Jordane et son temps   

Jean-Benoît Puech

Jean-Benoît Puech avance rarement dans la vie littéraire autrement qu’accompagné de l’un au moins de ses hétéronymes, quand il ne se cache pas derrière lui. Ici les trois sont réunis à l’occasion de la publication d’un nouvel ouvrage au caractère singulier. Il s’agit en effet du catalogue d’une véritable exposition qui a eu véritablement lieu en 2014 à l’université de Bourgogne, à Dijon. C’est-à-dire qu’autour du personnage d’écrivain qu’a inventé Jean-Benoît Puech, Benjamin Jordane, auquel il prête beaucoup de ses traits, de ses goûts, de ses références et de ses...

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Jean-Benoît Puech

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La presse

Faire exister dans la fiction un écrivain, son oeuvre, ses critiques, offrir ainsi une représentation globale, non seulement de la littérature, mais du fait littéraire, telle est l’entreprise à laquelle se voue Jean-Benoît Puech depuis son premier livre La Bibliothèque d’un amateur, paru en 1979. Sans doute faudrait-il être plus précis et parler d’existence réelle à propos de l’univers de Benjamin Jordane, cet écrivain inventé de toutes pièces, puisque, tantôt sous son nom, tantôt sous celui de son démiurge, c’est son oeuvre, une partie du moins de son oeuvre, qui est présentée au lecteur ; puisque les écrits de ses commentateurs, loin de n’exister (que de manière biaise ou allusive, sont réellement imprimés, eux aussi, sur du papier ; puisque des images et des documents, rassemblés dans un cahier d‘hommage où se retrouvent tous les éléments constitutifs du genre (Benjamin Jordane, Une vie littéraire, 2008), témoignent de la vie de Benjamin Jordane. II y a quelques années, un nombre important de ces reliques a fait surface dans la vraie vie, pour nourrir une exposition (inventoriée dans un joli catalogue portant en couverture un dessin de Pierre Le Tan) présentée à la galerie d’Orchampt, à Paris, puis à l’université de Bourgogne. Les visiteurs ont pu observer les livres de Jordane qu’ils n’avaient pas lus (et qu’ils auront bien du mal à se procurer), Le Château de sable notamment, orné de son bandeau « Prix Bartlebooth », des lettres - de Lambrichs, de Laporte, de Lacan...-, des envois autographes - de Macé, de Mémoire (Danielle), de Modiano...-, des photographies, des cartes publicitaires, des manuscrits et tapuscrits, des dessins, et jusqu’à l’acte de naissance de Benjamin Jordane, délivré le 21 juin 1947, à Etampes, Seine-et-Oise. Le catalogue de la dernière de ces expositions paraît aux éditions P.O.L, dans un format généreux et sous une couverture ornée d’une nouvelle illustration de Pierre Le Tan, un beau portrait de Jordane. Ce dernier est représenté une main posée sur son toy theatre, comme pour renvoyer aux thèmes du double, de la duplicité, de la multiplication des apparences qui virtualise le réel, lesquels irriguent son oeuvre, ainsi que celle de Puech, son créateur, qui a instauré un vertigineux jeu de reflets entre sa créature et lui-même et qui se plaît, sous la plume des commentateurs de Jordane ou dans la bouche de ce dernier, à entretenir un réseau de contradictions, de déclarations inconciliables dont l’effet est de rendre énigmatique ou de brouiller la figure de son alter ego. Désir de manipuler le lecteur, de se réserver toujours la possibilité d’un dernier mot ? Sans doute, mais aussi et surtout fidélité à la propre réalité intérieure de l’autobiographe par procuration. Les incohérences disséminées dans l’oeuvre renvoient à ses failles, à ses questionnements, à ce bougé, ce principe d’incertitude sans lequel nous ne serions pas des vivants (on se souvient d’hésitations quant au statut d’aîné de Jordane dans Jordane revisité). Parmi les éléments révélés dans les denses notices de ce catalogue, l’un vient en particulier modifier l’image que le lecteur se faisait de la vie de Jordane. On y apprend en effet que sa compagne Pauline de Changé a eu une liaison avec son ami Jean-Benoît Puech. Ce scénario, dont une nouvelle récente (« Histoires littéraires », La Revue littéraire, n° 60) offrait déjà une projection, orchestre un curieux partage entre le créateur et sa créature, enrichit l’écriture puechienne de la trahison en la portant - si on adopte de nouveau la perspective autobiographique - au sein du sujet même. La trahison de l’amitié doublée de l’infidélité amoureuse serait-elle un reflet de la division du moi ? Une transposition de l’impossibilité de s’écrire sans se trahir ?
