Le Scribe   

Célia Houdart

Chandra est un jeune Indien venu étudier les mathématiques à Paris. Il habite une petite chambre dans l’île Saint-Louis. Ses logeurs, un couple d’érudits polonais, sont des êtres fantasques. Sa famille l’appelle régulièrement sur Skype. Roshan, sa mère, professeure d’économie et féministe engagée, lui confie l’inquiétude que lui inspire la montée du nationalisme hindou. Un incident majeur – une pollution à l’arsenic – d’origine criminelle, frappe l’usine de traitement des eaux que dirige Manoj, son père. Chandra déploie alors son savoir et sa force de concentration pour résoudre à distance la crise...

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Célia Houdart

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La presse

India Song



Voici un bien beau livre, à l’architecture classique et à la symétrie parfaite, dont les fenêtres mal isolées laissent parfois passer les vents coulis de notre époque tempétueuse, et même le bruit des tirs de LBD. C’est ainsi que se dresse la cathédrale Notre-Dame de Paris, où un étudiant bengali pénètre, six mois avant que les flammes la ravagent : « Il se sentit dans le ventre d’un animal ancien, un corps dont il découvrirait le squelette à la fois très solide et très fin. » Plus tôt, à Calcultta, la mère de l’étudiant, qui enseigne l’économie à l’université, aperçoit, recroquevillée dans le plafond de son bureau, une chauve-souris, pas encore porteuse du Covid-19, mais dont « une seule morsure ou griffure, un simple contact avec un aliment contaminé par elle, pouvait transmettre le Nipah, une fièvre hémorragique très invalidante, parfois mortelle ». Le roman se partage en effet entre la capitale de la France, traversée par la Seine, et celle du Bengale-Occidental, baignée par le Hooghly, la première découverte par notre jeune héros, la seconde contée, via Skype, par sa famille. Célia Houdart tisse des liens subtils entre les deux pays, leurs cultures, leurs écritures, leurs marchés aux fleurs, le catholicisme et la bruine de l’un, l’hindouisme et la mousson de l’autre – on a envie d’ajouter : les photos de Doisneau et le cinéma de Satyajit Ray. Pour donner de la chair et de l’émotion à sa corrélation, la romancière des « Merveilles du monde » invente un personnage très attachant, Chandra Roy. « Aîné d’une famille brahmane aisée de Calcutta » et prodige des mathématiques, capable de dénombrer, à 8 ans, les milliers de feuilles d’un micocoulier, il vient passer son doctorat à l’Institut Henri-Poincaré et est logé dans une chambre de bonne de l’île Saint-Louis appartenant à un vieux couple de lettrés polonais. Chandra ressemble au scribe égyptien du Louvre, vieux de quarante-cinq siècles, assis en tailleur devant son papyrus, et va lui rendre visite comme à un aïeul. Il tombe vite amoureux de Paris (dont on redécouvre, avec ses yeux, les portes cochères, les frontons sculptés ou les berges pavées) et de Margot, grande brune aux yeux clairs, sans cesser de travailler sur ses chères mathématiques, grâce auxquelles il tentera de résoudre, à distance, le drame de son père, dont les eaux de l’usine de retraitement ont été empoisonnées à l’arsenic. Il y a quelque chose d’immémorial dans ce roman d’aujourd’hui, porté par une très ancienne sagesse indienne, une prose française intemporelle, une bienveillance, une sensualité, un raffinement d’un autre temps. Comme Chandra, lorsqu’il arpente le quartier Mouffetard, Célia Houdart « pressent l’âge des choses, sans en porter le poids ». Ce n’est pas seulement une faculté intuitive, c’est aussi une vertu littéraire.

Jérôme Garcin, L’Obs, 21 mai 2020



Invitation au voyage. La brillante écrivaine a imaginé un va-et-vient romanesque entre Paris et Calcutta. C’est l’automne en France lorsque Chandra, un jeune Indien issu d’une famille aisée, génie des mathématiques, vient étudier à Paris comme chercheur à l’institut Henri-Poincaré. Il s’installe dans une petite chambre sur l’île Saint-Louis, dont les propriétaires sont un vieux couple de Polonais cultivé et insolite. Très vite, il s’éprend de Margot, une grande brune aux yeux clairs, étudiante en lettres modernes à la Sorbonne. Elle lui fait découvrir Isabelle Eberhardt, et lui, la cuisine indienne. Elle le compare au Scribe accroupi, la sculpture égyptienne du Louvre, qui fascine Chandra. À Calcutta, c’est la fin de la mousson, Sharmila et Sweety, ses deux petites sœurs, et Indir, sa grand-mère, restent en contact avec lui par Skype. Un jour, Roshan, sa mère, féministe et professeure d’économie, l’appelle au secours, car l’usine de traitement des eaux que dirige Manoj, son père, a été victime d’une pollution criminelle à l’arsenic. Chandra va alors tenter de résoudre, à distance, cette crise qui menace la végétation et les cultures. Célia Houdart alterne les chapitres sur la vie en France et en Inde, et dessine un univers magique entre l’écriture hindie, les noms des rues parisiennes, les symboles gravés dans la pierre. Par petites touches, elle permet à chaque personnage d’exister et insuffle une intrigue où l’on ne l’attend pas. Son livre est d’une beauté époustouflante.

