Doggerland   

Elisabeth Filhol

Le héros de ce grand roman sur la fracture des êtres, des cœurs et des continents, c’est d’abord un haut-fond en mer du Nord, le Dogger Bank. Il y a encore 8000 ans, avant d’être englouti, c’était une terre émergée, habitée, une île presque aussi grande que la Sicile. Les archéologues lui ont donné un nom : le Doggerland.
Ce territoire mystérieux, Margaret, géologue, l’a choisi à la fin des années quatre-vingt comme objet d’études, quand elle aurait pu suivre la voie des exploitations pétrolifères. Comme Marc Berthelot qui a brutalement quitté le département de géologie de St Andrews, et Margaret,...

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Elisabeth Filhol

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Doggerland, un territoire englouti au coeur de la tempête



Auteure de la Centrale, Élisabeth Filhol confronte le temps de la géologie à celui des humains. Un roman fascinant, à la croisée des sciences et de la fiction.


C’est d’abord un mot énigmatique, « Doggerland ». Le nom d’un territoire englouti depuis 8 000 ans sous la mer du Nord suite à la fonte de la calotte glaciaire, une île prospère où ont vécu des hommes plusieurs millénaires d’affilée. Depuis 1985 et la découverte par un pêcheur néerlandais d’une mâchoire humaine vieille de 9000 ans, confiée au paléontologue Dick Mol, on sait que le Doggerland n’est pas une fiction. Ce qu’il en reste est une dorsale, le «Dogger Bank», un gué «gisant à 30 mètres de fond, à cheval sur le 54e parallèle», raclé par les chalutiers qui remontent régulièrement à la surface des vestiges archéologiques.

Géologue écossaise, Margaret a choisi, dans les années 1980, de consacrer sa vie au Doggerland, délaissant la voie toute tracée qui la destinait à travailler pour les compagnies pétrolières, alors que l’exploitation des hydrocarbures en mer du Nord était à son apogée. Depuis, elle s’emploie à exhumer le «non-dit d’un passé commun à tous les peuples de la mer du Nord», dessinant un visage alternatif du continent européen.


La volonté millénaire de l’homme de domestiquer la nature


Le troisième roman d’Élisabeth Filhol se situe en décembre 2013, alors que la tempête Xaver menace l’Europe du Nord. Tandis que Margaret et son mari s’apprêtent à prendre l’avion pour se rendre à un congrès d’archéologie au Danemark, Ted, le frère de Margaret, a les yeux rivés sur les écrans du Met Office, le centre britannique de météorologie. Une catastrophe naturelle sans précédent s’annonce, un fascinant déchaînement de forces qui dépasse les prévisions humaines et les modélisations numériques. Surgi du passé, un troisième personnage s’apprête lui aussi à se rendre au Danemark : le Français Marc Berthelot, ancien amant et condisciple de Margaret, parti vingt ans plus tôt travailler sur les plateformes pétrolières offshore.

Dans la Centrale (2010), son premier roman, Élisabeth Filhol décrivait le quotidien d’ouvriers intérimaires dans le nucléaire, mêlant les questions sociales et environnementales. Paru en 2014, Bois II mettait en scène la révolte de salariés d’une usine en liquidation qui séquestraient leur patron. Avec Doggerland, l’auteure s’empare une nouvelle fois d’un sujet très contemporain, trop peu traité par la littérature. Croisant la trajectoire de plusieurs personnages, qui ont une histoire commune et convergent vers un même point, elle explore les rapports entre l’homme et la nature et sa volonté millénaire de la domestiquer. Tendu par l’inquiétude et le souffle incontrôlable de l’ouragan qui avance en un long et implacable travelling, le roman interroge l’exploitation massive des ressources et la bascule irréversible qui a fait de l’homme un facteur de transformation du paysage et du climat. Jeunes adultes dans les années 1980, les personnages ont été les témoins de la ruée vers l’or noir, encouragée par l’ultralibéralisme thatchérien, qui a profondément modifié le visage d’Aberdeen, ville du nord-est de l’Écosse dédiée à l’industrie pétrolière.

