Oeuvres I   

Dans ma chambre – Je sors ce soir– Plus fort que moi Édition établie, préfacée et annotée par Thomas Clerc

Guillaume Dustan

Mort à trente-neuf ans, Guillaume Dustan (1965-2005) laisse une œuvre dont l’aspect provocateur n’a pas facilité la transmission. La dispersion de ses écrits entre plusieurs éditeurs et l’évolution spectaculaire de son écriture et de sa pensée ont brouillé son image. À la suite d’Hervé Guibert, Guillaume Dustan est un des grands autobiographes de notre temps. Il fallait, pour saisir l’importance de ses livres, une édition complète. Ce premier volume des Œuvres, qui sera suivi de deux autres, regroupe la première trilogie parue aux éditions P.O.L entre 1996 et 1998, Dans ma chambre, Je sors ce soir et Plus fort que...

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Guillaume Dustan

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La presse

Le sulfureux Guillaume Dustan est mort en 2005. Alors que paraissent ses œuvres complètes, l'écrivain Virginie Despentes lui adresse cette lettre

« Cher Guillaume,
La première fois que je t'ai vu, c'était à une lecture de la performeuse Lydia Lunch au Glaz'Art. Daniel, un ami commun, nous a présentés. Il m'a dit que tu écrivais et qu'il aimait ce que tu faisais mais je t'ai trouvé trop propre sur toi, et vu le titre de ton livre, Dans ma chambre, chez POL, j'ai cru que tu faisais de la poésie. Je n'ai même pas ouvert ton roman quand tu me l'as envoyé. Puis Daniel est mort, je me suis souvenue de ce recueil et je l'ai lu. Eh bien, bonjour la poésie… Tu appelais ton autofiction de la pornofiction et on ne peut pas dire que tu exagérais. Mais je ne te prenais pas particulièrement au sérieux, comme auteur. Tu faisais partie des bouffons de ma génération, c'est tout.
Depuis quelques années, je relis tes livres. C'est une surprise. Alors comme ça, c'est toi, le meilleur d'entre nous ? Et de loin. Tu as encapsulé les 90's. Cette France de la fin du siècle dernier, le Paris de la nuit, l'état d'esprit, les objets, les habitudes – ça remonte d'entre tes pages. Tout y est. Mauvaise humeur, consumérisme qu'on croyait cool, techno, jouissances à la chaîne, Madonna, Minitel, ecstasy, obsession pour les fringues, politiques identitaires, alcools blancs et pharmacopée.
Tu écrivais des romans rapides, égocentrés, avec beaucoup de descentes. Tu n'étais pas un gars sympa, tu n'étais pas une bonne personne. Mais tu étais drôle, et tu aimais l'adrénaline. Parfois tu étais sentimental, jusqu'à l'imbécillité, ce qui t'allait bien. Te lire, c'est se retrouver collé à ta nuque, comme une caméra à la Dardenne, mais chez toi Rosetta est sérieusement détraquée. Tu étais à mi-chemin entre la pétasse adolescente décérébrée et le khâgneux militant intello. Et la grande différence entre tes livres et un texte bien gaulé mais qui manquerait de consistance, c'est la mort. Il y a ce martèlement, une ombre constante, le souffle court - tu vas crever, tu ne penses qu'à ça. Et c'est vrai. Tu vas crever, très vite.
Tu étais terrorisé. C'est seulement aujourd'hui en te relisant que je le comprends. On ignorait, alors, que beaucoup de séropositifs en France fêteraient leurs 60 ans. Vous étiez condamnés. Les gens comme moi vous côtoyaient, on pensait à autre chose, nous, on n'était pas des positifs, vous vous promeniez avec la mort comme un oiseau sur vos épaules. Et on vous demandait, évidemment, de ne pas trop faire chier avec ça. L'important c'était de danser, n'est-ce pas. Range ta terreur et vis avec, et tu faisais très bien le gars qui pense à autre chose.
Ensuite tu es devenu le barebacker. Ça n'était pas très malin, remarque, d'aller te vanter de baiser sans capote. Il est même possible que tu l'aies fait en désespoir de cause, pour qu'enfin on t'invite plus souvent à la télévision. Ton côté petite pétasse, une Paris Hilton avant l'heure. C'est que c'était moins facile pour toi que pour moi, les médias. Trop de sodomie dans ta prose, trop de merde et de litres de sperme avalés pour que tu sois un auteur subversif lambda. Avec cette histoire de bareback, tu as servi sur un plateau le bon motif pour t'ignorer. Il fallait t'interdire, t'enterrer. Tu étais l'auteur qu'on doit mépriser. Vu de loin, ça faisait mec sérieux, détesté jusque dans son camp. Autant d'hostilité valide l'oeuvre. Vécu de ton point de vue, je sais que c'était atroce.
Encore aujourd'hui, cher Guillaume, ton nom provoque de petits remous offusqués. Céline, oui, Dustan, non. Tu as payé le prix fort pour ça, mais l'unique auteur maudit, le grand absent des listes officielles, le mauvais élément passé sous silence parce que trop dérangeant – c'est toi. Les autres, tous, nous n'aurons fait que faire tourner la machine. Toi il suffisait que tu l'approches pour la faire dérailler. L'époque aura digéré tout ce qui lui passait sous la dent, sauf Dustan. Quand tu es mort, le silence a été troublant.
On ne saura jamais quel genre de vieux tu serais devenu. Tu auras toujours ta belle gueule de petite frappe insolente. Si tu voyais les têtes qu'on a chopées, nous les vivants, tu rigolerais je pense. Ce mois-ci, tes trois premiers romans sont réédités en un premier tome, chez POL. C'est un beau volume, épais, tu serais content, ça a de l'allure. Bon, pour le grand couronnement, Guillaume, je crains qu'il faille attendre un peu. L'époque n'est pas à la glorification de la baise pédé, du mauvais esprit et de la militance gay. Tu es mort depuis presque huit ans. Tu ne ressemblais pas à un écrivain français. Tu étais beau, dangereux, drogué, séducteur, ta voix était à tomber par terre de sexy. Une drôle de grimace remontait ta bouche d'un côté quand tu souriais et on ne savait pas trop si tu étais doux ou teigneux, fort ou désespéré. Tu étais excitant. Tes romans te ressemblent. C'est un plaisir de te retrouver.
À très vite, V. 

