Les Promesses   

Sorella – Italia – Vapore

Trilogie romanesque traduite de l’italien

par Louise Boudonnat

Marco Lodoli

Les Promesses de quoi ? Les trois romans portent-ils des promesses ? Oui, quelques-unes. Sorella promet qu’il y a aura une connaissance après la douleur, et peut-être même une félicité. Italia promet quoi qu’il arrive un sens au cours fatal de l’existence, ça ne saute pas aux yeux, mais l’ange, lui, connaît l’histoire : le temps est un petit bout d’éternité. Et Vapore promet finalement le pardon, les contraires se rencontrent, les contraires se détruisent, quelque chose, cependant, sait absoudre tant de misère humaine. (Marco Lodoli).

Trois courts romans, donc, où chacun s’entend dans un autre par un jeu de...

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Marco Lodoli

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La presse

Trois femmes exigeantes


Marco Lodoli, né à Rome en 1956, nous livre ses deux derniers écrits sous forme de trilogies. En 2011, déjà paru chez P.O.L, « Les Prétendants » : trois (excellentes) nouvelles qui nous présentent le destin d’hommes ne se contentant pas de l’ordinaire, au point que leurs aventures se situent aux limites du fantastique. Dans « Les Promesses », en revanche, il s’agit de trois femmes, dont la vie est plus ancrée dans la réalité, mais une réalité subtilement teintée d’irréalité. L’art de Lodoli consiste à jouer sur ces deux registres, ce qui répond, approximativement, à ce qui fut qualifié de « réalisme magique » au début du siècle dernier.