Confrontant le temps long de la géologie, l’urgence de la tempête et, au milieu, l’échelle d’une vie humaine, Élisabeth Filhol parvient à faire tenir ensemble les enjeux romanesques et des problématiques scientifiques complexes. Mettant en perspective les points de vue a priori antagonistes du météorologue, de la géologue et de l’ingénieur, elle dessine un réseau et un enchevêtrement de causes multiples qui conduisent à une catastrophe inéluctable. Alors qu’un tsunami vient encore de frapper l’Indonésie, l’épilogue qui imagine, en 6150 avant J.-C., les hommes du Doggerland submergés par « la Vague », est saisissant.

À la croisée de la science et de la fiction, Doggerland est traversé par les mythes et les légendes. Avant d’être quadrillé par des cartes, ce territoire que le géologue britannique Clement Reid avait baptisé les « Forêts englouties » a été un réservoir d’histoires et de récits bibliques. Pour autant, comme le rappelle Margaret à son fils, le Doggerland n’est pas un paradis perdu, « mais la nostalgie d’un équilibre trouvé et maintenu sur des dizaines de générations d’hommes, entre un environnement accueillant et sa population ». Un enseignement à méditer pour notre présent.


Sophie Joubert, Humanité, janvier 2019



DOGGERLAND
roman, ÉLISABETH FILHOL


Une fiction singulière qui traverse les continents et les âges, à mi-chemin entre thriller scientifique et saga géologique. Fascinant.


Quel drôle de livre, quel audacieux, étrange et extravagant roman ! Si généreusement éloigné des autofictions narcissiques qu’aiment tant à pratiquer les écrivains de par chez nous. Depuis son premier opus, La Centrale (prix France Culture-Télérama 2010), on savait qu’Elisabeth Filhol, 53 ans, aimait à arpenter les territoires singuliers. N’y a-t-elle pas fait enjeu romanesque des conditions de travail des intérimaires de l’industrie nucléaire? Comme elle le fera, quatre ans plus tard, dans Bois II, d’une occupation d’usine condamnée à la délocalisation. Engagée dans notre temps, les urgences sociales, économiques, politiques, écologiques contemporaines, elle livre aujourd’hui une saisissante fiction... géologique !
Elle l’a baptisée Doggerland, du nom donné à l’étendue de terre qui se situait - voilà plus de huit mille ans -dans la moitié sud de la mer du Nord. On pouvait alors aller à pied de la Grande-Bretagne jusqu’au Danemark. Jusqu’à ce qu’un tsunami, dit «Storegga», provoqué au nord de la Norvège par un glissement de terrain, immerge brutalement, définitivement, forêts, marais, animaux et hommes. Toute une civilisation...
Elisabeth Filhol jongle avec les époques, fait traverser au lecteur mer et continent aux divers âges de notre préhistoire, comme elle raconte - via une réelle tempête de 2013 - les authentiques dangers que court désormais notre planète. Une romancière au présent que fascine l’hier. Même les plus rétifs à la géologie et à la physique se passionneront pour ce huis clos épuré à l’os qui oppose chercheurs géophysiciens et ingénieurs de plateformes pétrolières, tous hantés par les mondes disparus ou en danger de l’être, tous aux prises avec les intérêts financiers des géants du pétrole comme avec les tragiques menaces environnementales.
La romancière parvient à faire thriller scientifique de son histoire de flots et de vents, d’île engloutie et de climats à la dérive. Grâce à sa formidable précision documentaire mêlée aux déchaînements épiques des éléments et à une histoire d’amour infiniment énigmatique. Aux frontières mythiques des cités enfouies, son récit flirte avec un furieux romantisme. Moderne et patrimonial à la fois. Evoquant tout ensemble les laboratoires de recherche et certaines toiles de Caspar David Friedrich comme l’oeuvre d’Emily Brontë. Sous la sécheresse apparente, la glace d’une écriture radicale, le feu, la passion et la mort...