Virginie Despentes, Le Monde, 31 mai 2013

Portrait de Dustan en moraliste

En 2005, quand Guillaume Dustan est mort (à 39 ans) des suites d'une intoxication médicamenteuse, je me trouvais de permanence au journal. On m'a demandé d'écrire très vite sa nécrologie. De William Baranès, alias Guillaume Dustan, je ne connaissais alors que l'image repoussoir répandue dans le grand public, et qu'il avait largement contribué à alimenter : celle du gay trash et de l'énarque sado-maso, magistrat le jour, partouzard la nuit, qui avait poussé la provocation jusqu'à prôner le bareback, autrement dit la revendication du « sexe sans capote » chez les homosexuels. Premier de la classe, premier de la casse aussi.
Près de dix ans ont passé et voici que ses œuvres complètes paraissent chez POL. Du moins le premier tome, trilogie inaugurale (1996-1998) où le sexe est central et cru : orgie insoutenable avec Dans ma chambre, déchaînement des corps dans Je sors ce soir, apprentissage SM dans Plus fort que moi. Cette publication affiche un but clair : arracher Dustan à sa réputation de débauché pour talk-shows ; lui restituer, par-delà les polémiques, sa force littéraire et politique.
La démarche n'est pas sans risque. C'est Thomas Clerc, écrivain, universitaire et critique de grande classe, qui s'y essaye avec beaucoup d'autorité. Dans l'édition de ce volume, il a l'audace de brosser un portrait de Dustan en intellectuel d'avant-garde, et même en moraliste de son temps. Un intellectuel anti-intello, qui prend le sexe au sérieux et place le corps au centre de sa philosophie. Un moraliste au sens baudelairien du terme, confrontant ses contemporains à des questions qui traversent la société mais qu'elle ne veut pas voir. À travers cinq mots-clés, et après discussion avec Thomas Clerc, voici le portrait d'un autre Dustan.

