Le Ravissement de Britney Spears   

Jean Rolin

Faut-il prendre au sérieux les menaces d’enlèvement qu’un groupuscule islamiste fait peser sur Britney Spears ? Les services français (les meilleurs du monde) pensent que oui.
Certes, l’agent qu’ils enverront à Los Angeles pour suivre cette affaire présente quelques handicaps – il ne sait pas conduire, fume dans les lieux publics, ignore presque tout du show-business et manifeste une tendance à la neurasthénie –, mais il fera de son mieux pour les surmonter, consultant sans se lasser les sites spécialisés, s’accointant avec des paparazzis, fréquentant les boutiques de Rodeo Drive ou les bars de Sunset Boulevard, jusqu’à devenir à son tour...

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Jean Rolin

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Traductions

Espagne : Astéroide

La presse

Sur la piste de Britney Spears


Dans ce roman désopilant où la pop star américaine semble menacée par des islamistes, tout est vrai, ou presque. La preuve.


Los Angeles, le 14 mai 2010. Dans la capitale mondiale des embouteillages, où l’usage de la voiture semble si vital qu’il est préconisé par le moindre guide touristique, les services culturels du consulat de France sont formels : « Si vous voyez quelqu’un marcher, c’est Jean Rolin. » L’auteur de L’Explosion de la durite, qui a débarqué ici me 1er avril, vous le confirme en extirpant de sa veste froissée un vaste plan de l’agglomération. Bien sûr, il est là parce que chacun des ses livres « procède de la définition d’un territoire » et que « Los Angeles, d’un point de vue cartographique, est fascinante. » Mais c’est aussi avec le flegme et l’irréfutable logique d’un gentleman britannique en vadrouille, parce qu’il a « la réputation, pas tout à fait infondée, d’être allé un peu partout sans jamais conduire » : « On m’avait donc souvent cité cette ville comme le seul endroit du monde où, sans permis, je n’arriverais pas à me démerder.  »
Après avoir arpenté le Proche-Orient, la Bosnie en guerre ou encore l’Afrique du Sud en plein apartheid, il est donc devenu incollable sur les bus de mégapole, dont les seuls usagers sont des « handicapés, des femmes de ménage mexicaines et des démons ». Il peut vous certifier que les polars de Michael Connelly sont " très bien documentés "sur la géographie locale. Son propre séjour a d’ailleurs commencé comme un roman noir, dans un motel sordide qui prétend avoir hébergé Jim morrison. Rolin n’y a pas fait de vieux os. Quand il a vu, sur le parking, le corps sans vie d’un des travestis qui s’y prostituait, il a décidé d’aller voir en face, où " pour un prix légèrement inférieur ", il a pu "jouir d’une chambre extrêmement spacieuse équipée de tout le confort moderne ".
La conversation le révèle pourtant bien vite : Rolin a autre chose en tête que de faire le tour des motels. Cette chose, quand elle se ne rase pas subitement le crâne, est le plus souvent blonde. Elle a vendu des dizaines de millions de disques, subi une cure de désintoxication à la suite de virées particulièrement alcoolisées dans son célèbre coupé Mercedes, et ne peut sortir acheter une robe Chanel dans Rodeo Drive sans être poursuivie par les innombrables paparazzis auxquels, tant bien que mal, tente de se joindre ces jours-ci l’irrésistible autour de L’homme qui a vu l’ours. On devine qu’elle lui a déjà valu de grands moments de solitude, et pas seulement dans cette librairie où il «  s’est déshonoré en demandant une livre sur elle. Le lendemain j’ai acheté un Conrad pour me rattraper. » Cette chose s’appelle Britney Spears. Oui l’ex-gauchiste de L’Organisation le grand reporter à qui l’ont doit Chrétiens et La Ligne de front, le styliste que beaucoup considèrent à juste titre comme l’un de nos meilleurs écrivains, est là pour ça, à pied dans L.A : « Écrire le livre d’un homme de mon âge et de mon style qui cherche à apercevoir Britney Spears. »
