Moi, qui que je sois   

Mathieu Lindon

« Il était une fois moi, croyez en moi, s’il vous plaît, qui que je sois. »
Le nouveau livre de Mathieu Lindon est une exploration littéraire de nos tentatives souvent désespérées, parfois drôles, cruelles, absurdes, de donner un sens à la vie, de formuler une proposition logique à tout ce que nous sommes, qui que nous sommes, et à ce que nous vivons ou pas. Comme dans un roman policier, ou comme dans un conte de fées (« Imagine le carnage si tous les vœux se réalisaient »). La logique déferle sur le monde, et dans la vie : « cauchemar ou conte de fée ? » demande le narrateur.

Ainsi dans une première partie, Contes de...

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Mathieu Lindon

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La presse

La culture du paradoxe est un art vraiment délicat


Mathieu Lindon, qui la pratique sur le bout des doigts, le prouve à l’envi dans un ouvrage surprenant où il retourne sans cesse, comme un gant troué, la logique ordinaire.


Sous différents angles d’attaque (le conte de fées, l’enquête policière, le sexe, les logiciens), Mathieu Lindon (fils de Jérôme, qui a dirigé les éditions de Minuit), cultive l’art du paradoxe. L’héroïne insolite du premier récit est une « petite odeur nauséabonde » qui ne sait pas qui elle est. Elle vivote « en dessous de ses ambitions », migre finalement de son milieu naturel pour aller voir ailleurs. On la voit qui se faufile dans tout le livre. Elle espère un heureux « dénouement », mais ne parvient qu’à s’imposer à ceux qui ne peuvent pas la sentir. Dans « X est le coup rêvé », Lindon monte en neige des paradoxes qu’il exprime avec aisance. Parmi mille saisies verbales, il prône la nouveauté permanente de ce « coup rêvé » qui se répète, malgré sa « charge d’épuisement ». « Tout a les bonnes longueur, profondeur, douceur, chez chacun des protagonistes. » Un autre texte se penche sur les « ombres » que tout « le monde piétine, on marche dessus sans scrupule ». Puis il s’agit de « Quelqu’un va mourir ». Le cadavre en instance se préoccupe de l’odeur méphitique qu’il laissera derrière lui. Cela le tracasse jusque « sur son lit de mort où il est encore vivant ».

Un auteur pince-sans-rire


Un autre chapitre désarmant s’intitule « Mon sexe m’est inutile souvent » parce qu’ « il paresse le reste du temps », hors ses « grands moments ». « On en apprend long sur son pénis lorsqu’il est au plus court », note sérieusement l’auteur, décidément pince-sans-rire, qui précise que, « dans une entreprise, ça ne passerait jamais d’engager un membre à plein temps pour un boulot saisonnier ». D’un chapitre à l’autre, tous cousu ensemble par des redites, un ton spécifique, une forme originale, Mathieu Lindon creuse des galeries, fore le sens, exalte la langue en vouant la plus scrupuleuse attention au texte en train de s’écrire. Il agence de manière singulière les mots entre eux, combine avec vigueur leurs apparences et leurs significations, s’interroge sans fin par écrit sur le processus qui les engendre. Décrivant une enquête de police, il reprend a contrario toutes les ficelles du polar, qu’il retourne comme un gant. L’affaire se décline en quatre temps : « L’assassinat », « Entourage et voisinage », « Trois policiers », « Les dénouements ».

L’art de rire jaune


L’ensemble tourne carrément au fiasco, car les flics ne savent rien, dissimulent leurs manques sous l’aura du mystère et oublient de poser les bonnes questions (« La victime avait-elle des ennemis ? »). En plus, ils tombent en panne d’essence, piétinent avec ennui sur place en attendant la police scientifique ... Lindon analyse le mouvement de balancier entre la volonté de résoudre l’affaire et l’envie de l’enterrer, loin des grandes villes, Paris ou Marseille, ces « fournisseuses de cadavres ».
Mathieu Lindon, qui a été pr
oche de Michel Foucault et Hervé Guibert, pratique l’art de rire jaune. Il déconstruit avec un brio impayable la fabrique artificielle de la recherche de la vérité. C’est au coeur du livre qu’il place cette réjouissante farce judiciaire agencée comme un puzzle, qui relève, à la fin, une société figée dans ses hiérarchies, tant sociales qu’administratives. Dans Les hommes tremblent, il imaginait la prise de pouvoir d’un SDF dans le hall de l’immeuble bourgeois qu’il squattait à plaisir. Ici, il persiste et signe dans la zone de l’absurde révélateur.



Muriel Steinmetz, l’Humanité, 09 janvier 2020


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