Affirmation

« Alors je me dégoûterai tellement que ce sera enfin le moment de me tuer », note Dustan à la fin de Dans ma chambre. Quand on referme la trilogie, ce sont des formules comme celles-là qui hantent l'esprit. Des mots qui semblent structurer une passion nihiliste.
Telle n'est pas la lecture de Thomas Clerc, qui voit essentiellement dans l'écriture clinique de Dustan un geste d'affirmation : « Cette affirmation est double, dit-il. Face à la négativité d'une société peu favorable aux minorités, face à la maladie aussi, il affirme son identité d'homosexuel sur un mode volontairement outrancier – ce qui lui vaudra l'hostilité des “queers”, qui se méfient de toute notion d'identité. Pour Dustan, l'homosexualité n'est ni menaçante ni normale, c'est un vitalisme. Et la littérature, qui permet une telle affirmation, constitue une forme de salut. »

Avant-garde

« Une littérature où l'on ne chercherait pas d'abord à plaire serait-elle bien française ? », osait demander, jadis, le critique Albert Thibaudet (1874-1936). Dustan ne peut guère prendre place dans cette tradition nationale-là : agressant d'emblée son lecteur, il ne cherche pas à lui en mettre plein la vue, mais plein la gueule. Et pourtant, loin d'envisager cette prose comme un exhibitionnisme fanatique, Thomas Clerc l'inscrit dans une autre filiation, celle des avant-gardes esthétiques et politiques : « Bien qu'il soit isolé, on ne peut pas séparer Dustan de tout un mouvement autobiographique. Effectivement, à ses yeux, la littérature n'est pas faite pour plaire. Il décrit les choses telles qu'elles sont, il montre la réalité sous son jour le plus nu. Et il relève de l'avant-garde au sens où, pour lui, la littérature doit transformer les conditions de vie, tracer l'horizon d'une plus grande liberté, d'un libéralisme au sens politique du terme. »

Boîte (de nuit)

« Il y a déjà un peu de monde. Je mate en me disant que c'est cool d'être là à nouveau, parmi mes frères du ghetto. ». Chez Guillaume Dustan, la boîte de nuit est un territoire libéré, la danse un mouvement d'émancipation. A première vue, les clubs qu'il décrit semblent être très « orientés », peu propices à susciter l'identification du lecteur hétéro. Or là encore Thomas Clerc surprend en affirmant que chez Dustan, le night-club n'est pas un lieu de distinction ou d'exclusion, mais plutôt l'espace où se dessine quelque chose comme un monde partagé : « Pour lui, la boîte est un lieu d'égalité où l'échange physique et social apparaît possible. Un endroit où les règles sociales de la contrainte sont inversées : le corps prend le pas sur le langage, le désir sur la contrainte. Dustan est l'un des premiers écrivains à avoir fait de la boîte de nuit non un décor de divertissement mais un modèle. Pour lui, ce n'est pas un univers de sélection sociale, mais comme un modèle qui transcende différences de classe et de sexe. La danse et la musique rapprochent les gens, et au fond la boîte de nuit est le lieu d'une avant-garde populaire. Elle réalise l'idéal démocratique. »

Génération

« Il m'a dit qu'il n'allait pas venir. Nous n'avions pas le même désespoir… » Toute la prose de Guillaume Dustan paraît tendue vers ce que les détracteurs de « l'autofiction » fustigent comme les péchés du genre : égocentrisme petit-bourgeois, vain nombrilisme, auto-complaisance tapageuse. À travers son écriture « auto-pornographique », pourtant, l'auteur de Je sors ce soir participe à un mouvement d'époque porté et incarné collectivement par une génération : « En général, les années 1970 sont considérées comme une période formidable et les années 1980 sont très mal vues, affirme Thomas Clerc. Pour Dustan, c'est le contraire : à ses yeux, les années 1980 marquent une forme de libération par rapport à des grands discours qui étaient à bout de souffle. Cette époque a cherché de nouvelles formes de vie et elle les a trouvées dans un certain hédonisme, dans la volonté, finalement, d'être moderne, c'est-à-dire de critiquer la société en utilisant des formes populaires (la danse, la techno, le sexe, la drogue). »
« Dustan est l'un des rares écrivains de gauche qui refusent la mélancolie de gauche, poursuit Thomas Clerc. Il est nietzschéen, il place le plaisir au centre de la politique, celle-ci étant un art de mieux vivre. C'est en cela qu'il rejoint toute une génération qui a trouvé dans l'autobiographie l'outil de cette libération personnelle et politique. La génération précédente, celle de Foucault et de Barthes, avait une conception anti-subjectiviste de la littérature : pour eux, celle-ci n'était jamais le produit d'un « je », et l'expression directe était vue comme un leurre. Dans les années 1980, cela change. Comme si la notion de « prise de parole » théorisée par Michel de Certeau en 1968 se trouvait accomplie dans les années 1980 avec Dustan, mais aussi avec Renaud Camus, Catherine Millet, Virginie Despentes ou Christine Angot. »

