Walla Walla   

Elsa Boyer

À Walla Walla, dans un futur presque présent, les familles écument leurs histoires. Sur des parkings désaffectés, à la télévision, un pasteur explique le monde comme il va. Le soleil se couche dans les fumées de barbecue sur des pelouses contrôlées, et si un souvenir devient trop vivace, le Psychotek prescrit une séance de méditation...

Walla Walla est un récit à plusieurs voix. Le couple de Matt et Lauren qui cherche à résoudre ses difficultés amoureuses par les réseaux sociaux, les plateformes numériques. Gail, la mère de Matt, qui déplace les rapports familiaux vers un autre dispositif technologique, le...

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Elsa Boyer

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La presse

Dans le monde d’après


Des individus tentent d’exister dans un futur aseptisé, mais les écrans les emprisonnent. Une nouvelle réussite pour Elsa Boyer.



Aux Etats-Unis, Walla Walla est une ville située à 500 km à l’est de Seattle, connue pour son vin et ses oignons doux. En France, " wallah " est une expression familière issue de l’arabe - qu’on pourrait traduire par " sur ma foi " ou " grands dieux " - et " walla ", le passé simple à la troisième personne du singulier du verbe " waller ", de l’anglais " wall ", qui dans certains jeux vidéo signifie " construire un mur ". En Israël, Walla ! est un fournisseur d’accès à internet installé à Tel Aviv.

On pourrait sans nul doute chercher ainsi à l’infini de nouvelles significations à travers le monde, et chacune rajouterait à ce curieux titre, Walla Walla. Et c’est bien ainsi que le travail d’Elsa Boyer fonctionne, comme une accumultaion d’images qui, entre virtuel et réel, se superposent pour donner naissance à toujours plus de sens.

L’auteure a imaginé quelques personnages - Lauren, Matt, Janet, Gail - et, comme dans un jeu vidéo, les a plongés dans des scènes déstabilisantes.

Ils évoluent dans un monde légèrement différent du nôtre où la technologie a tout avalé. Pourtant, rien n’a vraiment changé. A Walla Walla, Lauren s’ennuie avec son mari, Matt, dans une maison que Gail, la mère de Matt, a construite pour eux sur ses terres. Janet présente le journal télévisé sur une chaîne locale alors qu’un prêtre prend le pouvoir dans la ville.

Le talent de l’auteure de l’ouvrage Neko Café (2016) est d’avoir su poser des problématiques intemporelles dans le monde aseptisé qu’elle a construit et de les conjuguer avec la grande angoisse d’aujourd’hui : le devenir de l’individu dans un monde ultra connecté. Comme dans ses précédents romans, elle ne donne pas dans la psychologie, préférant décrire de façon factuelle les réactions et les pensées de ses personnages, dans une narration au présent qui se pare des artifices d’un récit objectif. Boyer se garde aussi de se laisser emporter par son imagination, et crée un univers très stylisé, minimaliste, dont elle ne livre que quelques détails. Glaçants.


Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles, 20 février 2019




Crépitements de neurones connectés


Dans Walla Walla, Elsa Boyer imagine des humains appareillés pour ressentir le monde à travers leurs accès à Internet. Poétique, électrique, à peine dystopique.


Avant il y avait le Walhalla, séjour des dieux dans les mythologies nordiques, popularisé par Wagner. Maintenant, il y a Walla Walla, ville américaine si sympa, dit la publicité, qu’on l’a nommée deux fois. Celle du roman n’existe pas vraiment mais sur la carte elle est bien là, dans l’Etat de Washington, à l’ouest des Etats-Unis.

La ville qu’a imaginée Elsa Boyer a cependant ceci de commun avec le Walhalla que les spectres qui l’habitent se battent durant le jour sans pouvoir mourir ni même se blesser, et cherchent la nuit des ivresses amnésiantes. Il y a Lauren, femme au foyer qui a « enterré ses enfants possibles dans le sable » de la plage où elle a fêté son mariage. Elle vit avec Matt dans une maison que leur a fait construire Gail, la mère de celui-ci, tout à côté de la sienne. Il y a aussi Janet, présentatrice volontairement décérébrée de Walla Walla TV News, son fils Jarvis, expert en balistique, et aussi Jake, homme des bois conducteur de camion et idiot du village, ami de Matt, dont il a bâti la maison suivant les plans de Gail.