Les protagonistes, fut-ce dans des contextes très différents, vivent toutes les trois à Rome. Comme les « prétendants », du reste. La Ville éternelle serait-elle le seul lieu où peuvent se dérouler ces vies qui se veulent hors de leur temps ?
À seize ans, Amaranta décide qu’elle entrera au couvent, non par vocation mais plutôt parce que le monde lui semble vain. Les vœux sont des promesses, elle s’y conformera, sera docile et recueillie, tout en n’étant vraiment pas comme les autres. Le hasard veut que les portes de son couvent ne soient pas très hermétiques et que la charmante « sorella » ait de nombreux contacts avec l’extérieur. On lui confie les jeunes enfants de la maternelle, dont elle ne voit, au départ que les défauts. Est-ce encore au nom d’une promesse qu’elle s’est faite de dominer ses pulsions qu’elle finit par les aimer profondément ? L’un d’entre eux, Luca, insaisissable, ange ou démon, lui donne, les uns après les autres, des ordres déroutants : fume ; bois ; fais l’amour. Des ordres qu’elle exécutera, peut-être pour savoir à quoi elle renonce ? Mais rien n’est dit : après ces expériences imprévues, optera-t-elle pour la vie dans le monde ou la retraite monacale ? Au lecteur de le découvrir.
Italia, prénom ingrat pour une petite orpheline, n’en est pas moins heureuse dans l’institution qui la prépare à être « employée de maison ». On ne peut pas ne pas penser à Un cœur simple de Flaubert. La jeune fille se retrouve dans une famille très représentative de la bonne bourgeoisie romaine. Occasion pour Lodoli d’étudier quelques types humains caractérisant notre époque : le père, dévoré par sa profession, la mère, un peu inconsistante, bonne mère et bonne épouse, peut-être seulement par manque de volonté ou d’imagination. Trois enfants aimés, suivis, prometteurs, qui n’en partiront pas moins dans des chemins de traverse. Italia refusera toute vie personnelle et même l’amour pour se donner entièrement à ce qu’elle considère comme sa mission. Elle devient, discrètement, l’ange tutélaire de cette famille un peu déboussolée.
Née, elle aussi, dans la bonne bourgeoisie romaine, Maria Salviati devrait suivre les traces de son père, professeur d’université. Ses études l’intéressent, mais ses copains de fac l’ennuient. Le hasard veut qu’elle rencontre dans une fête enfantine Augusto, dit Vapore, prestidigitateur sans grande envergure, aussi fantaisiste dans la vie que dans ses numéros. Mais il est « autre » : « et là, dans le bureau de mon père, j’ai compris qu’Augusto était un homme à part, taillé dans une autre étoffe, pas humaine, plus qu’humaine, inhumaine ». Ils se marient donc, ont un fils, ce qui n’empêche pas le « bon père » d’être tantôt là, tantôt absent pendant des mois. Très étrange personnage, séduisant, charmeur, « immense conteur et immense menteur », il finira par disparaître (en est-on sûr ?) dans une mystérieuse affaire. Le fils milite dans un groupe communiste, et la mère reste seule dans la maison des champs, fidèle à ces êtres évanescents. C’est au moment où elle vend cette maison que Maria Salviati, devenue vieille, raconte ses souvenirs au jeune et sympathique agent immobilier chargé de l’affaire. Par exemple, le moment heureux où elle attendait son enfant : « Je me déplaçais de plus en plus lentement, il me semblait avoir un autre jardin en moi, avec les cerisiers et les pommiers et du grand vent, je rêvais que mon enfant courait à travers ce champ, entre l’ombre et la lumière, il me disait, je m’amuse encore un peu et puis j’arrive. » La poésie qui imprègne ce récit, sa beauté formelle, qualités communes à tout le volume, sont parfaitement rendues par la traduction de Louise Boudonnat.
