L'Ile des morts   

Jean Frémon

Des carnets tenus par le personnage principal du roman, construisent un récit, d’ellipse en ellipse.
Mais où sont les événements ? Sous le microscope de Soskine, des invasions, des hécatombes. Dans une tache d’aquarelle figurant le pétale d’une rose, des orages, des éclaircies. Sous le calme de Sidi. Dans les horoscopes chinois que dévoile Van Gulik. Dans les tressaillements de joie des oiseaux et des quadrupèdes au moment du coït. Dans l’étrange pouvoir du chapeau d’un mort. Dans la course vaine pour fixer les apparences de ce qui change. Dans les tremblements qui s’emparaient des Shakers lorsque l’Esprit descendait en eux. Dans les gémissements de tous...

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Jean Frémon

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Espagne : Alianza Editorial | USA : Green Interger

La presse

Ellipses


Qu’est-ce qui donne un sens à l’existence ? Ou, pour se rapprocher de la vision du monde qu’a le narrateur auquel Jean Frémon donne la parole : où sont les évènements ? Qui influence qui ? Qui copie qui ? Qui mange qui ? Qui aime qui ? Qui désire qui ? La vie, dans L’Île des morts, est une sorte de grand jeu dangereux dont les règles sont mal établies, et c’est pourquoi il est important de chercher à les comprendre. Alors, le narrateur - qui pourrait tout aussi bien être Jean Frémon lui-même, cet écrivain qui cherche depuis vingt-cinq ans, dans une discrétion que regrettent ses admirateurs, à réinventer la réalité - pose les uns à côté des autres les éléments en sa possession, et tente de reconstituer le puzzle de la vie même.
Celle-ci prolifère en particulier dans le genre animal où l’imagination de la nature en matière de reproduction et, donc, de sexualité, paraît sans limites. Sinon que, quand même, l’home est capable quelquefois d’inventer ce qui lui donnera l’impression de bâtir un monde à la mesure de ses rêves. C’est Victor Hugo attribuant au poulpe un tempérament amoureux que l’observation scientifique ne confirme pas. C’est le narrateur cherchant, un peu partout, des reflets, des doubles et des ellipses collectionnées comme si cette forme avait par elle-même un pouvoir de définition qui dépasse largement sa propre signification graphique. D’ellipse en ellipse ; l’histoire se construit, sur un mode mineur mais implacablement.
Jean Frémon possède, comme peu d’écrivains aujourd’hui, l’art de nouer des liens étroits entre les concepts et le monde concret. La théorie, chez lui - ou chez ses personnages-, devient quelque chose de joyeux qu’on ne parvient pas à prendre tout à fait au sérieux bien qu’on soit contraint d’en reconnaître la nécessité. Et puis, au sein de ces assauts de plaisante érudition, un amour s’éloigne, un autre naît. Comme dans un roman, ou comme dans la vie, n’est-ce pas la même chose - reflet, imitation ?
Les ellipses sont aussi des silences. Et Jean Frémon pratique l’omission avec un sens aigu de ce que verra son lecteur entre les lignes. On se croit libre de jouer avec les blancs du texte, mais ce n’est pas si simple. D’ailleurs, malgré ses apparences de livre fragmentaire, éclaté, chaotique comme le réel, L’Île des morts nous conduit quelque part. En compagnie de quelques êtres étonnants, des sortes d’aimables monomaniaques dont on se dit qu’ils ne feraient pas de mal à une mouche mais qu’ils sont peut-être occupés à s’égarer, pour mieux se retrouver, dans leurs préoccupations d’entomologistes, de paléontologues, de zoologistes ou d’astrologues...


Pierre Maury, Le magazine littéraire, Juillet 1994


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