Universel

« J'ai encore fait quelques conneries avant de disparaître. Branché au minitel un jeune mec, vingt-trois ans. On a partouzé no kpote avec un troisième, un blond très pâle de mon âge. » Au sein d'un milieu déjà minoritaire, Guillaume Dustan occupait une position marginale : celle de la défonce rageuse, désespérée, voire morbide.
Et pourtant, le coup de force de l'écrivain, selon Thomas Clerc, consiste à exhiber les angoisses de quelques-uns pour poser, bien au-delà de son milieu et de sa génération, des questions qui nous concernent tous. C'est à force de marginalité qu'il aurait atteint l'universel. Un universel tout en intensité, qui rayonnerait d'autant plus qu'il clive, suscitant une fraternisation globale à partir d'une singularité irréductible : « L'œuvre de Dustan est traversée par des passions communes, remarque Thomas Clerc, et les problèmes qu'il soulève, à commencer par l'identité ou l'usage des plaisirs, se posent à l'ensemble de la société. Son but est de rendre excessif des choses qui concernent tout le monde. C'est pour cela qu'il produit une littérature certes dure, mais accessible à chacun. Sa littérature doit permettre à tous de se l'approprier. Les titres de ses livres, Dans ma chambre ou Je sors ce soir, sont des formules partagées et partageables par tout le monde. Chez lui, la littérature de soi est tout sauf narcissique ou fermée. Son moi est toujours public. »

Jean Birnbaum, Le Monde, 31 mai 2013

«L’Odyssée du sexe» de Guillaume Dustan

Peut-on désormais lire Guillaume Dustan (1965-2005) pour ce qu’il fut – un écrivain –, hors de toute polémique ? Est-il possible d’oublier les perruques vert pomme ou jaune fluo et barbe de trois jours sur les plateaux télévisés, les provocations pathétiques consistant à affirmer que le Sida ne tue pas, encourageant le bareback pour revenir, quelques mois plus tard, dire sur les mêmes plateaux qu’à l’époque on était « fou » ?

Possible de laisser de côté la surenchère médiatique pour exister, immense appel au secours, pathétique lui aussi – au sens noble du terme, « poignant » – qui avait fini par faire de Guillaume Dustan une pâle copie de l’un de ses modèles, Hervé Guibert ? L’un comme l’autre ont refusé les tabous, renvoyé la société à ses silences, interdits et peurs – dont celle, fondamentale, de la mort, surtout lorsque le sexe l’affiche et l’affirme. Mais il est toujours difficile d’arriver après. Trop tard peut-être. Même lorsque l’on déclare, haut et fort, terrible vérité biographique, immense point d’interrogation historique, « jamais je ne vieillirai », citation extraite de Je sors ce soir, placée en exergue des Œuvres complètes dont les éditions P.O.L. entament la publication (en trois volumes, huit textes et un inédit annoncé dans le tome 3).

La sortie du premier volume est l’occasion de relire des textes qui ont, littéralement, fait irruption. De tenter de sortir de la provocation, de l’imprudence médiatique pour revenir dans le champ du littéraire comme du social et du politique, indissociables : écarter l’événementiel, les poses, la caricature (énarque emperruqué, gay trash invité par Ardisson) pour faire retour au texte. Sur une prose qui évolue de manière spectaculaire entre Dans ma chambre (1996) et Premier essai. Chronique du temps présent (2005) sur dix courtes années de publication, avec, en leur centre, l’hallucinant Nicolas Pages (1999) – dix années que rassembleront ces trois volumes, affirmant sous la plume de Thomas Clerc qui les préface et annote qu’il faut désormais sortir ces textes de « cette subordination » à « leur réputation, ou à ce qu’on en a vaguement entendu dire »… Un credo qu’il faudrait d’ailleurs marteler pour tant de textes contemporains.


A paru, en mai 2013, Œuvres I – Dans ma chambre, Je sors ce soir, Plus fort que moi : trois textes – 1996, 1997, 1998 une trilogie que Dustan pense comme une « Odyssée du sexe », une forme d’autopornographie. Comment se dire autrement d’ailleurs ? Il faut bien un point nodal pour rassembler des identités multiples : énarque, juif, homo, écrivain, éditeur, provocateur, magistrat, SM, séropositif. Et comment ne pas imaginer qu’il y aurait eu bien d’autres Guillaume Dustan si cette vie ne s’était pas brusquement interrompue à l’aube de la quarantaine ? L’homme comme l’écrivain ne cessait de se (ré)inventer. A commencer par ce pseudonyme choisi pour effacer William Baranès, à l’état civil, mise à mort symbolique du biographique pour entrer dans la fiction de soi. Comme il l’écrit à la fin de Dans ma chambre, « alors je me dégoûterai tellement que ce sera enfin le moment de me tuer », parcours et projet constants d’une vie (d)écrite, (dé)faite.