Fabienne Pascaud, Télérama, janvier 2019




Avis de tempête dans les coeurs de la mer du Nord


Dans Doggerland, Elisabeth Filhol convoque tourments de l’amour, risques technologiques et naturels. Soufflant



S’il est courant, et parfois convenu, d’assimiler le travail des romanciers de l’intime à celui d’un « sismographe de l’âme », rarement la métaphore a été poussée aussi loin, et avec une si cohérente élégance, que par Doggerland, d’Elisabeth Filhol. Après La Centrale (P.O.L, 2010) et Bois II (P.O.L, 2014), l’écrivaine, scientifique de formation, poursuit sa réflexion sur le monde du travail et sur les risques liés aux avancées techniques ou technologiques.
Mais elle n’en fait plus le propos explicite du roman, seulement et ce n’est pas une insuffisance le révélateur de choix existentiels, en partie inconscients, accomplis par ses personnages.
L’un et l’autre passionnés par la géologie, Margaret, la Britannique, et Marc, le Français en échange Erasmus, se rencontrent sur le campus de l’université de St Andrews, en Ecosse, dans les années Thatcher, où ils forment un couple chaotique. Puis Marc décide brutalement de partir travailler aux quatre coins du monde, pour des compagnies pétrolières, sans jamais donner de nouvelles à son ancienne compagne. « Quantité de failles chez l’un et l’autre, quantité de micro-séismes, comprend-il vingt ans plus tard, au lieu d’en réguler l’amplitude, dans un effet miroir, de s’autoréguler, chez eux tout s’additionne, s’amplifie, rien ne se soustrait. »

Classiquement, chacun suit sa voie et construit une vie qui lui ressemble. Frénétique pour celui dont la carrière suit les variations du cours du baril de pétrole. Plus prévisible pour Margaret, qui fonde une famille et se consacre à la recherche sur le Dogdoggerland, cette étendue au centre de la mer du Nord qui, encore émergée il y a 8000 ans, reliait par le nord la Grande-Bretagne au reste de l’Europe. « Aujourd’hui, pourrait-on dire, [Margaret] est dans la gratuité et lui dans l’argent sali, noirci des milliards de tonnes d’hydrocarbures partis en fumée, elle dans le désintéressement de l’oeuvre universitaire et l’engagement pour les générations futures à consolider le lien au passé, quand l’avenir qu’il contribue à leur construire n’en tient pas compte. » Lecture schématique qui a sa pertinence, mais dont le roman ne saurait se contenter, sous peine d’amoindrir la portée de sa métaphore géologique.

Elisabeth Filhol organise ainsi les retrouvailles, en 2013, des deux amants que tout semble opposer, sur fond de «bombe météorologique»: la tempête Xaver, qui « grandit et se déploie, telle une puissance mythologique», menace toute la région. Et d’empêcher les anciens amants de se revoir, au Danemark, pour un colloque consacré aux risques sismiques en mer du Nord. Quelle part les activités humaines de forage jouent-elles dans l’augmentation de ces risques? Quel rôle l’homme joue-t-il dans la construction de son propre malheur? Peut-on empêcher les catastrophes, ou faut-il seulement les prévoir et en limiter les dégâts ?

Ce qui vaut à l’échelle de la planète vaut, on le pressent vite dans Doggerland, pour les destinées individuelles. Et le drame, comme la passion, a ses séductions. D’autant qu’«nbsp;avant d’être une catastrophe, Xaver est un bel objet », et donne à l’écrivaine l’occasion d’offrir, en ouverture du roman, quelques pages fascinantes de précision scientifique et de force d’évocation littéraire. C’est le grand art d’Elisabeth Filhol, dans ce roman, de réussir à accompagner ses personnages dans leurs gouffres intérieurs, tout en préservant la possibilité d’un salut par le grandiose.


Florence Bouchy, Le Monde des Livres, 11 janvier 2019


Et aussi

La Centrale d'Elisabeth Filhol, Prix France Culture Télérama.
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