Ces trois femmes, la première incarnant, malgré tout, la vie monacale, la deuxième la vie familiale et la troisième, disons la vie marginale, ont elles aussi des points communs : elles sont toutes trois immergées dans la société matérialiste et incohérente de notre temps, mais elles lui résistent, elles suivent leurs propres impératifs, et, avant de tenir les promesses faites aux autres, elles tiennent celles qu’elles se sont faites à elles-mêmes : leur vie est indépendante, exigeante, ascendante.
Le mérite de Lodoli est d’oser être à contrecourant. Le pouvoir, l’argent et le sexe, qui mènent notre société – et alimentent les livres à succès –, ne sont jamais les moteurs qui animent ses personnages. « Je n ’ai que faire de l’argent et de la gloire, je veux bien plus, je veux que tout possède un sens et une grâce », dit Amaranta. Or, c’est en étant capable de ne pas se soumettre aux valeurs éphémères de son époque que l’écrivain a des chances de durer. Nous attendons donc avec impatience la troisième trilogie.


Monique Baccelli, Le Magazine littéraire, 1er septembre 2013



Veilleurs de jour

Livre après livre, Marco Lodoli interroge poétiquement le monde et les liens que nous tissons avec lui. « Les Promesses », sa nouvelle trilogie romanesque, nous fait partager le regard lucide de vigiles attentifs au frémissement des vies ordinaires.


Pourquoi les livres de Marco Lodoli, éloignés de tout réalisme, dénués de tout ancrage sociologique, nous donnent-ils à ce point le sentiment qu’ils nous parlent de nous ? Est-ce parce que, à l’instar des nuages, ils suscitent le flux des pensées et qu’ils en dessinent pour nous une forme qui nous soit lisible ? Parce que l’inquiétude, la mélancolie en imprègnent chaque page et que les êtres que l’on y côtoie sont – comme nous, peut-être – en quête d’une possible consolation.
Peu d’écrivains confieraient aujourd’hui la tâche de faire vivre leurs histoires à une religieuse cloîtrée, une employée de maison tout entière vouée à ses besognes domestiques ou un agent immobilier taiseux recueillant les confidences de la veuve d’un illusionniste. C’est pourtant avec cette étonnante distribution que Lodoli réussit magistralement à nous entraîner dans un questionnement dont nous ne soupçonnions pas au seuil de cette lecture qu’il aurait cette acuité, cette profondeur, cette capacité d’enchantement. En poète qui ne s’est jamais beaucoup éloigné des territoires de l’enfance, il approche avec toujours plus de justesse le sentiment de délitement qui guette toute existence.
Comme Les Prétendants, paru en 2011, Les Promesses est une trilogie romanesque et c’est la troisième d’un triptyque, puisque avec Marco Lodoli les choses doivent s’organiser ainsi, sous le signe du chiffre trois. Chacun des romans fait écho aux deux autres même s’il est indépendant d’eux. Avant ces deux ensembles, Lodoli en avait donc composé un premier, I Pricipianti (Les Préfigurants), dont seuls deux romans ont pour l’heure été traduits en français, toujours chez P.O.L : Les Fainéants et Courir, mourir.