Moscou, décembre 2010. Il fait –16° C, la nuit tombe à 16 heures, et Jean Rolin, invité ici à l’occasion de la traduction d’Un chien mort après lui, en profite pour vous guider dans le décor de son précédent livre, à la recherche des chiens errants dans les alentours de la gigantesque gare de Kazan, à proximité d’un coupe-gorge peuplé de « boutiques de plus en plus foireuses » à mesure qu’on s’y enfonce. Une façon d’oublier qu’il serait bien resté à Saint-Nazaire, face au grandiose panorama maritime décrit dans son Terminal Frigo, pour y poursuivre la rédaction de ses aventures californiennes. Il s’est promis d’en remettre le manuscrit avant la fin de l’année.
Paris, juillet 2011. On retrouve Jean Rolin dans le deux-pièces exigu qui, sous les toits, lui tient lieu de résidence principale. Cet homme ponctuel à rendu son livre le 31 décembre à 22 heures et l’a intitulé Le Ravissement de Britney Spears, ce qui se veut davantage un clin d’œil qu’un hommage à Marguerite Duras. C’est un chef d’œuvre d’humour et de mélancolie rentrée, un roman d’espionnage souvent désopilant doublé d’un passionnant reportage sur l’Amérique et ses excès. Parce qu’un groupuscule islamiste aurait décidé, selon les renseignements fournis par un nommé Fuck, de s’en prendre à la chanteuse de (You drive me)Crazy, un agent secret a été chargé par les services français de veiller sur elle, à distance, avant d’être exfiltré au Tadjikistan. C’est le narrateur, il ressemble comme un jumeau à un certain Jean Rolin.
Tout ce qu’il raconte, ou presque, a été vécu par l’écrivain à Los Angeles au printemps 2010 : les planques avec des paparazzis qui « partagent le dédain du public pour le métier qu’ils exercent » ; les impressionnantes funérailles du chef de la police ; la manifestation d’immigrés espagnols ; l’intérêt croissant porté à la figure attrayante de Lindsay Lohan ; les heures passées sur thehollywoodgossip.com et quelques autres « sites spécialisés » où l’on peut suivre en direct chaque déplacement de la moindre vedette de télé réalité ; le formidable épisode du très select hôtel Marmont, où l’auteur confesse d’être «  effectivement introduit, en franchissant par effraction une haie du thuyas, pour se retrouver dans une réunion privée où personne ne l’a repéré comme un intrus » ; et même ce moment historique où Rolin, comme son anti-héros, s’est mêlé à la foule « à la sortie d’un bar gay très connu, The Abbey, le jour célèbre où Britney ne portait pas de culotte – ce qui est en fait une façon de parler puisque les jours où elle ne porte par de culotte sont apparemment innombrables. »
On rit beaucoup dans la compagnie de ce pied nickelé en service commandé, mais pas seulement. Car on distingue ce qui rend si précieuse la prose de cet écrivain : elle invente un autre rapport au réel, en témoignant de faits qui se trouvent en permanence soumis à toutes sortes de questions et d’hypothèses. La menace islamiste, comme le star system hollywoodien, reposerait-elle, en partie, sur certains fantasmes douteux ? Peut-être, peut-être pas. Dans le monde de Jean Rolin, les causes et les finalités échappent toujours. Heureusement, ça ne l’empêche pas de marcher. Et nous avec.


Grégoire Leménager, Le Nouvel Observateur, 25 août 2011




California Song


Qui n’a jamais mangé de la tortue crue au crépuscule sur la rive du Yang-Tseu-Kiang ne sait rien du bonheur d’être en vie. Tel est le genre de considération que l’on est en droit de redouter de la part de l’écrivain qui voyage. Bien souvent, il nous en remontre plus qu’il ne nous en montre et le lecteur cloué dans son fauteuil est supposé n’avoir rien de mieux à faire que le regarder pagayer avec vigueur dans les rapides. Il n’en va pas du tout ainsi avec les livres pourtant très dépaysants de Jean Rolin. En 2009, dans Un Chien mort après lui, il nous entraînait à Mexico, à Beyrouth, au Caire, en Haïti, sur la piste sinueuse des chiens errants qui déroulaient à leur insu le fil de sa narration digressive, propice aux rencontres insolites et aux méditations inédites sur l’état du monde. Plutôt voyager puis écrire comme les chiens errent, afin de dérouter et de surprendre les réflexes conditionnés de l’écrivain voyageur.


