Period   

Traduit de l\'américain par Julia Dorner

Dennis Cooper

Period clôt le cycle romanesque commencé avec Closer puis poursuivi avec Frisk, Guide et Try. Il en est en quelque sorte l’aboutissement, l’apothéose. Et si, à l’instar des précédents ouvrages, la violence y est présente constamment, elle n’est peut-être plus la caractéristique dominante de ce livre. Bien sûr, on retrouve les mêmes personnages d’adolescents complètement démolis, criminels ou victimes quasi consentantes, le même dérèglement de la société, et la drogue, et la musique avec ici, en plus, le satanisme. Mais il semble que la question qui est au cœur du texte soit celle de...

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Dennis Cooper

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La presse


Personnages



Entretien avec Danielle Mémoire



Votre œuvre dans son ensemble me fait penser à cette phrase rencontrée dans Modèle réduit : «Déjà revenant sur nos pas. À peine partis, déjà revenant sur nos pas.» Les personnages rencontrés dans Les Personnages sont ceux de Modèle réduit;(1999) et de Bis repetita;(2000)… Il semble que vous aimiez par dessus tout écrire une chose puis son contraire et faire marche arrière… Est-ce un parti pris?

J'ai plusieurs réponses, dont une toute faite que j'ai écrite sous la plume d'un personnage, Alfred, selon moi le pire de tous. Ce n'est pas une réponse vraie mais une hypothèse relativement présente. Je crois que quelque chose dans ma manière d'écrire est tout bêtement une déformation due à des études de philosophie. Une attitude qui consistait à croire ou à vouloir parer à toutes les objections possibles. Ce qui donne une sorte d'écriture terriblement freinée et terriblement rétrospective mais regardant l'écriture même. L'autre chose écrite sous la plume d'Alfred, c'est que je me suis demandée si je ne souffrais pas d'une autre déformation qui aurait été celle de quelqu'un qui aurait traversé une longue période d'agraphie. Au lieu de raturer, on corrige par écrit. C'est vrai que ça m'a amusé de construire un personnage pour qui c'est le cas. Mais ce n'est absolument pas le cas en ce qui me concerne. Plus généralement, je m'intéresse aux conditions de la production d'un texte. Je ne crois pas que ce soit une vérité absolue mais il y a l'idée que l'écriture est une rature, pas une vraie rature mais une manière de raturer ce qu'on vient de dire.


Est-ce que cette vision de la littérature rejoint votre vision de la vie ? En mettant sur le même plan diverses contradictions ne livrez-vous pas votre manière d'appréhender l'existence ?

Récemment, j'ai été amenée à rendre compte de la raison pour laquelle finalement j'avais écrit de la littérature plutôt que de la philosophie. Je donnais pour principale raison, que c'était quelque chose qui était lié à la volonté d'écrire. Ce que j'ai fait en vérité toute ma vie. J'ai commencé à écrire très tôt et très tôt j'ai pensé que quand je serai grande j'écrirai des livres. Mais je crois que je ne serai jamais parvenue à écrire un livre de philosophie. Ça a un lien avec ce que vous disiez, c'est-à-dire que je pense que je n'aurai jamais pu finir parce que je serais toujours revenue en arrière, et à toute échelle, à l'échelle de la phrase, d'un paragraphe, du livre même. C'est quelque chose qu'il m'arrive d'éprouver très fortement dans le cas d'ouvrages dans lesquels quelqu'un énonce une thèse. C'est cela, n'est-ce pas, les gens ont une thèse et ils écrivent un livre. Il y a alors un autre livre dans lequel quelqu'un d'autre dit non, son contraire, puis un troisième… Moi, je ne comprends pas comment on ne peut être chacun de ces auteurs. Avec la littérature, par opposition à la philosophie, et même la littérature qui se range de façon imprécise dans la catégorie de roman, il y a la possibilité d'une fin. La fin est hors de soi. Un livre de littérature peut trouver un principe de clôture ou de structure qui n'est pas de l'ordre de la vérité de l'énoncé. C'est un principe d'arrêt. Même si mes livres peuvent paraître anarchiques, ils s'arrêtent à un moment donné. À un moment donné, mon livre a fini son expansion et son retour sur lui-même. Je peux l'apporter à mon éditeur.