L’écrivain romain est un fin connaisseur de sa ville. Il suffit pour s’en convaincre de lire Îles, Guide vagabond de Rome (La Fosse aux ours), recueil de ses chroniques écrites pour La Repubblica. Ou plutôt il est l’inventeur d’une géographie parallèle de Rome, moins aguichante, plus secrète, ouverte à tous les possibles. Lodoli restitue une dimension qui manque aux cartographies autorisées de la ville, ouvre des voies qui permettent aux âmes errantes de circuler. On y est loin de la cohue et des fièvres du commerce, on y éprouve la désuétude des choses, leur usure, le lent mouvement de la vie. Ce sont ces axes, ces itinéraires périphériques qu’empruntent les personnages de ses romans, mus par une idée dont l’auteur nous fait partager l’ardente nécessité.
Les Promesses fait la part belle aux personnages féminins. Les deux premiers romans, Sorella et Italia, mettent en scène des femmes dont l’existence est étroitement liée à une injonction extérieure Amaranta, la religieuse, entrée au couvent non par foi ou par volonté de se consacrer à la prière, mais du fait d’une aversion pour la méchanceté et la cruauté du monde et avec le vague espoir de trouver derrière les murs de sa réclusion « un sens et une grâce » Mais c’est le plus souvent la sensation du vide et de l’absurdité qu’elle éprouve « Je suis une religieuse dans une cellule du monde, le résultat d’un enchaînement de causes et d’effets dont je n’ai pas la clé. Il aurait été possible d’être tant de choses, tant d’êtres différents, une mère, une employée, une comédienne, une suicidée, une femme fatale et au contraire je suis ce que je suis. Ne pas connaître le sens profond de ma présence ici, s’il y a effectivement un sens, me mortifie. » Pour la mettre à l’épreuve, la mère supérieure lui confie la charge d’enseigner aux enfants de la classe de maternelle du couvent. Amaranta est dénuée de fibre maternelle, comme elle l’est de ferveur religieuse : « Je n’aime pas les enfants. C’est une vérité impossible à avouer, parce que le monde a décidé une fois pour toutes que les enfants sont la plus grande joie de l’existence. Mais le monde ment il n’a pas le courage d’admettre que chaque enfant jeté sur terre avec son bonnet rose ou bleu n’est qu’un compte à rebours destiné à se consumer en pure perte […] Jésus a dit : Laissez les enfants venir à moi. Il peut toujours attendre » C’est pourtant un de ces enfants, Luca, qui au milieu du chahut de la classe, va la révéler à elle-même. Un gamin buté, solitaire, réfractaire à toute pédagogie qui va devenir le guide d’Amaranta, celui par qui va s’accomplir ce qui devait l’être. Les personnages de Marco Lodoli sont souvent confrontés à une force impérieuse, entraînés dans une expérience radicale, un bouleversement qui peuvent revêtir une coloration surnaturelle. L’auteur ne se refuse aucune intervention incongrue, que ce soit celle d’un personnage extraterrestre, d’une organisation secrète ou d’un institut aux motivations et aux missions impénétrables, d’un magicien, d’un démiurge. La tension et la dynamique romanesques tiennent au degré de liberté et de créativité que les personnages expriment à travers leurs actes en apparence contraints. Les transgressions qu’accomplit sur commande sœur Amaranta sont, derrière leur apparence triviale, de purs gestes poétiques.
Dans Italia, le deuxième volet de la trilogie, une jeune femme est engagée comme employée de maison par une famille de la moyenne bourgeoisie romaine d’après-guerre. Elle a passé les vingt premières années de sa vie dans un étrange établissement – lointain écho de l’Institut Benjamenta de Robert Walser, poste d’observation panoptique de la vanité des affaires humaines – dont les pensionnaires sont formés à la patience, à la docilité dans l’unique objectif de servir efficacement leur futur employeur. « Il faut écouter les leçons, apprendre lentement à comprendre sans émettre d’objections. Ceux qui posent trop de questions restent à la traîne, empêtrés au milieu des mots. » Italia attribue la satisfaction de ses patrons non à ses qualités propres mais à la mise en pratique de ce qu’elle a appris : « C’était plutôt à cause de l’éducation que j’avais reçue, les principes de l’Institut gravés en moi en manière de commandements. Chacun doit faire absolument et seulement ce qu’il doit. Celui qui en doute est fichu. Celui qui pense trop se fourvoie. » Marco Lodoli déploie un art subtil de la narration, une attention à l’ordinaire et à l’insignifiant qui permet à ses personnages de saisir le bruissement du monde, son ordonnancement : « Chaque maison possède une musique, elle est dans les murs qui absorbent les paroles, les nuances des voix, les cris, les silences, les respirations. » Ce qu’Italia a appris, elle le vérifie au fil du temps. Restant toujours la même, elle assiste au délitement des êtres et des choses sur lesquels elle veille sans faiblir : « En réalité les êtres humains sont pareils en tout point, c’est toujours la même vie racontée sur un mode différent, et au final toutes les histoires se valent car c’est une seule et même histoire, celle du temps qui s’enfuit. » Narratrice de Vapore, le troisième volet de la trilogie, Maria Salviati découvre aussi cela.
Ayant été amoureuse, épouse et mère, elle est désormais une femme âgée, veuve et solitaire. Son histoire tend vers sa conclusion mais n’y parvient pas, à cause de la maison que Maria possède dans la campagne romaine mais n’habite plus, ou elle a été heureuse puis malheureuse et qu’elle a fini par abandonner à sa lente et interminable dissolution C’est la qu’elle a vécu avec le fantasque magicien Augusto, dit Vapore, et Pietro, le fils qu’elle a eu de lui. C’est la aussi que se sont affrontées jusqu’à l’issue tragique, les irréconciliables conceptions du monde des deux hommes : celle de l’illusionniste qui consistait à l’enchanter pour en occulter la douleur et l’injustice, celle de Pietro, jeune idéaliste qui a cru trouver dans le communisme radical la voie pour le transformer par la force. Pour que Maria puisse enfin tourner cette page, il lui fallait l’aide d’un ange. Ce sera Gabriele, jeune agent immobilier à l’allure vieillotte et aux certitudes fortes. Il vendra la maison, mais seulement quand la vieille dame lui aura confié toute son histoire. Elle comprendra alors à qui elle a affaire : « […] je vends des maisons, et puis, après un long moment de silence, je renverse le sablier. Tu renouvelles simplement le sable, ai-je dit. Chère Maria, le sable lui aussi est toujours pareil : des hommes qui passent ».