De nombreux animaux rôdent aussi dans Le Ravissement de Britney Spears, le nouveau roman de Jean Rolin, citons le léopard des neiges, le buffle, le lycaon, la marmotte bobac, le coyote, le mouflon Marco Polo, le martinet de Vaux, l’écureuil fouisseur, le pélican, le vautour percnoptère et pas moins de soixante-dix vaches répandues sur une freeway de Los Angeles. Cela seul suffirait à nous rendre ce livre précieux tant il est rare de voir évoluer d’autres animaux que ceux de l’espèce humaine dans notre littérature qui en a pourtant depuis bien longtemps éventé tous les secrets et décrit tous les tourments.


C’est à une autre faune encore que s’intéresse ce roman, observée avec une ironie ordinairement étrangère à l’éthologie et qui n’exclut pas pour autant la précision : les célébrités people capricieuses et tourmentées de Los Angeles, au premier rang desquelles Britney Spears, mais aussi Katy Perry ou l’indocile, autodestructrice et ravageuse Lindsay Lohan pour laquelle le narrateur se prend à distance d’une affection vaguement trouble. On la partage : n’a-t-elle pas un corps pâle et menu semé d’éphélides, une moue mortelle et les yeux verts ?


Imaginons donc que les services secrets français aient vent d’un projet d’enlèvement de Britney Spears par un groupuscule islamique et qu’ils accordent foi à la menace au prétexte « qu’il n’est pas plus absurde – et plutôt plus facile – de s’en prendre à Britney Spears qu’aux tours du World Trade Center,et que la valeur symbolique de la première, aux yeux du public américain, est à peine moindre que celle des secondes ». Imaginons qu’ils envoient aussitôt à Los Angeles un agent ayant pour mission de déjouer cet attentat, de ravir la blonde au nez et surtout à la barbe des terroristes pour la faire réapparaître ensuite à Saint-Barthélemy, dans le double objectif d’en retirer de « grands avantages de prestige » et de « promouvoir le tourisme aux Antilles ». Essayons encore d’imaginer – et là, ça se corse – qu’un romancier relève le gant de développer sur près de 300 pages et sans la moindre baisse de rythme un argument aussi improbable…


Jean Rolin s’y colle et aussitôt le récit décolle. Son agent est un de ces désabusés minables et débrouillards à la fois que l’on trouve dans le roman noir, toujours à la limite de la parodie, dépourvu du permis de conduire dans la ville automobile de Los Angeles, qui n’encourt jamais de péril plus grand que celui d’être accidentellement décapité par le ventilateur plafonnier de sa chambre d’hôtel et qui s’éprend d’un sosie lui-même approximatif de Britney, toutes choses finalement pertinentes et bien comprises dans le monde de faux-semblants d’Hollywood. Cet agent est aussi le narrateur de l’histoire qu’il conduit avec plus de brio que sa mission dont le bien-fondé lui semble de plus en plus spécieux. Il s’acquitte de celle-ci pour l’essentiel en s’agrégeant aux paparazzis qui guettent devant les bars et les boutiques de Sunset Boulevard la sortie de ces petites stars tyranniques et affolées dont la gloire ne repose pas toujours sur des mérites aussi minces qu’on pourrait le penser puisque certaines ont bel et bien des seins énormes – « sur l’authenticité desquels une controverse récurrente agite la presse spécialisée », il est vrai.


L’humour et la mélancolie, le premier puisant nombre de ses traits dans la seconde, confèrent à ce roman une tonalité très étrange. La note ironiquement durassienne de son titre en dévoile pourtant la haute ambition puisqu’il s’agit ni plus ni moins de ravir à la presse people si futile les noms et les situations dont elle fait son beurre pour les transporter dans la littérature, laquelle, en effet, sous la plume audacieuse de Jean Rolin, ne recule devant rien de ce qui constitue notre monde.


Éric Chevillard, Le Monde, 2 septembre 2011.

Britney Spears, en roman !


À travers la chanteuse, Jean Rolin parle de Los Angeles.