Parler de soi (ou de ce double, Dustan), ce n’est pas seulement se dire mais s’inventer, puiser en soi le trouble, le désir, la peur, la fascination et tout renvoyer au lecteur. Dans une violence certaine. Et en ce sens, l’écrivain sort de l’intime pour devenir public comme il échappe à la littérature gay, à ce rayon dont il avait fait une collection pour Balland : c’est bien à l’ensemble de la société et des êtres qu’il s’adresse. Plus fort que moi, en quelque sorte. Faire de la « minorité » une focale pour dire l’universel. Faire de l’intime, du secret, des alcôves, chambres et autres lieux de rencontre l’espace même d’une exhibition, d’un explicite. Qui nous renvoie à nos tabous et interdits. À notre propre identité, à nos marges et définitions.

La prose de Guillaume Dustan est crue, sans fard, dérangeante, radicale. Pas seulement parce qu’elle a le sexe pour sujet. Parce qu’elle nous force à nous libérer de nos certitudes, de nos a priori. À voir. Lire. Être troublés, menacés. En somme, si la formidable publication de ces œuvres complètes par P.O.L. sort Guillaume Dustan de l’espace de la vaine polémique médiatique, elle le place au centre du champ de la subversion, en d’autres termes, de la littérature.


Christine Marcandier, Mediapart., 13 octobre 2013

Ce qu’il reste de Dustan

Imposteur provoc ou vrai écrivain ? À l’occasion de la parution de ses œuvres complètes, retour sur une figure trash, apôtre maudit des drogues et du sexe sans capote disparu en 2005.

Sur la tombe de Guillaume Dustan, au cimetière du Montparnasse, est inscrite cette phrase « J’ai toujours été pour tout être ». Juif, pédé, séropo, SM, énarque, magistrat, auteur, éditeur, agitateur, Guillaume Dustan, mort le 3 octobre 2005 à l’aube de ses 40 ans, était tout cela à la fois. Pleinement. Assumant jusqu’au bout cette identité multiple Mais c’est avant-tout comme écrivain qu’il voulait être reconnu. Il aimait déclarer qu’il était le meilleur. Fanfaronnade typique de ses coups d’éclat, mais qui masquait une ambition immense et réelle.

Seulement, dans les années qui ont suivi la publication de ses premiers livres, son personnage médiatique a fini par brouiller les pistes et par faire oublier sa valeur littéraire. Ses déclarations en faveur du bareback – le sexe sans capote –, ses apparitions emperruquées sur les plateaux télé ont fait passer l’écrivain au second plan. Dans le texte qu’il lui a consacré après sa disparition, le philosophe Didier Éribon écrivait : « Il faisait partie du paysage culturel qui était le nôtre. Pour le meilleur et pour le pire, me dira-t-on. Peut-être. Mais que le pire ne fasse pas oublier le meilleur. »

Huit ans après sa mort, alors que paraît le premier volume de ses œuvres complètes qui rassemble sa trilogie « autopornographique » : Dans ma chambre, Je sors ce soir et Plus fort que moi, on peut enfin évaluer ce qui, du pire ou du meilleur, l’a emporté. Ce qu’il reste de Guillaume Dustan. Relire ses romans aujourd’hui, loin des polémiques et du scandale, permet de vérifier si son œuvre résiste à l’épreuve du temps ; si Guillaume Dustan, grand admirateur d’Andy Warhol, mérite davantage que le quart d’heure de gloire dû à ses postures outrancières.

Sa vie aura été un jeu de masques. Le premier : Guillaume Dustan était un pseudonyme. Né William Baranès, d’un père psychiatre et d’une mère architecte d’intérieur, cet enfant de la bourgeoisie éclairée endosse d’abord docilement le costume du garçon modèle. Lauréat du concours général, prépa à Henri-IV, Sciences-Po, l’ENA promotion Victor-Hugo. Mais ses vestes et ses chemises proprettes ne sont qu’un déguisement. Conseiller dans un tribunal administratif le jour, il hante les backrooms la nuit. En 1996, il envoie son premier manuscrit par la poste à Paul Otchakovsky-Laurens, directeur des éditions P.O.L. Il est alors installé à Tahiti où il a demandé sa mutation après avoir appris sa séropositivité.

