— Paul Otchakovsky-Laurens

Été #formatpoche

Edith Wharton

Après le succès d’Ethan Frome (2014), une nouvelle traduction inédite d’un chef-d’œuvre d’Edith Warthon, par Julie Wolkenstein.

Au tout début du XXème siècle, une vallée reculée des montagnes du Massachusetts, dans le village fictif de North Dormer. Charity Royall a dix-neuf ans et elle ne se fait aucune illusion. Elle s’est résignée à une vie étriquée, rythmée par les heures qu’elle passe à dépoussiérer et ordonner la minuscule bibliothèque municipale. Elle a beau être plus belle et plus intelligente que toutes les autres filles du village, elle se sait aussi différente....

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La presse

Les caresses et les mots d’Edith Wharton


Le torride «Été» d’une Edith Wharton sensuelle, à l’écoute du désir d’une femme, reparaît chez P.O.L. Éditions dans la nouvelle traduction de la spécialiste Julie Wolkenstein.

Les romans de dames reviennent à la mode. Et quelles dames ces Jane Austen, Emily Brontë ou George Eliot ! À l’inverse du roman de cette dernière, « Middlemarch », sous-titré « étude de la vie de province », celui de l’Américaine Edith Wharton (1862-1937) ne commence pas, mais finit par un mariage malheureux.

L’héroïne y est aussi une jeune femme avide d’exister, sinon d’apprendre, car tenue à l’écart de tout profit intellectuel. « Elle était aveugle et insensible à beaucoup de choses, et en avait vaguement conscience ; mais à tout ce qui était lumière, air, parfum, chaque goutte de sang qui coulait dans ses veines réagissait au quart de tour »

L’arrivée de Harney, jeune architecte de Boston, éveille ce qui la rongeait: la passion d’une sensualité sans objet. À son élégance vestimentaire, à sa courtoisie, s’ajoutent la beauté, ses mots et une curiosité sans frein.

«Elle avait aimé la manière dont le jeune homme la regardait, et son étrange façon de parler, à la fois brusque et douce ». Brusque, elle l’est aussi, insolente et libre, bien qu’entravée par sa condition.

Ce qui pourrait sembler totalement suranné dans ce roman paru en 1917 porte au contraire un regard émancipateur et critique sur l’Amérique actuelle qui vante les vertus de l’ignorance, de la chasteté et de la docilité, tout en nous inondant de dark romances douteuses sur le plan de la moralité et des mœurs, sans parler de leur médiocrité littéraire.

Joie féroce

Charity, dix-neuf ans, a été prénommée par son bienfaiteur, qui entend qu’on s’en souvienne, un Arnolphe qui lorgne sur sa pupille arrachée à un hameau d’une ahurissante pauvreté, abrutie d’alcool et d’abandon. On devine la joie féroce qu’a eue Edith Wharton (Prix Pulitzer pour « Le Temps de l’innocence ») à écrire ce roman pour les lectrices habituées aux salons et à leurs joutes mondaines.

Présentée souvent, comme le pendant féminin de son ami Henry James, elle excellait à croquer cette haute bourgeoisie américaine singeant l’aristocratie anglaise, aimant les voyages en Italie mais pas la culture. Elle-même, petite fille, avait dévoré en secret toute la bibliothèque purement décorative de ses parents, hormis les romans, interdits par sa mère, comme elle le raconte dans sa biographie. Privée de romantisme, elle arriva à son mariage, à 23 ans, ignorante des choses du sexe. Son mari, pas très porté sur la gaudriole, n’eût pas à s’en plaindre.

Elle se rattrape dans cet « Été » suffoquant qui affole les sens sans écorner la pudibonderie, mais offense la bonne conscience. Bien sûr, Charity se donne sans retenue à Harney, dans des élans contenus dans trois petits points de suspension…

Magnifiquement construit, nous égarant sur le désastre à venir, ce roman, servi par la nouvelle traduction de la spécialiste Julie Wolkenstein, nous revient avec ce style brossé et ses aplats gourmands, volés à un Turner qui aurait élu domicile dans les montagnes du Massachusetts.

Edith Wharton joue sans cesse du contrepoint, entre le hameau rural, coupé de l’effervescence des villes, entre la rigidité d’un tuteur meurtri et la palette fauve d’un paysage qui exulte, entre le bonheur et le malheur inextricablement entremêlés.

Le roman fit scandale; est-ce parce que Charity, lucide et fière victime expiatoire des convenances, est en réalité la plus forte ? Riche d’un cruel été, vécu à pleines dents quand d’autres s’éteignent leur vie durant, par un mauvais calcul ?

Sophie CREUZE,L’Echo, mai 2026.