Tout est dans le titre : Le Ravissement de Britney Spears. Un titre qui rappelle celui de Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, que Lacan avait commenté y voyant l’exemple du discours psychotique. Jean Rolin, dans son nouveau roman, joue sur l’ambiguïté du mot ravissement. Il s’agit de raconter une menace d’enlèvement de la vedette par des prétendus commandos islamistes et l’enquête menée par un minable agent secret français à L.A., chargé de surveiller ses allées et venues pour prévenir le rapt. Mais le roman parle aussi de ce ravissement que nos contemporains éprouvent pour le monde de L.A., ses vedettes et sa vacuité immense que pourchassent les paparazzi.


Jean Rolin est un délicieux arpenteur des chemins de traverse. Il adore prendre un angle original pour montrer notre planète. Dans Un chien mort après lui (son meilleur roman), il avait choisi de pister les chiens errants des villes à travers le monde. Ici, le biais de l’agent secret et de Britney Spears lui permet d’abord de sillonner L.A. à pied et en bus. Écrivain voyageur, il nous fait sentir cette ville. Il nous avait déjà fait partager ses découvertes, cet été, par un feuilleton qu’il a publié dans le Monde magazine : les boulevards, Beverley Hills, la plage de Venice, Hollywood, les restaus à la mode. C’est une rareté de voir cela depuis les trottoirs de la ville la plus motorisée du monde ! L’agent français est envoyé ensuite par ses mentors – une punition – surveiller la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan. À L.A., il a pu observer ce monde futile, étant finalement plus séduit par Lindsay Lohan que par Britney Spears.


Pour les inquiets du sort de la chanteuse, sachez que le roman ne dit jamais si la menace de rapt était réelle ou non. Envoyer à L.A. l’agent secret (Jean Rolin) était sans doute un simple coup tordu. Pour notre plaisir.


Guy Duplat, La Libre Belgique, 29 août 2011.




Le ravissement de Britney Spears, Jean Rolin


A partir d’une plongée dans le show-business, Rolin confirme son talent à saisir notre époque.


Un peu comme l’on s’est interrogé - Lacan le premier, qui lui consacra un commentaire demeuré célèbre - sur le sens du titre du roman de Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein avec lequel le titre du livre de Jean Rolin est en résonance directe, on peut se demander quel est donc ce « ravissement » dont il est ici question ? S’agit-il très prosaïquement du projet d’enlèvement de la jeune chanteuse américaine fomenté par des terroristes islamistes, noir dessein que le narrateur du roman, un agent secret français, est chargé d’empêcher, expédié pour cela à Los Angeles par l’officine semi-clandestine qui l’emploie ? S’agit-il de l’enfermement dans lequel se retrouve bientôt ledit narrateur, happé par la ville interminable et monotone, par la rumeur inlassable de la circulation automobile, prisonnier qui plus est de son improbable mission ? Ou bien le ravissement désigne-t-il finalement tout autre chose : la fascination béate, cette sorte d’attraction universelle bizarre que continue d’exercer, via la presse people et Internet, un microcosme hollywoodien non plus peuplé d’icônes, d’étoiles intouchables, mais de starlettes blondes, plus ou moins trash, essentiellement célèbres pour leurs écarts de conduite et intoxications en tous genres ? Bref, qui donc est ravi, dans cette histoire : Britney, le narrateur, le lecteur, ou tous ceux-là ensemble ?


Soit donc un agent secret - qui, entre nous soit dit, ressemble furieusement à Jean Rolin lui-même, tel que ses ouvrages antérieurs, récits plus que romans, nous l’ont fait connaître : antihéros revendiqué, badaud faussement désinvolte, emphatique et ironique, assidu et minutieux -, un espion donc, dont on sait par avance que la mission précédente a plus ou moins échoué, puisque le voici en pénitence dans un poste frontière paumé à la frontière entre Tadjikistan et Afghanistan. Et c’est de là que, tantôt pour lui-même, tantôt pour distraire le soldat tadjik dont il partage le bureau, il revient sur cette mission à Hollywood dont il ne sait toujours pas - nous non plus, et ce n’est pas là le moindre des charmes du roman - s’il s’agissait ou pas d’une mauvaise plaisanterie qui lui aurait été faite par ses supérieurs : « Des collègues m’ont d’ailleurs affirmé qu’elle (la mission) figurait dans le planning, après mon départ, sous le nom de code Poisson d’avril, ce qui, à proprement parler, ne prouve rien... »