« J’étais sidéré quand j’ai ouvert Dans ma chambre, se souvient Paul Otchakovsky-Laurens, je suis resté complètement pantois. Ce livre était comme une bombe. Avant, il y avait eu Tricks de Renaud Camus (sur les expériences homosexuelles de l’auteur aujourd’hui connu pour ses positions réactionnaires et racistes – ndlr), mais le livre de Guillaume était encore plus radical. Il y avait quelque chose de très noir et de très vital en même temps. »

On est encore saisi aujourd’hui par l’écriture frontale de Dustan. Admirateur de Duras et d’Easton Ellis, il débarrasse la langue de toute fioriture. Le cul, la drogue, les nuits en boîte, la house, les partouzes… Il expose le sexe à la gueule du lecteur. Son œuvre est traversée par le sentiment d’une mort imminente, fatalité conjurée par un élan dionysiaque, par une écriture directe, haletante, éminemment vivante. Pas de métaphores, mais un minimalisme cru et un prosaïsme ravageur qui le rapprochent d’auteurs de sa génération, ceux qui ont émergé dans les années 1990 : Virginie Despentes, Vincent Ravalec, Michel Houellebecq.

Tristan Garcia, qui a prêté de nombreux traits de Dustan à William Miller, l’un des personnages de son premier roman, La Meilleure Part des hommes (2008), décrit très bien le choc que produit une première lecture de Dustan : « Dans ma chambre m’avait impressionné par sa manière de restituer le nihilisme contemporain sans pathos, sans tragique, avec une langue qui se glissait entre tous les clichés de l’époque comme quelqu’un qui se faufile entre les danseurs sur la piste. Son style était moins raide, théorique et parfait que celui de Bret Easton Ellis, beaucoup plus relâché. Il reprenait la langue journalistique, l’oralisait encore un peu, paraissait parler sans penser, en vivant. Sans doute était-il en avance sur l’écriture des blogs des années 2000, en l’anticipant en littérature : une manière impudique de se faire le reporter de sa propre vie. »

En cela, Guillaume Dustan s’inscrit à sa façon dans l’autofiction. On l’a d’ailleurs souvent comparé à Christine Angot, au point de le surnommer « l’alter-Angot ». L’écriture de soi s’impose à lui comme une évidence, une nécessité absolue. « En littérature, soit c’est soi, soit c’est du bidon », assène-t-il dans Nicolas Pages. Et puis opter pour ce genre controversé, souvent déconsidéré, cela relève aussi pour Dustan d’un geste politique. Il veut aller contre les normes, contre l’establishment, contre toute forme de répression, sociale ou culturelle : « La littérature bourgeoise française est tellement calquée sur les valeurs aristocratiques de distinction qu’elle a le plus grand mal à créer une littérature moderne », note-t-il, toujours dans Nicolas Pages. Bien qu’exagérément académique, la préface de Thomas Clerc aux œuvres complètes a le mérite de remettre en perspective l’œuvre de Dustan et d’éclairer sa dimension politique. L’écriture de soi est aussi un moyen fort d’affirmer une identité, en l’occurrence l’identité homosexuelle. Et à ce niveau, Guillaume Dustan va plus loin qu’Hervé Guibert, en donnant une image plus trash de l’homosexualité. Pas de filtres, pas de protection, Dustan est dans la prise de risques permanente, dans ses livres comme dans sa vie. Les deux vont d’ailleurs se fondre de plus en plus dangereusement. « Pour dépasser le cercle de la littérature gay, il avait compris qu’il devait devenir un personnage, fût-ce un personnage gay scandaleux, explique Paul Otchakovsky-Laurens. Il était impossible de séparer le personnage et l’œuvre car le personnage était issu de l’œuvre et nécessaire à sa diffusion. » Extrêmement intelligent pour tous ceux qui l’ont côtoyé, Guillaume Dustan peut aussi se montrer irritant, insupportable. Après trois livres chez P.O.L, c’est la rupture. Il publie


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Guillaume Dustan, Oeuvres I, Thomas Clerc présente "Oeuvres 1" de Guillaume Dustan - avril 2013

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