« Paris début janvier 2026 mon écriture attend la neige, je veux dire prépare dans l’angoisse une forme pour l’accueillir, mais quand la neige arrive (et elle arrive là, juste maintenant) l’écriture n’est jamais prête. elle est mille fois trop fébrile. la neige test suprême exige une chose une seule de moi, une forme nouvelle pour la transcrire. »
Ce late Fourcades est un dispositif émouvant et radical où le nom de l’auteur rejoint la fugue des variations de l’écriture et du poème en cours. Ces dix-sept textes sont autant de différentes périodes simultanées de Fourcade, faisant écho à l’anglais,...
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« Paris début janvier 2026 mon écriture attend la neige, je veux dire prépare dans l’angoisse une forme pour l’accueillir, mais quand la neige arrive (et elle arrive là, juste maintenant) l’écriture n’est jamais prête. elle est mille fois trop fébrile. la neige test suprême exige une chose une seule de moi, une forme nouvelle pour la transcrire. »
Ce late Fourcades est un dispositif émouvant et radical où le nom de l’auteur rejoint la fugue des variations de l’écriture et du poème en cours. Ces dix-sept textes sont autant de différentes périodes simultanées de Fourcade, faisant écho à l’anglais, late cezannes, par exemple, pour désigner ses dernières oeuvres – ou plutôt ici comment la fin, le tard, l’urgence, travaillent l’écriture du poème. On y croise entre autres, dans une familiarité déconcertante qui devient nécessité, Proust, Cézanne, Matisse, Pasolini, David Lynch, Oui, le long film de Nadav Lapid, la voix d’Orson Welles, Rilke et Shakespeare, Emily Dickinson, William Carlos Williams, voix amies et inoubliables. Tressées avec les voix du monde actuel, celles de la guerre, des souffrances, et celles des éblouissements inattendus. Le livre s’ouvre sur une brèche dans un mur : « la fente la plus féminine est celle que Cezanne a pratiquée, en 1902, dans le mur de la façade nord de l’atelier des Lauves qu’il faisait construire ». Par cette fente, le poème est mis à l’épreuve : « il y a une fente qui se propage et s’approfondit dans le fer de la page ».
Dominique Fourcade livre un matériau lyrique insoupçonné, traversé de façon rhapsodique par le désir et l’urgence, jusqu’à faire entendre la parole commune, générale, mais d’une intimité bouleversante, qui habite un monde déchiré par le deuil comme par la joie la plus intolérable.
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VOICI UN LIVRE OÙ NE FIGURE AUCUN NOM D’AUTEUR : ni sur la couverture, ni au dos, ni même à l’intérieur du volume qui comporte néanmoins l’habituelle rubrique « Du même auteur ». Ce nom s’exhibe pourtant dans son titre, late Fourcades. Devenu presque nom commun, il ne se signale comme nom propre que par la majuscule. En vérifiant la liste des autres titres ou en poursuivant suffisamment sa lecture - le nom entier apparaît page 85 -, on comprend qu’il s’agit bien d’un livre de Dominique Fourcade. Comme nom commun, il renvoie aux caprices et aux emportements impulsifs des foucades.
Cette dissimulation en est-elle une ? Pourquoi faire disparaître ainsi l’auteur ? Le livre répond à ces questions dans la réflexion qu’il conduit sur le style tardif (qui se dit « late style » en anglais) : Fourcade est un poète bilingue, les « late Fourcades » sont donc les œuvres tardives ou sur le point d’être les dernières de Dominique Fourcade. « le tardif d’un poète c’est quand on ne reconnaît plus ce qu’il compose et cependant on l’identifie, c’est quand la personne physique d’un poète ne compte plus mais que la toute fin de son œuvre est d’une physicalité sans précédent. Chez Matisse par exemple les quatre Nus bleus, ou les Intérieurs de Vence, le tardif est un souffle déchiré. » II y aurait ainsi une présence paradoxale des œuvres séniles (en entendant cet adjectif dans son premier sens : ce qui est propre à la vieillesse), un rapport sublimé à la surface, totalement dépaysante et énigmatique : que Fourcade reconnaît aussi dans Le Supplice de Marsyas, de Titien, la sonate Hammerklavier, de Beethoven, Falstaff, de Verdi, ou les « Nymphéas », de Monet (pas ceux de l’Orangerie, mais ceux du musée Marmottan, à Paris).