En fait d’empêcher l’enlèvement de Britney, la première tâche, pour le moins épineuse, consiste déjà à la localiser et à l’approcher. Ce à quoi s’emploie, sans trop de conviction ni de hâte, notre agent secret, prenant notamment appui sur son amitié naissante avec quelques paparazzis en planque à Bervely Hills ou West Hollywood. Même si bientôt le voilà détourné de son objectif par un intérêt croissant, et purement sentimental, pour Lindsay Lohan, autre navrante héroïne pour tabloïds.


Mais au-delà des rebondissements de la drolatique enquête, au-delà même de la réflexion qui s’esquisse sur l’essence du rayonnement des icônes contemporaines, si pâles et défaites, la toile de fond du livre en devient très vite le motif central. Los Angeles, que le narrateur arpente sans fin, piéton infatigable et solitaire offrant de la ville des anges un tableau dont Jean Rolin, génial écrivain paysagiste, formidable poète réaliste et contemplatif, détient seul le secret : vaste étendue urbaine à l’architecture hétéroclite et au décor sonore entêtant, dédale tentaculaire d’autoroutes et de quartiers luxueux ou interlopes, palais de stars, friches et terrains vagues mêlés... Une ville à l’image des dieux que notre époque s’est choisie : aberrante et captivante, absurde et attachante, absconse et magnétique.


Nathalie Crom, Télérama, 20 août 2011.



Britney Spears ? C’est Jean Rolin qui en parle le mieux


La chanteuse est sous tutelle paternelle depuis 2008, mais depuis quelques mois, ses fans demandent sa libération sous le hashtag #FreeBritney. En 2010, l’écrivain Jean Rolin était parti à Los Angeles sur sa trace, alors qu’il ne sait pas conduire. Entretien avec le britneyologue le plus éminent de l’Hexagone.
Britney Spears va-t-elle enfin se libérer de la tutelle de son père, qui contrôle sa vie depuis 2008 ? Cela fait plusieurs mois que le mouvement #FreeBritney enflamme les réseaux sociaux. Avec des manifestations régulières aux Etats-Unis de fans demandant aux juges de statuer pour affranchir la star de la tutelle paternelle. Le compte Instagram de la chanteuse est devenu l’endroit le plus bizarre d’Internet. Dans une espèce de « Da Vinci Code » pop, ses followers (27 millions, quand même) décryptent la moindre de ses tenues, le moindre émoji, la moindre « choré » : ils y voient des messages d’appels à l’aide cryptés. Même le nombre d’internautes que suit Britney via Instagram aurait une signification occulte : « Elle est abonnée à 116 comptes. A l’envers, ça fait 911, le numéro d’appel à l’aide aux Etats-Unis », nous explique une fan.
Pour y voir plus clair, nous avons souhaité faire appel à un expert en science britneyesque : Jean Rolin. En 2011, l’écrivain voyageur et poète (qui pourrait ainsi nous embarquer en nous causant d’un container ou d’une durite ? A part lui, on ne voit pas) publiait ce petit bijou : « Le ravissement de Britney Spears ». Nous n’avons pas évoqué son dernier livre, « le Pont de Bezons », qui était déjà chaudement recommandé par BibliObs, pour nous concentrer sur sa relation avec l’inoubliable interprète de « Oops!... I Did It Again ». Entretien


L’OBS. Quelle a été votre première rencontre avec Britney Spears ?
Jean Rolin. C’était lors d’un reportage de deux mois auprès des chrétiens palestiniens, à Bethléem, dans les années 2000. Britney était déjà célèbre, je suppose. J’étais chez l’un d’eux, un commerçant, très pieux, en pleine interview. Et puis le voilà qui s’esquive. Je me retrouve seul avec sa gamine de 8 ans, dans le salon. A la télé, soudain, Britney Spears apparaît. Elle chante une reprise de « I love Rock’n’roll » et le clip est assez provocant. J’ai rarement été aussi mal à l’aise. C’était dû à la présence de la fillette qui regardait, je crois que c’est elle qui avait mis la chaîne, je ne savais pas trop que faire, je regardais quand même les déhanchements suggestifs de Britney Spears, en me disant, mon dieu, si jamais le père revient, il va s’imaginer que c’est moi qui ai voulu mettre Britney Spears à la télé, que j’ai tenté de dépraver sa fille !