Jean Laurenti, Le Matricule des anges, septembre 2013



Le souffle ténu des vies ordinaires


Avec des mots infiniment simples, presque murmurés, l’écrivain romain Marco Lodoli nous fait toucher le mystère de toute existence


C’est un livre surprenant, déroutant, troublant. Il s’y passe très peu de chose. Ni bruit ni fureur. Juste un souffle ténu. Mais qui tient en haleine d’un bout à l’autre des trois récits qui le composent : Sorella, Italia et Vapore. Il était juste de ne pas traduire ces titres en français : ce sont des noms de personnes. Sorella, ainsi s’adresse-t-on en italien à une religieuse. Italia, en l’occurrence, est le nom d’une femme. Vapore, celui d’un saltimbanque, magicien un peu clown. Des vies en apparence ordinaires, des existences dénuées d’orgueil, que Marco Lodoli évoque avec une profonde délicatesse.Les trois récits sont bien distincts. Mais ils ont beaucoup en commun. D’abord un même enracinement à Rome. Marco Lodoli y est né en 1956. Il y vit toujours enseignant l’italien dans un lycée professionnel de la périphérie, lui consacrant des chroniques dans le quotidien La Repubblica. La Rome des Promesses n’est pas celle des papes et des puissants, ni celle des ruines antiques ou des volutes baroques. Sorella et Italia se déroulent au-delà du centre historique et de la porta Fia, dans ces vastes quartiers à l’architecture un peu rigide et ennuyeuse, où les touristes n’ont guère de raisons de s’aventurer. Vapore est situé dans les Castelli Romani, collines au sud de la ville qui sont un refuge caché pour les Romains.Autre fil d’Ariane de ces trois récits, la présence d’un être un peu mystérieux qui apporte son aide. Un jeune enfant, en murmurant quelques mots, indique à la religieuse de Sorella le chemin qui la fera sortir du piège de sécheresse dans lequel elle s’est enfermée. Italia reste une trentaine d’années au service de la même famille de la moyenne bourgeoisie romaine, comme un trait d’union de bonté silencieuse. Un jeune homme énigmatique amène la veuve de Vapore à se réconcilier avec son passé. Il s’appelle Gabriele, comme l’archange.
Marco Lodoli ne semble cependant pas croire au ciel ni aux anges gardiens. Et sa Sorella traverse des expériences qui paraîtront choquantes à bien des lecteurs. Mais il n’y a sous sa plume aucune volonté de provoquer. Avec des mots infiniment simples, remarquablement traduits par Louise Boudonnat, il veut faire toucher le mystère de toute existence, surtout la plus humble. Comment chacun, presque sans le vouloir, va jusqu’au bout de sa vie et de lui-même. À l’image des cierges contemplés par les Marziali, employeurs d’Italia.Au travers de ces destins désemparés, bousculés par les événements du monde qui les effleurent, blessés par les déceptions du temps qui passe, Marco Lodoli met en lumière l’irréductible dignité de la vie humaine.Le magicien Vapore a la splendeur déglinguée et sublime d’un personnage des films de Federico Fellini. La bonne Italia dit au fils Marziali qui hésite à se lancer dans une vie d’écriture : « Je ne crois pas que tu aies le choix, écris ce que tu peux, mais écris-le bien : et fais en sorte que cela ne ressemble jamais à une défaite. »


Guillaume Coubert, La Croix, 5 septembre 2013

Italia magica

S’il ne mâche pas ses mots pour dénoncer le berlusconisme, ce prof de lettres tente d’en oublier les ravages en écrivant des romans poétiques

