Au bord du Gange, à Calcutta, sur le pont de Howrah, un cinéaste accablé par le désespoir songe à mettre fin à ses jours. Il est venu en Inde pour réaliser un film intitulé Kabuliwalla, inspiré de la célèbre nouvelle de Rabindranath Tagore (prix Nobel de littérature en 1913), Kabuliwalla, « l’homme de Kaboul ». L’histoire d’un réfugié afghan à Calcutta, vendeur de fruits secs. Mais le film n’a jamais vu le jour. Deux années de travail, de repérages, de rêves et de promesses se sont effondrées, emportées par les désaccords entre producteurs et par la mousson. À cet échec...
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Au bord du Gange, à Calcutta, sur le pont de Howrah, un cinéaste accablé par le désespoir songe à mettre fin à ses jours. Il est venu en Inde pour réaliser un film intitulé Kabuliwalla, inspiré de la célèbre nouvelle de Rabindranath Tagore (prix Nobel de littérature en 1913), Kabuliwalla, « l’homme de Kaboul ». L’histoire d’un réfugié afghan à Calcutta, vendeur de fruits secs. Mais le film n’a jamais vu le jour. Deux années de travail, de repérages, de rêves et de promesses se sont effondrées, emportées par les désaccords entre producteurs et par la mousson. À cet échec professionnel s’ajoutent une rupture amoureuse et la lassitude d’un exil trop long. Tout semble perdu, même sa famille qu’il a laissée en France. Au moment de se jeter dans le fleuve, le cinéaste distingue, sur un bateau, une silhouette. Il reconnaît Kabuliwalla lui-même, le personnage qu’il devait filmer, et qu’il n’a pas su incarner. Cette apparition, entre vie et mort, ouvre une faille dans le réel. Là, sur le seuil du suicide, le récit commence. L’auteur imagine – ou rêve – l’histoire de Rahmat, le personnage de la nouvelle de Tagore, exilé afghan venu en Inde pour retrouver l’âme de sa fille disparue. Peu à peu, les frontières s’effacent : Rahmat devient le double du narrateur. Tous deux en exil, en deuil, tous deux suspendus entre le passé et le présent, entre la réalité et la fiction. Ce que le film n’a pu montrer, l’écriture le prend en charge. Le personnage, né de la détresse, sauve le narrateur. Et le fleuve, d’abord perçu comme un tombeau, devient le lieu d’une renaissance.
Le livre d’Atiq Rahimi n’est pas une simple adaptation du texte de Tagore, mais un bouleversant récit personnel, une méditation sur la création, l’échec et la réincarnation, et qui renoue avec le talent de conteur de l’auteur de Terre et cendres (P.O.L, 2000) ou Syngué sabour (prix Goncourt 2008).
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Atiq Rahimi ou le salut par l’écriture
Après avoir dû abandonner un film, le Prix Goncourt 2008 compose un magnifique texte sur l’exil.
Un homme seul debout sur un pont qui surplombe un fleuve. Quatre heures du matin. On imagine ce qui peut se passer. Et peu importe où coule l’eau - ici, l’homme se trouve au-dessous du bras du Gange, en Inde. Quelques phrases plus loin, le doute n’est plus permis : « Je suis là pour me jeter dans le fleuve, et m’en aller », dit le narrateur qui se nomme Rahimi, comme Atiq Rahimi, cinéaste et Prix Goncourt en 2008 pour Syngué Sabour. Pierre de patience. C’est déjà assez pour nous bouleverser. La suite va nous emporter.
Au moment où le narrateur s’apprête à disparaître, il aperçoit un bateau dans lequel se trouve Rahmat, le personnage central de Kabuliwallah, une nouvelle de Rabindranath Tagore (1861-1941), Prix Nobel de littérature en 1913. Le kabuliwalla représente un émigré afghan en Inde. Dans l’histoire de Tagore, Rahmat est un marchand ambulant de fruits secs, et vit en clandestin.
Le Gange charrie une histoire, celle d’un cinéaste qui a dû abandonner un film et ses illusions. Il avait travaillé durant deux années à l’adaptation au cinéma de Kabuliwalla, mais la mésentente entre producteurs a tout fait capoter, en même temps que son existence se fissurait.
Cette scène - pardon, ce passage – où l’on voit un personnage s’échapper du scénario et surgir dans le réel est fondatrice. Peut-être que c’est une hallucination née du désespoir et de la souffrance. On comprend alors mieux la phrase mise en exergue, empruntée évidemment à Tagore : « L’illusion est la première apparence de la vérité. »
« N’écris pas pour fuir »
Le livre naît de ces illusions perdues. Le film avorté devient l’un des plus beaux textes qu’on ait lus sur l’exil. L’exil sous toutes ses formes. Sur le sentiment de culpabilité, notamment, qui ne quitte jamais celui qui a quitté son pays, qu’il y revienne ou qu’il l’oublie. « Rahmat serait debout à l’arrière du bateau, sans savoir s’il s’approche d’un rivage ou s’il s’éloigne encore. » Voilà ce qui pourrait être une parfaite définition de l’exil : on ne sait jamais si l’on part ou si l’on revient. Que l’on comprenne bien le projet d’Atiq Rahimi : l’écrivain ne propose pas une novélisation de son scénario. Au contraire, il exhume, en quelque sorte, le sous-texte, les silences, les éléments invisibles qu’un long-métrage ne peut montrer. Kabuliwalla, c’est moi, est par essence le roman de l’errance intérieure, les mots d’un homme qui ne sait plus où il va, et même où il est allé, mais qui cherche à le savoir : c’est sa façon de tenir à la vie. Là est la force de ces pages qui flirtent avec le désespoir mais n’abandonnent jamais l’espérance. Comme la poésie, qui est partout et qui magnifie chaque phrase. À un moment, le narrateur entend une voix : « Ne cherche pas ailleurs. Rahmat, c’est toi. Ne le filme pas comme un autre. N’écris pas pour fuir. Raconte ton histoire. Même à travers lui. Car ce que tu poursuis, ce que tu veux sauver, ce que tu veux comprendre, c’est toi-même, dans ce regard d’exilé, dans ce corps en marche, dans ce silence d’avant la parole. » Rahimi et Rahmat n’ont-ils pas la même origine ?
Le livre tient dans toute cette tension. D’un côté, le constat d’un projet avorté, d’un renoncement. De l’autre, comme dans cette Inde où tout renaît, l’écriture peut reprendre ce qui a été perdu. Le film n’a pas abouti, mais le roman en est le salut. Tout simplement magnifique.
Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire, 12 mars 2026.