Cela aurait pu être encore pire si vous aviez été chez les talibans.
Vous ne croyiez pas si bien dire, car mon deuxième souvenir marquant d’un clip de Britney, c’est justement lors d’un reportage, cette fois sur les containers, où je me suis retrouvé en Afghanistan, que je connais mal, je précise. C’était à l’aéroport de Kaboul, dans la partie américaine. Dans la salle d’attente, il y avait un clip de Britney Spears, là aussi.
Kaboul + Bethleem + Britney Spears : c’est un combo inattendu.
Vu que je n’ai pas de télé à la maison, je ne suis pas trop au courant des nouveautés musicales et j’aurais très bien pu passer complètement à côté de Britney Spears. J’ai rarement l’occasion de regarder des clips. Sauf quand je pars en reportage.

Et Britney Spears, c’était un bon sujet de reportage ?
Au départ, j’avais surtout envie de partir à Los Angeles pour explorer cette mégalopole à pied et en transports en communs. Je ne conduis pas et on m’avait toujours dit : L.A., c’est une ville impossible pour les gens comme toi, ceux qui ne conduisent pas. Donc, je cherchais un prétexte pour y partir. Survint alors Britney Spears.

L.A., c’est Hollywood. C’est une ville peuplée de mythes qui ont inspiré des écrivains, comme Marylin… Pourquoi Britney ?
Ah non, ça, je n’avais pas envie d’aller à la poursuite d’une légende morte. Je voulais m’immerger dans un sujet « actuel ». Et qui m’était complètement étranger. Britney Spears : c’était parfait. Alors que je réfléchissais à ce projet, j’ai commencé à me documenter sur mon sujet en achetant de la presse people. Je n’en avais jamais lu. Il y avait dans un des magazines (je ne me souviens plus de son nom, ils ont des noms très étranges parfois, n’y en avait-il pas un qui s’appelait « Ooops » ?), une carte de L.A. fascinante avec tous les endroits de beuverie fréquentés par Britney. C’était en effet l’époque où elle allait mal et où la presse suivait toutes ses frasques. Cette carte, évidemment, avec tous ces endroits, avait un pouvoir d’évocation hypnotique. Elle m’a convaincu qu’il fallait partir.

Et c’est comme ça, au printemps 2010, que vous vous êtes retrouvé deux mois dans un motel à West Hollywood, à traquer Britney Spears.
Ce motel était très bien placé, car proche, à pied, de pleins d’endroits fréquentés par les stars. Il n’y en a pas tant que ça. Vous savez, les stars sont comme les animaux, elles sont finalement très grégaires ! J’y suis resté deux mois, dans ce motel. Cela a été aussi l’occasion de découvrir Internet… Je n’avais même pas d’ordinateur avant ! Je n’en avais pas besoin. D’ailleurs, je n’utilise toujours pas de traitement de texte. Je continue à écrire au feutre sur des blocs. J’avais toujours pensé que c’était inaccessible pour moi, l’informatique, mais aux Etats-Unis, on m’avait prêté un ordinateur portable et j’ai découvert le Web. J’ai réalisé à quel point, en ce qui concerne le secteur « people », la presse papier était larguée. Les sites web couvraient l’actualité Britney heure par heure ! C’était fascinant, je pouvais la suivre en permanence. Cela me faisait penser à ces animaux sauvages qu’on équipe avec des capteurs pour déterminer leur trajectoire.