Anne Michelet, Version Femina, mai 2020


Paris-Calcutta, voyage ultrasonique

Les vies en micromouvements d’un exilé et sa famille par Célia Houdart

On parle beaucoup de chauve-souris, en ce moment. L’une d’elles aurait contribué à la mutation du virus qui, en tuant les uns, permet peut-être à d’autres, peut-être pas, de multiplier les heures de lecture. Roshan, une universitaire de Calcutta, en trouve une en arrivant à son bureau, ce qui l’étonne : « Il n’était pas rare d’en voir, en ville, par milliers, à la nuit tombante, accrochées aux arbres, le long des avenues et au bord du fleuve Hooghly. Et plus encore dans la campagne bengalie, dans les granges, les temples. Mais dans un bureau de l’université, c’était moins banal. Le bâtiment était fermé et climatisé. Comme cette bête était-elle parvenue jusque-là ? S’était-elle mise à l’abri à cause de la pluie ? » Roshan sait, en tout cas, « qu’une seule morsure ou griffure de chauve-souris, ou un simple contact avec un aliment contaminé par elle, pouvait transmettre le nipah, une fièvre hémorragique très invalidante, parfois mortelle ». Surtout, ne pas la toucher. Tandis qu’elle lit une étude, « le mammifère aveugle se mit à battre avec son aile une portion du mur. Son radar très actif devait émettre dans la direction de Roshan des ondes ultrasonores suffisamment précises pour la renseigner sur la distance à laquelle celle-ci se trouvait exactement, lui signifiant aussi quels micro-mouvements la lecture provoquait dans un corps. » Tel est l’art de Celia Houdart : elle émet des ondes suffisamment précises, d’un bout à l’autre d’un lieu de la Terre, pour sentir et restituer les atmosphère, les micro-mouvements, les correspondances, en surface de conscience et de peau. C’est une chauve-souris. Ses descriptions, ses perceptions, animent le récit et le font voler.


Corps de calcaire

Le Scribe se déroule alternativement à Paris et à Calcutta. Le fils de Roshan et Manoj, Chandra, est un jeune mathématicien. Il s’installe à Paris, où il a été recruté par l’Institut Henri-Poincaré. Cet institut a été dirigé par Cédric Villani. Dans le roman, il est dirigé par une femme nommée Françoise Stern. La chambre de bonne du jeune Indien se trouve dans un vieil et splendide immeuble de l’île Saint-Louis. Ses propriétaires, les Kowalski, sont d’excentriques Polonais qui, sous leurs dehors austères, se révèlent aimables et ouverts. La tante de Mme Kowalski vient d’une famille qui a alerté l’Occident, pendant la guerre, sur le sort d’enfants juifs se trouvant en Sibérie. Un maharadjah a permis de les sauver, et ils ont fait le voyage du néant à Bombay. Les personnages du livre sont des âmes nobles. Leur accès au monde est méticuleux, consciencieux, plein de fantaisie et sans mesquinerie. Les nouveaux compagnons de Chandra sont une Américaine de Milwaukee, un Russe qui écoute du rock, tous deux mathématiciens, et celle qui va devenir son amie, Margot. Ils feront l’amour dans l’odeur de samosas qu’il a longuement préparés dans sa mansarde ; mais l’acte n’est pas écrit. Célia Houdart épargne aux situations ce qui pourrait les alourdir : elle s’arrête sur le seuil, avant les gestes ou les mots qui feraient filer sa tapisserie ; qui lui feraient griffer et saigner ce qu’elle perçoit, effleure. Tout est description, suggestion, rapidité. Une prose en ultrasons.

Le scribe, c’est Chandra. Margot l’a appelé comme ça le jour où, arrivant chez lui, elle l’a trouvé assis en tailleur parmi ses papiers. Conséquence : il est allé voir celui du Louvre. Au crépuscule, Chandra « observa encore une fois le scribe avec ses tétons ronds comme des boutons. Ses cheveux ras. Ses doigts aux phalanges effilées. Chandra essaya d’imaginer sa taille debout, et le poids de sa tête. Corps de calcaire dans une cage de verre. À cet instant perçait un rayon de soleil. Le grand cadran et les cariatides du pavillon de l’Horloge se reflétaient dans la vitrine comme dans un prisme. Des visiteurs en tenue de randonnée s’arrêtaient devant cet Égyptien simplement vêtu d’une pièce de tissu enroulée à la taille. La nuit tombait, assombrissant dehors les cariatides et les pavés. » Il y a vingt descriptions comme ça, à Paris, en Inde, et comme du Vermeer dans l’air. À Paris, la plupart des lieux sont touristiques, des clichés, mais ce sont ceux que découvre Chandra, ceux par lesquels il entre dans sa nouvelle vie. Il voit les monuments, la beauté des quais, mais aussi un militant écologiste touché par un tir de LBD et, devant Notre-Dame qu’il vient de visiter, de jeunes Gitanes maltraitées par la police.