Vos trois derniers livres sont imbriqués les uns dans les autres. Ils font partie d'un projet d'ensemble. Ils ne racontent pas véritablement d'histoire mais tentent d'en raconter. Ce qui prédomine, c'est le commentaire de cette tentative. Des éléments récurrents rassemblent ces différents romans. Il y a des personnages, des lieux, deux surtout, très énigmatiques, Saint-Ulmère et Brioine, et des anecdotes, dont une, tragique et marquante, un meurtre…

J'ai un projet depuis longtemps, celui d'écrire un seul livre. Je voulais écrire un livre qui montre un auteur écrivant son journal, essentiellement un journal de travail. Ce serait un romancier qui aurait de temps en temps des idées de fictions et peut-être y mettrait-il des réflexions philosophiques, ou de diverses disciplines. Probablement, comme un de mes personnages, je dois avoir une exigence de globalité. J'aimais beaucoup dans la philosophie le fait que tout puisse relever de la philosophie et j'ai pensé que si tout pouvait relever de la philosophie, tout pouvait encore plus relever de la littérature. Une autre chose qui m'intéresse de façon patente, ce n'est pas le rapport de la réalité à la fiction, je ne sais pas ce que c'est que la fiction, mais c'est la possibilité des emboîtements de fictions et de sujets. Mon éditeur pense que mes livres sont des livres sur l'identité. Moi, l'identité, ça ne m'intéresse pas beaucoup. Cette espèce de tremblement sur le sujet est davantage une conséquence. Mon éditeur pense que c'est très inquiétant et aussi formidable que l'on doute de soi.


Ça va plus loin. Il semble que ce que vous essayez de montrer, c'est que l'on n'est fait que de contradictions, que la vie est une redoutable contradiction. C'est une notion extrêmement abstraite. Plusieurs auteurs ont œuvré, œuvrent dans ce sens. Nathalie Sarraute, Jacques Roubaud dont le travail dans une certaine mesure, s'apparente au vôtre. Avec ces bifurcations, ces incises…

Il y a des choses qu'on pense. Je ne parle pas d'une pensée, mais de ces choses qu'on pense à un moment donné qu'il faut arriver à dire dans le même temps qu'il y a des contradictions et qu'on est contradictoire.


Mais revenons à ce projet, à cet auteur…

Dans mon projet, cet auteur, qui aurait des idées de fiction s'installerait lui-même à l'intérieur de ces fictions, deviendrait un personnage. Ceci m'intéresse dans le sens où ça a à voir avec le sujet de l'énonciation. Mon problème c'est que je ne sais plus très bien ce qu'il y a dans les livres que j'ai publiés. Très vite, je me suis dit qu'il n'y avait pas de raison pour que l'auteur n'ait pas les mêmes problèmes que moi. C'est peut-être une façon de mettre en scène directement la question de « qui parle »? De l'idée de concevoir un auteur modèle, je suis passée au projet d'un livre modèle. J'ai pris énormément de notes et très vite j'ai vu que c'était un projet en expansion… J'ai écrit deux livres Dans la tour et Trois Capitaines, qui est comme une sorte de théorème dans le sens où l'écrire c'est arriver à résoudre le problème que pose son écriture. Je me suis aperçue après coup qu'il y avait un rapport entre les structures de ces deux livres et que le deuxième était plus complexe, la même chose à la puissance deux. Avec Parmi d'autres, j'ai rencontré des problèmes de la même nature que ceux rencontrés en écrivant les précédents livres et en même temps je me suis rendue compte que je disposais de plus d'outils, de plus de facilité. J'ai eu beaucoup de plaisir à écrire Parmi d'autres. Sa structure présentait vraiment une progression et j'ai pensé à ce moment-là que je n'étais pas sûre qu'il existait pour moi, une forme qui puisse être supérieure. Quand j'ai eu fini ce livre j'étais complètement désespérée, je ne pouvais plus écrire quelque chose qui fabrique sa propre nécessité, dans un champ aussi large. J'ai pensé alors qu'un livre modèle pourrait avoir une structure dans le même rapport que Parmi d'autres, ou peut-être pas de structure du tout… Quelque chose qui s'effondre sous son propre toit. C'est un projet monstrueux et il est vrai que je tends plutôt à aller naturellement vers les choses monstrueuses.