Ou aux oiseaux, comme le traquet kurde, que vous connaissez bien.
Quoique je n’ai jamais mis de capteurs à un oiseau sauvage pour le suivre. Mais c’est vrai que pendant ces deux mois, j’ai eu l’impression d’être un ornithologue. Un observateur très patient… et un peu acharné. Parfois, je l’avoue, j’ai même pu me transformer en « stalker ». Mon motel n’était pas très loin à pied d’où habitait Lindsay Lohan, une autre starlette qui, à l’époque, faisait beaucoup parler d’elle. J’avais suivi quelques audiences de ces procès, à l’extérieur. Un jour, j’ai suivi un écureuil qui m’a mené à l’intérieur de son immeuble… et j’ai parlé avec le gardien. En cachant évidemment que ce qui m’intéressait, c’était Lindsay Lohan. Je n’ai évoqué que l’écureuil.

Internet était votre seule source ? Vous évoquez des paparazzis dans votre roman…C’est une pure fiction ?
Non. J’étais en contact avec le patron de la plus grosse agence de paparazzis, X17, un français. C’était ma gorge profonde ! Parfois, mon téléphone sonnait. J’entendais sa voix grave, sépulcrale. (Il imite la voix, façon espion James Bond.) « Jean, Britney est à Rodeo Drive. » Et là, je me précipitais pour tenter de trouver un bus. Évidemment, comme je n’avais pas de voiture, tout me prenait plus de temps. J’arrivais souvent trop tard.

Ah Rodeo Drive, l’avenue de toutes les boutiques de luxe… Vous étiez comme Julia Roberts dans « Pretty Woman » alors !
J’ai pas mal zoné sur Rodeo Drive, c’est vrai. Je n’osais jamais rentrer dans les boutiques, je devais donc avoir l’air très louche, mais, pour l’enquête, tout de même, je me suis forcé. Un jour, j’ai pénétré dans une boutique Dior, le vendeur a absolument voulu me faire essayer un costume Dior. Il fallait l’entendre, j’étais wonderful, great, amazing. Il fallait que j’achète ce costume, ça allait changer ma vie. Je ne l’ai pas acheté.

Peut-être qu’avec un cliché vendu à X17, vous auriez pu vous l’offrir.
Grâce à Britney Spears, l’agence X17 a effectivement gagné beaucoup d’argent. C’était un business. Pendant les frasques de Britney, le patron de X17 employait une dizaine de paparazzis qui passaient leur temps à la pister. Pendant la période où j’étais à Los Angeles, elle allait bien, elle ne faisait pas trop de bêtises, et ils n’étaient plus que deux. Je les ai rencontrés, bien sûr.

Alors, c’est quoi la vie d’un paparazzi spécialisé « Britney » ?
J’avais pas mal de préjugés sur les paparazzis, mais ces deux-là, deux Brésiliens, étaient deux types très sympathiques. Le plus âgé n’osait jamais négocier le prix de ses clichés, c’était le jeune qui s’y collait, et avec quelle ardeur : quand je les entendais, j’avais l’impression de voir deux personnages sortis du roman de Steinbeck, « En un combat douteux ». L’un avait commencé comme gardien de parking, qui est un peu le premier job pour les migrants. Devenir paparazzi, c’était une ascension sociale folle. Le plus jeune rêvait ensuite de postuler au LAPD.
Tous deux avaient une connaissance incroyable de la ville. A force de pister Britney Spears partout, ils en connaissaient tous les recoins. Je crois qu’ils éprouvaient une certaine tendresse pour elle. Comme moi d’ailleurs. Britney Spears, malgré sa célébrité, restera toujours cette petite gamine qui vient de Louisiane, d’un milieu pas très favorisé… Elle suscite l’affection, on a envie de la protéger. C’est une égarée. Mes deux paparazzis n’étaient pas des saints. Quand Britney Spears s’est rasé le crâne, cet épisode qui serait relayé dans toute la planète, ils ont fait partie de la meute qui l’encerclait. Mais en réalité, ils ne lui voulaient aucun mal. Un jour, l’un l’a repêché alors qu’elle s’était jetée dans l’océan, certainement bourrée. L’autre l’a raccompagnée de l’hôpital Cedars Sinai, sans même prendre de photos.