La silhouette est svelte, le regard doux derrière de fines lunettes rondes et le sourire, tout comme la poignée de main qui l’accompagne, chaleureux. Marco Lodoli s’est éloigné quelques jours de Rome, ville ou il est né il y a cinquante-six ans et qu’il aime à la folie, pour porter sur les fonts baptismaux la version française de sa dernière trilogie. Il a achevé ainsi la série commencée avec Les Débutants (dont deux titres sont disponibles en français) et poursuivie avec Les Prétendants (sorti en France en 2011). À chacune de ces trilogies, explique-t-il, correspond un âge de la vie. Les Promesses est celui du passage à la maturité, un temps ou, après les tempêtes et les illusions de la jeunesse, il est bienvenu de se réconcilier avec la vie. Dans chacun des trois romans, c’est une femme qui s’exprime : une religieuse qui déteste le monde et doute de sa foi dans Sorella, une domestique toute sa vie au service d’une famille patricienne dans Italia, et la veuve d’un magicien détentrice d’un lourd secret dans Vapore.
Marco Lodoli préfère raconter des histoires par la voix des marginaux, des enfants, des adolescents, des femmes, « parce qu’il est plus aise d’exprimer ainsi une pensée métaphorique, une pensée qui n’a pas peur du ridicule face aux grandes questions que suscite le mystère de la vie ». Parce qu’il a fait ses études dans une école religieuse et qu’il a grandi dans la capitale du catholicisme, il a toujours entretenu avec l’ineffable un rapport complexe et fécond, et c’est par la littérature qu’il tente de concilier les contraires, de trouver un sens au chaos, d’« embrasser la terre et le ciel », en racontant des fables dont les héros sont des « saints contemporains » que la grâce n’effraie pas. Pour autant, il n’y a pas une once de mièvrerie dans les romans de Marco Lodoli : les doutes sont féroces, les révélations, souvent cruelles, et la dérision, pirouettante.
C’est ce réalisme teinté de magie qui avait séduit Federico Fellini et lui avait donné envie de rencontrer l’auteur de Courir, mourir. « Fellini avait 72 ans à l’époque. C’était un homme très généreux, aucunement hautain malgré son statut de grand cinéaste. Il était un peu anxieux de nature, et Courir, mourir, l’histoire d’un homme qui court le marathon, traite de l’anxiété. Fellini faisait partie de ces artistes qui de l’Arioste ont Chaplin, sont sensibles à la poésie de la vie. Il s’intéressait beaucoup à la spiritualité, de Krishnamurti aux Évangiles en passant par la cartomancienne de campagne. Il s’interrogeait, comme moi, sur le mystère de l’existence. »
Un an plus tard, Fellini disparaissait, et Silvio Berlusconi entrait dans l’arène politique. Le désenchantement du monde commençait. Marco Lodoli, dont le cœur est plutôt a gauche, a pu en mesurer les effets sur une jeunesse vulnérable et défavorisée. Il enseigne depuis plus de 30 ans dans un lycée professionnel de la banlieue de Rome : « Les élèves ont été touchés de plein fouet par la sous-culture télévisuelle distillée pendant les vingt années de berlusconisme. Ils ont vécu dans un mensonge entretenu pendant que la situation de l’Italie, en particulier dans le domaine culturel, se dégradait. C’est le résultat de la prédominance du spectacle, qui évacue la pensée pour la remplacer par la consommation. »
Selon lui, les années de règne de Berlusconi ont transformé jusqu’à l’âme des Italiens qui ne pouvaient pas sortir indemnes de ce matraquage et de cette indigence intellectuelle. Même si le gouvernement a changé, et qu’un nouveau maire du Parti démocrate a été élu à Rome, la crise économique a essoré le pays. Et il ne croît pas beaucoup que Beppe Grillo, qui dans le registre clownesque n’a rien à envier au Cavaliere, puisse être le sauveur providentiel.
Alors, pour s’évader de cette sombre réalité Marco Lodoli a abandonné quelque temps l’enseignement pour redevenir étudiant. Il travaille à une thèse de doctorat sur « La magicienne et le héros dans les grands mythes ». Il cite Énée et Ulysse, Ariane et Thésée, le Roland furieux, ou le héros est toujours sauvé par une magicienne. Elle suspend le temps, enferme le héros dans un jardin amoureux, puis celui-ci l’abandonne pour repartir vers son destin. Dans Les Promesses, les héros ont certes moins de panache, mais c’est à la magie qu’ils doivent aussi leur salut.