Les voies par lesquelles cette auto-biographie par les objets se construit et enrichit le portrait du double de Puech sont nombreuses et complexes. Le texte leur doit, fragmentaire, de n’être pas punctiforme dans son approche de la vie du personnage. Cela tient évidemment à la construction globalement chronologique de l’exposition et du catalogue, mais plus essentiellement à la façon dont Puech relance dans chaque notice le geste qui tendrait à saisir le tout d’une vie. Soit qu’il traverse le feuilleté du temps vécu - et l’objet agit alors comme un témoin pris dans une strate de temps mais indiquant aussi d’autres époques ; soit qu’il assemble la petite et la grande histoires (un vieux numéro de Paris Match rappelle l’exploit de Laika, premier être vivant envoyé dans l’espace, tout en témoignant du tropisme moderniste du jeune Jordane) ; soit qu’il soumette la vie de son héros aux vertus synthétisantes et ordonnatrices de la réflexion. La continuité se manifeste également, de manières très diverses, sous forme de renvois. Des touches éloignées viennent composer, dans l’esprit du lecteur, le tableau d’un lieu, d’un moment, le portrait d’une personne. Il en va ainsi de l’évocation de la pharmacie d’un oncle de Jordane, qui forme une enclave dans le bâtiment du musée Grévin, lequel condense la hantise jordanienne de la représentation qui sauve en trahissant, de la transposition, de la « recherche d’équivalences », du double... Une coupure de presse relatant la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, répond à des documents relatifs à l’exposition de 1958, et en particulier à l’Atomium, dont le jeune Jordane possédait une maquette. Le triste cul-de-sac où aboutit l’élan triomphant de la modernité n’empêche pas la figuration de l’atome d’être un modèle séduisant pour penser l’oeuvre de Jordane, qui procède par ramifications, qui est hantée, thématiquement comme formellement, par le motif du réseau et qui fait parfois appel, localement (dans des métaphores) ou plus systématiquement (dans un récit fantastique comme « A la recherche des invisibles ») au thème de la miniaturisation, vecteur plaisant de la mise en abyme chère à l’écrivain imaginaire et à son démiurge. Ce travail de tissage s’enrichit et se complique du fait que bien souvent, les notices renvoient à d’autres textes, cités ou seulement mentionnés : des oeuvres de Jordane - textes dont il existe parfois, qui plus est, plusieurs versions -, sa biographie signée Yves Savigny (Une biographie autorisée, P.O.L, 2010), divers essais historiques ou littéraires... Le lecteur voit le sage catalogue d’exposition s’animer, se dilater, selon les dimensions du temps et de l’espace, comme les réseaux intersidéraux imaginés par le petit Benjamin. Plus qu’aucun des précédents, ce livre, placé apparemment sous le signe du goût - si jordanien - pour les collections bien rangées, réalise la synthèse paradoxale de l’unité et de la diversité, du singulier et de l’universel. La richesse d’une vie, le tissage complexe des discours qui trament la vie des humains en les faisant exister soit comme sujets, soit comme objets, de ceux qui s’entrelacent au sein et autour d’une oeuvre - le discours des commentateurs, la parole des lecteurs -, Jean-Benoît Puech fait exister tout cela d’une manière saisissante. Jamais le lecteur n’a senti à ce point que l’objet de l’oeuvre de ce dernier, c’est, au-delà des textes et de la figure d’un écrivain, au-delà de la littérature, la vie, notre vie à tous, en tant qu’elle est constituée de langage et, parfois, d’un silence qui ne se définit que par rapport à la valse et à l’enchevêtrement des significations.


Pierre Lecoeur, La revue littéraire, Août-Septembre 2017



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