Traitement de l’eau. En Inde, les descriptions fixent les couleurs, les odeurs, les sensations, les menaces, la nature, la pollution, tout ce qui rend la vie si proche de la mort, sans que jamais l’une prenne le pas sur l’autre. La nuit, Chandra appelle sa famille par Skype. Il parle surtout avec sa grand-mère, qui se lève avant l’aube pour s’occuper des fruits, des fleurs, et qu’il voit vieillir en direct. Son père, Manoj, un ingénieur, dirige une usine de traitement de l’eau. Sa femme avait découvert une chauve-souris dans son bureau. Lui, en arrivant un jour à l’usine, voit surgir un petit singe : « L’animal – un jeune macaque – se disait qu’il y avait peut-être quelque chose à grignoter ou à subtiliser, ou les deux à la fois. Il grimpa sur le pont racleur qui se trouvait au-dessus de la première cuve. Sa queue pendait, puis s’enroulait, nerveuse, comme montée sur un ressort. Quand le singe la trempait dans l’eau, par mégarde ou de manière délibérée, il la remontait aussitôt, frissonnante. » Manoj se souvient d’un autre petit singe qui, au Népal, était entré dans la chambre de l’auberge où lui et sa femme se trouvaient. Très vite, l’animal avait fouillé dans leurs affaires, ouvert les boîtes de médicaments et tout avalé, avant de s’enfuir. Les singes sont comme les écrivains, si on les laisse entrer ils fouillent partout, emportent tout, mangent tout, et ils peuvent en mourir.

Quelques jours plus tard, le petit macaque de l’usine est trouvé mort dans la cuve, empoisonné à l’arsenic. Qui a souillé l’eau ? Qui a cherché, ensuite, à faire sauter la cuve, dans ce lieu si pollué où l’eau est indispensable ? Comment Chandra aidera-t-il son père à réparer le tout, grâce à des modèles mathématiques ? Vous verrez bien, mais une chose est sûre : l’enterrement du petit singe rappelle celui de l’enfant mordu par un serpent dans le Fleuve, de Jean Renoir : « Manoj acheta des roses et trois colliers d’œillets à un vendeur ambulant. Comme lors de la fête bengalie de Durga Puja, où après plusieurs heures de procession dans tous les quartiers de la ville, au milieu des chants, des aspersions d’eau et des pétards, on jetait les effigies de la déesse dans le fleuve, Manoj et Anij Chatterjee, aidés par le chauffeur, transportèrent sur les larges marches boueuses le macaque allongé sur son lit de bois mort. Manoj y mit le feu, avant de le pousser doucement dans l’eau. »

Philippe Lançon, Libération, 4 avril 2020



Célia Houdart se fait rare, on la guette avec confiance car l’attente est toujours suivie de récompense. Ses personnages restent longtemps en mémoire, nimbés de leur inquiétude nonchalante. Impossible d’oublier le musicien en perte de confiance de Gil (2015), ou la vieille excentrique fascinée par des squatters sur la côte monégasque de Tout un monde lointain (2017). Est-ce parce qu’elle est fille de marionnettiste ? Cette autrice a le don de créer des atmosphères indéfinissables et de faire danser des êtres insolites dans une réalité multiple. En témoigne son dernier héros : un étudiant de Calcutta, venu à Paris pour faire une thèse scientifique. Chandra est inclassable, réservé, observateur. Tellement hors cadre qu’il pourrait vivre à n’importe quelle époque. Être le Scribe égyptien du Louvre, qui donne son titre au livre. Ou un personnage de cinéma de la Nouvelle Vague, dont il a la spontanéité désuète. Ou encore un ami de Frédéric Chopin, dont il découvre le piano chez son mystérieux couple de logeurs parisiens. Mais ce jeune homme est aussi bien ancré dans le présent, rivé chaque jour à Skype pour taquiner ses sœurs à distance, écouter l’angoisse de mort de sa grand-mère, prendre des nouvelles de la catastrophe écologique qui va ruiner son père, ingénieur hydraulique.

Au lieu de s’éparpiller, Célia Houdart signe un texte clair et ramassé, d’une grande acuité. La couleur verte revient souvent, pâle et mousseuse sur les moisissures des pavés, amande et ouvragée sur les hauts des filles, citronnelle et olive dans les cuves saturées de nitrates. C’est la teinte de la transformation, de ce changement d’état qu’expérimente tout exilé. La trace de l’éphémère qui s’accroche pour subsister, à l’image de ces inscriptions anciennes que Chandra cherche sur les murs de Paris. Envoûtant et pudique, Le Scribe est un beau roman sur l’abandon, de son pays comme de soi-même, un hymne aux perpétuelles petites ruptures intérieures qui permettent de se transformer.

Marine Landrot, Télérama, mars 2020



Retrouver l’article de Johan Faerber à propos du livre de Célia Houdart sur le site de Diacritik.

Agenda

Jeudi 3 septembre 2020
Rencontre avec Célia Houdart au musée Jenisch Vevey (Vevey)

Avenue de la Gare 2
CH-1800 Vevey

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