Véronique Cassarin-Grand, Le Nouvel Observateur, 5 septembre 2013

Dans l’arène romaine

Trois courts récits, « Sorella », « Italia », « Vapore », comme trois vies simples tiennent « Les Promesses » de l’Italien Marco Lodoli : retracer une quête de la grâce

« Un chant de la ville » : ainsi Marco Lodoli définit-il l’ambitieuse trilogie romanesque qu’il a dédiée à sa Rome natale. Après Les Débutants (dont ont été publiés en français Les Fainéants et Courir, mourir) et Les Prétendants, Les Promesses, dernier opus, explore les quartiers bourgeois. Il y suit plusieurs êtres confrontés au chaos du monde : une religieuse, une domestique, un magicien et son fils. « J’aime les personnages fragiles simples, les marginaux et les enfants, tous ceux qui sont loin de la rationalité et en cela sont plus près de la vérité de la vie », explique-t-il. Ses créatures sont hantées par le vertige de la fuite, de l’arrachement au monde. « Le monde n’est pas un lieu qui convient aux êtres humains, nous sommes dedans rêvant éternellement à autre chose et autre chose n’existe pas », écrit Marco Lodoli.
Dans cet univers hostile, chaque personnage cherche le lieu d’un apaisement, d’une adhésion possible à ce qui l’entoure. Si l’histoire est présente, notamment le souvenir des années de plomb, tout le roman opère une translation douce du politique et du social au métaphysique. Tous sont à la poursuite d’une grâce fragile aux allures de destin. Dans cette quête ils croisent d’énigmatiques personnages comme autant d’anges dévoyés : un enfant muet, un agent immobilier avide d histoires… Une magie au parfum crépusculaire traverse tout le livre. Car chez Lodoli, tout récit est avant tout aventure spirituelle. « Je ne me sens pas tellement romancier, dit-il. « J’aime la poésie, la philosophie, la théologie et je crois que la littérature affronte les grandes questions sur la vie – comme l’ont fait Dante, Tolstoï, ou Dostoïevski, chacun avec leurs moyens propres. »
Parmi ses influences, Marco Lodoli avoue aussi celle de son ami Federico Fellini. « La littérature comme le cirque, est le lieu où l’absurdité peut devenir douceur. Même si c’est une illusion, il faut rêver que le monde a un sens »…

Michaël Demets, Transfuge, octobre 2013



Romancer Rome


Avec « Les Promesses », sa nouvelle trilogie, Marco Lodoli confirme que la Ville éternelle est la « grande maison » de ses livres. Rencontre