On parle généralement de style tardif après coup. On caractérise les particularités des dernières œuvres de certains artistes une fois qu’on est certain que ce sont bien les dernières. Ce sont des discours de critiques, d’historiens de l’art. II est rare que la question soit abordée par les artistes directement. Je pense toutefois au Journal d’André Gide, dont il ne cessait de différer la fin. Après l’entrée du 10 juin 1949, où il cite deux vers de Victor Hugo, il ajoute, juste avant l’impression, le commentaire manuscrit suivant : « Ces dernières [biffé] lignes insignifiantes datent du 12 juin 1949. Tout m’invite à croire qu’elles seront les dernières de ce Journal. » II continuera d’écrire ensuite, mais sur un mode un peu différent, jusqu’au 13 février 1951, soit six jours avant sa mort, où il écrit : « Non ! Je ne puis affirmer qu’avec la fin de ce cahier, du cahier, tout sera clos ; que c’en sera fait. Peut-être aurai-je le désir de rajouter encore quelque chose. De rajouter je ne sais quoi. De rajouter. Peut-être. Au dernier instant de rajouter encore quelque chose... J’ai sommeil, il est vrai ; mais je n’ai pas envie de dormir. » II arrive au terme, mais l’écriture se poursuit.
Avec Fourcade, c’est un peu différent. Cela fait plusieurs livres qu’il pense que ce sera le dernier : « Je ne pensais pas vivre aussi longtemps. En somme c’est assez dur, la fin, la mort cherche éperdument son rite, son timbre, son tempo. » II l’avait déjà dit à propos du précédent, exemplairement intitulé voilà c’est tout (P.O.L, 2025), faisant écho au C’est tout (P.O.L, 1995), le dernier livre de Marguerite Duras (1914-1996), recueil de ses paroles par Yann Andréa entre 1994 et 1996. « C’est tout, dit-elle. / Je n’ai plus rien à dire./Pas même un mot./Rien à dire. »
La nécessité biologique - Fourcade a 88 ans - ne détermine pourtant pas entièrement le mouvement de l’écriture : arrivé au bout de ce qu’il avait à écrire, le poète dit ce bout de façon brève, aérée, percutante. Les textes qu’il forme depuis quelques années - et qui définissent son « late style » - sans majuscules, à la ponctuation bousculée, parviennent à tisser plusieurs plans de réalité en même temps : des mots-images, des adverbes inventés, le choc de l’actualité. La mise au point de cette langue n’est pas seulement une question d’âge : elle répond au moment, à la tragédie de l’époque chez un écrivain qui n’a jamais laissé de côté l’histoire ni le présent : « Alors que je me trouve dans un hangar à planeur où s’assemble un poème inconnu (il faut cet espace pour l’envergure de ses ailes), et que je m’émerveille de l’intelligence des nervures, la tuerie à Gaza troue mon texte et déchiquette le corps des mots. » Ce ne sont pas que des paroles : la violence qui explose le monde est présente à toutes les pages - où figurent aussi des oiseaux, des désirs, des visages, tout arrive en même temps : un trait, là encore, du style tardif.
Les derniers mots du livre sont bouleversants parce que même s’ils seront suivis concrètement par d’autres (à l’heure où j’écris ces lignes, Dominique Fourcade est probablement en train d’en tracer d’autres), ils sont à jamais les derniers, exprimant la généralité des derniers mots d’un poète : « je remercie le réel d’avoir fait irruption jusque tard dans mon écriture et je remercie le mot d’avoir été le réel. Je remercie aussi l’angoisse ».
Tiphaine SAMOYAULT, Le Monde des Livres, juillet 2026.