Vous avez planqué avec ces paparazzis ?
Effectivement. Au début, on se contentait de se croiser, je voulais essayer de tout faire en solo. Mais comme je vous l’expliquais, je n’avais pas de véhicule, je devais à chaque fois demander à des amies de me déposer, bref, je n’étais jamais assez mobile et réactif pour faire correctement le job. C’était beaucoup plus efficace de rester en planque avec eux ! On a planqué ainsi pendant plusieurs jours devant la maison de Britney Spears, à Calabezas. Rien de passionnant. On la voyait sortir faire ses courses, aller à une séance photos.
C’est plutôt le quotidien des paparazzis que j’ai trouvé très romanesque. On était dans un film en permanence. Quand on reste en planque pendant des journées entières, il faut se débrouiller pour tout. Par exemple pour soulager ses besoins naturels : on pissait derrière les portières de voiture dans des bouteilles vides… Parfois, on était sur la route, on suivait le convoi des voitures de Britney Spears (comme les gens importants, elle se déplaçait souvent avec toute son équipe, ça fait du monde), des Cadillac Escalade crème. Un jour, je n’en suis pas très fier, j’ai été embarqué dans une espèce de course-poursuite avec la Cadillac, il s’agissait en fait du chauffeur de Britney qui conduisait les enfants à l’école… Il se peut que dans la confusion, l’un m’ait tendu l’appareil en me disant, shoote, vas-y prends, la photo, il se peut aussi que j’ai obtempéré, mais je vous promets : ma photo était inexploitable !

Avez-vous rencontré Britney Spears ? Demandé une interview ?
Pas vraiment. Elle est toujours restée une silhouette très lointaine. C’était un peu le principe. Un jour, je l’avais pistée à l’hôtel Mondrian. Toute la zone où son équipe dînait était entourée d’un périmètre de sécurité, un peu comme dans les scènes de crime. J’ai essayé d’enjamber le cordon, mais j’ai été stoppé dans mon élan par un vigile armoire à glace. J’ai pas mal erré aussi au Chateau Marmont, je me suis introduit à une réception privée en passant par un talus, mais je m’étais trompé, c’était une autre star, que je n’ai pas reconnue.

Et vous écoutiez du Britney Spears pendant vos deux mois en immersion à Los Angeles.
Ah non. Je n’étais pas bien équipé pour cela. Je n’avais pas ces petites machines, vous savez, le truc où on met plein de chansons, l’iPod, ou un truc comme ça ? Mais j’avais un disque de rap côte Ouest qui me plaisait assez, même si je suppose que son auteur, Dr Dre n’est pas très recommandable. J’aimais particulièrement ce titre : « Some LA Niggaz ». Enfin, ne mettez pas le N word, hein, ce serait interdit aujourd’hui !

Vous avez vu Britney Spears en concert ?
Ah oui, quand même ! C’était le minimum ! Avant de partir à L.A., je suis allé dans cette grosse salle de concert, où elle se produisait, vous savez, celle en pyramide, ah oui, Accor Arena, c’est ça. Même si ce n’est pas trop mon style de musique, j’ai été impressionné tout de même par cet abattage sur scène. Quelle force de conviction ! C’était très professionnel. Je suis retournée la voir une deuxième fois en concert alors que le livre sortait. C’était une sortie entre « P.O.L » [maison d’édition de Jean Rolin, N.D.L.R.]. Il y avait Paul Otchakovsky-Laurens, Emmelene sa compagne, Jean-Paul Hirsch. Je crois que c’était Paul qui en avait eu l’idée. Il avait toujours des idées drôles, de ce genre.

Britney Spears n’a jamais eu connaissance du roman que vous lui avez consacré ?
Je ne crois pas, non ! Nous lui avons fait parvenir le livre via son agent, mais personne n’en a accusé réception. J’aimerais me dire que c’est du fait de sa tutelle, voire de son père qui l’aurait censuré. Mais je suppose qu’il est parti dans une poubelle quelconque. Lors de la sortie du livre, nous avons organisé une signature au bar le 61. Remy Ourdan [grand reporter au « Monde » et créateur du bar N.D.L.R.] a contacté son label ou son agent, pour l’inviter. Hélas, elle n’est jamais venue.


Doan Bui, L’Obs, 29 novembre 2020


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