Marco Lodoli arrive en scooter sur la piazza Barberini. « Pour un auteur italien, je sais, vous devez vous dire que c’est un peu un cliché. Mais que voulez-vous, je suis un écrivain de Rome. Je suis même le plus romain de tous les écrivains du monde », lance t il en souriant. Que veut-il dire par là ? Que cette ville l’enveloppe, le protège, l’inspire, le grise, le nourrit. Que rien n’existe en dehors d’elle parce que « Rome est une île ».« Chaque dimanche, je tiens une rubrique dans un journal italien. Une rubrique qui s’appelle justement “Île”, et ou je raconte une peinture, un bar, une église ou simplement un arbre de Rome. » Aux éditions La Fosse aux ours, en 2009, Lodoli a également publié un Guide vagabond de Rome, intitule Îles lui aussi. Et dans ses livres, ses personnages sont aussi insulaires que lui. « J’ai toujours vécu ici, je n’ai jamais quitté la ville, même pas pour une heure», confesse Amaranta dans le dernier, Les Promesses. « J’aurais aime voir Venise, Paris ou Jérusalem, peut-être tout bonnement Viterbe et Naples, qui ne sont pas très loin, mais je n’en ai pas eu l’occasion et, si je n’en ai pas eu l’occasion, il doit bien y avoir une raison » La raison, elle la connaît. En quittant sa ville, Amaranta aurait eu trop peur de « ne pas être au bon endroit pour mourir ». Car c’est la qu’on viendra la chercher, c’est sûr. Et elle ne veut pas rater le rendez-vous.Pas étonnant que l’auteur de Roma, Fellini, ait apprécié les écrits de Marco Lodoli. C’était au début des années 1990. À l’époque, Lodoli – qui est né en 1956, à Rome, bien sûr – terminait sa première trilogie romanesque, Les Fainéants (POL, 1992) « Fellini l’a achetée, puis perdue, puis rachetée., raconte Lodoli. Il voulait connaître la fin. Il en a acquis les droits, mais ne l’a finalement pas réalisée. » Comme tous les lecteurs de Lodoli, il avait dû être frappé par cette écriture inclassable, grotesque, onirique parfois, qui, dès l’origine, faisait de ce travail romanesque une œuvre à part. Intensément poétique aussi.Marco Lodoli confirme. Le courant souterrain qui irrigue son écriture en effet, c’est la poésie. Ou plutôt, rectifie-t-il, « il y a deux courants », la poésie et la spiritualité. La première, selon lui, n’est « pas un genre littéraire, mais une attitude de fond, un regard sur le monde qui pénètre au plus profond, entre la lumière et l’ombre ». Et la seconde ? II hésite une seconde, parle de la philosophie orientale, du Tao Te King de Lao Tseu, de Kafka, des Élégies de Duino, de Rainer Maria Rilke… « Et si l’écriture servait aussi à ça ? À détecter I’unité derrière la variété des choses ? Si la littérature était davantage une expérience qu’une représentation ? »Insensiblement, on en revient à Rome. Dans Sorella, Italia et Vapore, les trois histoires en miroir qui composent Les Promesses – la troisième trilogie romanesque de Marco Lodoli –, on trouve la même aspiration des personnages. Parce qu’elle sent « frémir le vide en elle » et qu’elle « vieillit dans la défiance, avec le soupçon d’être dans une histoire truquée », Amaranta n’est pas à sa place dans les ordres, et c’est dans un domaine absolument inattendu qu’elle va finalement trouver une « direction » (Sorella). Italia, domestique dans une famille bourgeoise, se méfie de l’imagination qui rend malheureux et cherche à coller au réel, pour, dit-elle, « donner de la substance à chaque seconde, comme si dans cette petite ordonnance des jours et des années, toutes les miettes comptaient et qu’il fallait les recueillir sous la pointe humide du doigt » (Italia). Quant à Maria Salviati – « Marie Sauve-toi », la bien nommée protagoniste de Vapore –, elle cherche à vendre sa maison avec l’aide de Gabriele, lequel, comme beaucoup de personnages de Lodoli, ressemble à un envoyé d’on ne sait quel au-delà plutôt qu’à un agent immobilier.Le point commun entre ces trois femmes ? Chacune sait que « toute tentative de donner poids à la vie est impossible ». Mais chacune « promet » en un sens que nos passages terrestres, pour peu qu’on en fasse bon usage, peuvent ressembler à des fragments d’éternité. Et si l’usage est mauvais ? Qu’à cela ne tienne, on est multiple, on peut changer. « Certaines existences sont constituées de plusieurs êtres, tel un même livre composé d’histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres et se soutiennent comme dans un orchestre ou une meute de loups, une copropriété », dit l’une des trois femmes. Pour Marco Lodoli, la Ville éternelle est justement le symbole de cette copropriété. Une demeure commune sous le toit de laquelle se cacherait l’unité de toute chose. Les destins qui la traversent, les récits qui s’y déposent. « Rome est immobile, mais le temps, les émotions, la mort passent à travers elle. En un sens, voyez-vous, elle [tient] toutes les histoires. » Lodoli termine son café. Il réfléchit. Il sourit. Non, ce n’est pas son écriture, comme on dit d’habitude, qui est habitée par ce lieu. Ce sont au contraire ses ouvrages qui « habitent » la ville. « Elle est la grande maison de mes livres », résume-t il, en se penchant pour saisir son casque de scooter. II sourit encore, vaguement énigmatique. Et puis il s’évapore dans le bouillonnant roman de Rome

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Florence Noiville, Le Monde, 22 novembre 2013


Vidéolecture


Marco Lodoli, Les Promesses, Marco Lodoli Les Promesses 17 juin 2013




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