Coudrier   

Jacques Dupin

Écrire n’est pas une fin / tout au plus un cadavre à déplacer / loin du bord. Ce nouveau livre de Jacques Dupin, le sixième chez nous, et que six années séparent du dernier inédit, l’auteur laisse entendre lui-même qu’il est écrit dans l’imminence du désastre. Mais il rend aussi plus que jamais sensible ce chantier perpétuel où un magma informe de concrétions mentales le dispute à un fonds de langue issu de l’enfance et de la culture. Il accentue, avec encore plus de violence, un mouvement de l’écriture qui serait comme l’émancipation de cette lutte que se livrent l’obscur et le dicible.

 

 

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Jacques Dupin

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Traductions

USA : The Bitter Oleander Press

La presse

Portrait de Jacques Dupin en sourcier


Acteur essentiel de son siècle de poésie, chacun de ses livres est un événement [..].


Un nouveau livre de Jacques Dupin, c’est un coup de vent coup de tramontane qui vient par-delà les montagnes du coeur. Coudrier est tel. Coup de vent sur ses livres antérieurs et leur écriture. Coup de vent sur nos repères de lecteur. Coup de vent dans les noisetiers, ces coudriers dont l’homme des sources sait reconnaître les brisées.



Jacques Dupin est un tel homme. Des brisées des coudres, il connaît la fourche propice. C’est un homme qui sait tenir - et c’est candeur instruite - la branchette du coudrier et la promener en pays sec, minéralisé pour la proposer aux eaux souterraines comme à celles de métaux précieux, à tout « ce qui gronde dans le sous-sol, sous la feuille déchirée, sous nos pas. Et voudrait s’élever. S’écrire », afin qu’elle se torde comme se tord la langue dans le poème pour laisser passer ce courant d’énergie puisé à même la nuit vivante du corps, Corps clairvoyant selon le titre donné à ses poèmes de 1963 à 1982, publié en 1999 dans la collection Poésie/Gallimard et qui reprend, Embrasure, Dehors et Une apparence de soupirail.


Né en 1927 à Privas en Ardèche, il publie son premier livre Cendrier du voyage - réédité aujourd’hui aux éditions Fissile - chez Guy Lévis Mano. Il sera parmi les fondateurs de la revue L’Éphémère chez Maeght avec Yves Bonnefoy, André Du Bouchet, Gaëtan Picon et Louis-René Des Forêts en 1966. Depuis 1986, Jacques Dupin publie chez POL - et ce sera Contumance (1986), Échancré (1991), Grésil (1996), Ecart (2000), De singes et de mouches précédé de Les Mères (2001) et aujourd’hui Coudrier ; chez Fata Morgana et aux éditions Farrago, Alberto Giacometti en 1999 et Matière d’infini (Antoni Tàpies) en 2005. Son activité de poète s’est toujours doublée de nombreuses interventions moins sûr qu’à partir de la peinture. La plupart sont reprises dans L’Espace autrement dit (Galilée, 1982).


Bernard Noël écrira à son propos dans Strates, Cahier Jacques Dupin que dirigea Emmanuel Laugier chez Farrago en 2000, « Quoi ? Il y a vingt-cinq ans qu’a paru Dehors : fallait-il tout ce temps pour remarquer à quel point il décape radicalement la poésie » et François Bon dans une préface pour Rien encore, tout déjà paru chez Seghers en 2002 : « Jacques Dupin est de notre temps, et en avant de nous. Par l’âge notre aîné, mais par l’oeuvre, largement constituée, pourtant encore ouverte, en avant. »


[...]


Alain Freixe, L’Humanité, 5 octobre 2006



L’âcre nudité de Dupin


Un nouveau recueil de l’auteur de « Gravir »


Pour Jacques Dupin, l’expérience poétique est, de son propre aveu, « une pratique et une agonie ». Le premier terme désigne l’acte volontaire et déterminé d’un homme debout dans sa propre langue, loin de toute abdication. Le second exprime l’envers d’ombre de cet acte, une débandade, une fin qui se prolonge - ce n’est pas la mort, le silence, mais nous n’en sommes pas loin. Né en 1927, critique d’art, spécialiste de Miro et de Giacometti, Dupin dirigea longtemps la galerie Maeght et fut l’un des animateurs de la revue L’Ephémère. Son premier grand recueil, Gravir, fut publié chez Gallimard en 1963. Depuis 1986, c’est chez POL que paraissent ses principaux livres de poèmes. Le coudrier est l’autre nom du noisetier ; c’est aussi la matière de la baguette du sourcier. Le bois qui se tord, l’appel en direction de ce qui va jaillir ? Pas d’autres titres, pas de chapitre, une ponctuation réduite à quelques rares virgules : économie extrême où la scène du poème se vide de tout décor, de tout morceau de bravoure verbale. Les vers semblent réduits à leur expression la plus dénudée : «écrire n’est pas une fin/tout au plus un cadavre à dépecer/loin du bord ». Ou bien : «foin des mots de poésie/je me jette/contre ». Si le poème de Dupin devait dégager une odeur, elle serait forte et âcre, s’il était un visage, il grimacerait, comme sous l’injonction d’un refus, d’une révolte, d’une douleur. Les mots s’entrechoquent, se jouent d’eux-mêmes : «je ne tente si j’écris/que le vice de forme/qui délace un revers halluciné ». A la fin, ce vers quoi on s’est mis en route, cet espoir de jaillissement, est le poème lui-même, que l’on tutoie : «ce que j’aime du savoir de toi/c’est l’envers, c’est l’en-deça/le souterrain tentaculaire ». A lire absolument pour se convaincre de la violente et âpre nécessité que la poésie, en quelques oeuvres indiscutables, est apte à exprimer.


Patrick Kéchichian, Le Monde des Livres, le 23 juin 2006



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