ils sont victimes de la spoliation de leur terre. Et ce n’est pas un détail dans l’histoire d’Israël.

Votre livre est construit en deux parties. Dans la première, vous revenez sur l’affaire du tableau. Dans la seconde, sur les attaques contre votre écriture. Certains critiques vous reprochent en effet de mal écrire…

Pour moi, c’est la question de la mauvaise foi qui relie ces deux parties. Sur le moment, je me disais que c’était pas mal de répondre aux gens qui me reprochent de mal écrire, d’expliquer les choses. Ça m’amusait. J’étais content de montrer que des imbéciles peuvent dire à Proust « votre phrase est trop longue » et que c’est quand même une imbécillité supplémentaire de croire qu’il va dire « ah mais oui, vous avez mille fois raisons, excusez-moi, je vais y remédier ». Content aussi de retomber sur mes pieds à la fin avec le « Doukipudonktan » qui ouvre Zazie dans le métro, d’imaginer les réactions « Mais enfin, les correcteurs étaient en grève chez Gallimard ? » et la réaction supposée de Queneau : « Oh, pardon, je ne sais pas ce qui m’a pris ! » Je crois que c’est la meilleure réponse que Christie’s et Pinault pourraient donner : « Oh, pardon, on ne sait pas ce qui nous a pris. »

Selon vous, quel effet peut avoir votre livre ?

Je ne compte que sur une efficacité littéraire ! Les articles du Monde et du Figaro ont été d’une inefficacité absolue. Il serait bien étrange que moi, j’arrive à quelque chose. D’autant que ces journaux pouvaient se prévaloir d’une impartialité qu’on m’accordera moins volontiers. J’espère en tout cas que mon livre ne suscitera pas un procès. Je ne vois pas quel pourrait être l’intérêt de Christie’s et Pinault à faire cette publicité à cette affaire. Une amicale des spoliés pourrait se créer. Il me semble que ce serait bien bête de leur part, mais je n’ai malheureusement pas le sentiment que, comme la morale, l’intelligence ait été leur ligne de conduite jusqu’à présent.


Propos recueillis par Elisabeth Philippe pour Le Nouvel Obs, octobre 2025