Leur environnement hyperconnecté est obsédé de réseaux sociaux, de propagande hystérique et, surtout, de séances de Psychotek, un logiciel qui offre des thérapies cognitivo-comportementales radicales grâce à une interface de jeu vidéo directement plantée dans le cerveau du patient: « II suffit d’énoncer un sentiment, de cerner les zones de souvenir, d’identifier un membre de la famille, de se tenir en surplomb, de viser et désintégrer. » Un peu plus tard, on fait connaissance avec « le pasteur », « orateur atypique, homme spectacle, millionnaire, propriétaire de chaînes dans tous les domaines, hôtels de luxe (...). Il fait rire. On dit de lui qu’il est un personnage. » Ce prédicateur aux étranges cheveux paille veut faire construire un mur pour protéger la ville. Si on l’écoute sur Walla Walla TV, on s’apercevra qu’il n’est pas seulement Donald Trump. Il condense en lui toutes les sortes de populismes : car il est « si bon, au fond, d’entendre hurler ce qui nous terrifie ».
Par-delà l’aspect à peine dystopique du sixième roman d’Elsa Boyer, ce qui frappe une fois encore, c’est son écriture. Dès les premières pages, on se dit : c’est un peu Le Bruit et la Fureur, de Faulkner (Gallimard, 1938) en version cybernétique. La façon qu’a l’auteure de montrer ses personnages à travers des écrans, traversés par une schizophrénie qui les dérobe à leur propre corps, témoigne d’une réflexion sur nos nouvelles façons de ressentir le monde.

Flux de contrôle
Nous sommes entrés dans l’ère de « l’appareil » comme le notait le philosophe Vilém Flusser (1920-1991) : les images (l’art, la littérature) ne sont plus des représentations mais des articulations de la pensée même. La machine de l’ère industrielle simulait le fonctionnement du corps avec ses membres. « L’appareil », désormais, simule carrément notre système nerveux : il relie chacun de nous « à tous les autres, partout et toujours, par des câblages à double effet », écrivait Flusser. L’individu contemporain « emporte les appareils avec lui (ou bien ce sont les appareils qui l’emportent avec eux), et tout ce qu’il peut faire ou subir peut être interprété comme une fonction des appareils » (La Civilisation des médias, Circé, 2006).

En tant qu’essayiste, Elsa Boyer a travaillé sur la perception dans la phénoménologie husserlienne et le jeu vidéo. On n’est donc pas tout à fait étonné que ses personnages s’incarnent dans ces flux de contrôle (et de possible détournement) que décrit Flusser, telle Lauren qui se vit comme une sorte de selfie permanent ou de tutoriel maquillage, dont « les teintes pastel déteindraient sous son crâne ». Chaque héros tente ici d’en dominer un autre par les appareillages : Gail veut dévorer sa belle-fille, Janet a choisi un « nom miroir » pour son fils mais, bien qu’elle ait « pensé sa prison à la perfection », il lui échappe. Le pasteur ne fait apparemment qu’une bouchée du cerveau de Matt, fan de hashtags, mais tous, au final, sauf peut-être Jake l’attardé, parviennent à se protéger en utilisant la réversibilité de ces « câblages à double effet ».

A l’horizon de ce cauchemar, où tout n’est que crépitement neuronal, se pose alors la question de la communauté et de la mémoire, de leur possibilité à l’ère postnumérique. Walla Walla, abandonnant la narration classique pour une poésie électrique, représente, de ce point de vue, une belle tentative pour « rapiécer » nos cerveaux et notre sentiment d’être en vie - non pas malgré les datas et les réseaux, mais avec et grâce à eux.


Eric Loret, Le Monde des livres, 15 mars 2019


Vidéolecture


Elsa Boyer, Walla Walla, Walla Walla Elsa Boyer février 2019




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