Ce monstre dont vous parlez, c'est ce projet dont les livres qui ont suivi Parmi d'autres font partie ?

Oui, ils appartiennent à un seul projet mais c'est plutôt dans l'échec de ce projet parce que je voulais vraiment n'écrire qu'un seul livre.


À partir de quel moment sont apparus à l'intérieur de votre projet ces personnages, histoires et lieux récurrents ? Appartiennent-ils à la fiction ou à l'autobiographie ?

Je racontais l'autre jour à mon éditeur qu'à l'intérieur du Corpus, je pourrais très bien raconter ma vie. Mais rien n'est autobiographique. Il y a des thèmes que je me suis amusée à mettre dans mes livres pour que ça ait l'air d'être la vie de quelqu'un. Ça m'amuse de fabriquer quelqu'un qui soit l'auteur de mes livres, un personnage de papier. Comment viennent-elles, ces fictions dans mes livres ? Eh bien tout simplement, ce malheureux auteur qui devait écrire un livre modèle, il fallait qu'il ait des idées de roman. Il y a beaucoup d'histoires dans mes livres, mais par ailleurs ces histoires doivent toutes pouvoir se combiner, un personnage doit pouvoir passer d'une histoire à l'autre. Elle sont forcées. Plus généralement est présente l'idée que toute histoire racontée peut faire fonction d'une réalité par rapport à laquelle tout le reste est une fiction.

A partir du moment où la chose est énoncée, elle devient réalité même à l'intérieur d'une fiction ?

Elle est la réalité par rapport à une autre fiction qui est dans le livre.

Une chose arrive et une autre s'annule ?

Peut-être… Cela signifie qu'il y a quelque chose de l'ordre de findécidé. On ne sait pas ce qui est vrai mais quelque chose est vrai.
est un livre « index » des personnages du Corpus. Ces personnages ont déjà été rencontrés dans vos livres précédents. Pourquoi présenter les personnages après l'action, la narration ?
Ce n'est pas du tout le but. Je me suis simplement demandée si on pouvait faire un livre comme ça. Ce qui m'a plu, c'est que ça commence par A et finit par Z. Ça satisfait mes besoins de forme. Mais ce livre n'est pas un index. Je ne suis pas d'accord avec ce sous-titre. Ce n'est pas moins ni plus, certes, un roman que les autres.
Vous évoquiez dans Lecture publique (P.O.L 1994), proposant l'analyse des Mille et une nuits, la notion de salut par le récit. C'est ça, pour vous l'écriture ?

Oui, c'est fondamentalement ça et c'est un peu forcé. Mais c'est strictement le cas des Mille et une nuits. Schéhérazade raconte pour ne pas mourir. Ce qui la sauve, c'est le récit, c'est littéralement ça. J'étais assez contente de pouvoir l'utiliser comme une métaphore.

Vous êtes toujours dans votre Corpus ?

Oui, assez souvent. Il est conçu comme ça. C'est une machine à dévorer le monde. Et puis non, quelquefois, je n'y pense pas et je m'intéresse à des choses qui ne sont pas dans mes livres.


Propos recueillis par Marie-Laure Picot, Le Matricule des anges, n°34, avril-mai 2001


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