Le Livre de Frank a été publié en 2023 (Penguin Book) aux États-Unis. Livre majeur de l’auteur, poète queer, salué par de nombreux poètes contemporains : un « chef-d’œuvre » (Thurston Moore), le livre « à prendre sur une île déserte » (Anne Boyer), et le « livre des rêves de toute une génération » (Maggie Nelson). Récit poétique et surréaliste, provocant, ludique et morbide.
On suit son héros éponyme qui passe d’une enfance difficile à une parodie de père de famille, apparemment hétérosexuel mais travesti, dans un monde...
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Le Livre de Frank a été publié en 2023 (Penguin Book) aux États-Unis. Livre majeur de l’auteur, poète queer, salué par de nombreux poètes contemporains : un « chef-d’œuvre » (Thurston Moore), le livre « à prendre sur une île déserte » (Anne Boyer), et le « livre des rêves de toute une génération » (Maggie Nelson). Récit poétique et surréaliste, provocant, ludique et morbide.
On suit son héros éponyme qui passe d’une enfance difficile à une parodie de père de famille, apparemment hétérosexuel mais travesti, dans un monde dominé par les hommes. Chemin faisant, il navigue dans une série de situations au comique noir, commet des actes de violence grotesques, perd son âme, et se débat avec l’avilissement imposé par la société. Le Livre de Frank est l’une des grandes créations littéraires de ces dernières années : l’œuvre d’un homme capable de déclarer que « la faiblesse d’autrui est notre tyrannie », d’une innocence touchante autant que d’une cruauté monstrueuse.
CAConrad demande à la personne qui le lit d’entrer viscéralement dans ce qu’il y a de plus gênant. En assemblant, configurant et libérant des fables, des poèmes atroces sur l’Amérique, il nous inclut tous dans une gigantesque confusion sentimentale qui est le monde dans toutes ses possibilités. Ce livre résonne puissamment aujourd’hui avec la situation politique aux États-Unis. La violence de son écriture est aussi, selon les propres mots de l’auteur, « un acte de résistance et de contestation de la violence d’un empire en faillite »
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Freak & Frank sont sur un bateau
Second livre traduit de CAConrad, poéte.sse vidéaste, le Livre de Frankpourrait être une greffe entre les images mentales d’un lynch, les comics porno et un dadaïsme réinventé de ce côté-là de l’Atlantique.
CAConrad, né(é) en 1966 à Topeka, capitale du Kansas, commence à publier ses livres au début des années 2000 (dont Deviant Propulsion ou Ecodeviance : (soma)tics for the future wilderness). Les expériences dites somatiques, souvent inspirées par des rituels anciens, notamment dans En attendant de mourir à son tour (P.O.L, 2022), sont pourtant étonnamment chez iel peu ésotériques. Si des traces y apparaissent, elles le sont comme des indices évidents de restes de voyages. Comme si CAConrad en avait tamisé de telle façon les matières, qu’à la fin, n’en restait qu’un sac de mots simples, têtes certes mises à l’envers, et mots-dits comme charroi de pierres concassées ; dans En attendant... iel écrivait : « les poètes qui élaguent/les mots comme moi/ont-ils aimé/une partie de toi en/asphyxiant ton chant (...) l’ont-ils aimé/quoi que ce soit en/te recouvrant d’essence ».
Dans Le Livre de Frank (2010), traduit en neuf langues, la simplicité d’inscription des événements que le poème porte s’est accrue : scènes de la violence (familiale, sociale, économique, sanitaire), d’injustices, remémoration de la disparition d’ami.es, de haine, de folie envahissant une société, dont cette Amérique bourrée d’explosifs et de ressentiments. La frontalité des poèmes du Livre de Frank se compose des effets d’une littéralité truffée d’éléments obscurs et indéfinissables, elle l’élève même au cube. Les poèmes qui en constituent les quatre parties gardent cette clarté inquiétante et bizarre, situations paraissant toutes sorties d’un cauchemar, ou d’une réalité cachée du monde terrestre : « Frank met 4,5,6/bâtons de dynamite/dans sa/bouche//il craque une allumette//imagine/l’or qui jaillira/de sa tête ». Images comme fracturées, agencées à des bouts de réalités triviales venues autant de vieux archaïsmes enfouis, que de cultures populaires, comme ces comics détournés en mascarades foraines quasi pornographiques, dont la figure de Frank semble tout droit sortie. On pense souvent aux vidéos débridées de l’artiste Paul McCarthy, où des personnages de Walt Disney, à coups de jet de ketchup et de lancer de hot-dogs, sont utilisés dans des scènes qui feraient hurler les associations de défense de l’enfance. Le Livre de Frank use de ce genre de décalage, dont l’autrice de Chelsea Girls, Eileen Myles, dit justement les aspects de décadrages constants. Si le terme de « surréalisme » employé convient peu (ce qu’elle reconnaît), même si certaines images viennent d’agencements oniriques, il faudrait plutôt convoquer la charge violente du dadaïsme (de Raoul Hausmann à Tristan Tzara) pour bien comprendre la logique d’écriture du Livre de Frank.
Car ce livre est un véritable puzzle de forces inconfortables, il « dégentrifie » les esprits, selon l’expression de Sarah Schulman (éd. B42, 2018). La première scène est celle du refus transgenre, et symétriquement celui de la projection ultra-genrée : « quand Frank est né/Père a inspecté le petit paquet/ que l’infirmière lui tendait// “mais où est la chatte de ma fille ?/ma fille n’a pas de chatte !” ». Tout vrille, comme l’écrit CAConrad, « sur une seule jambe valide ! ». La poésie du Livre de Frank possédant cette vitesse de rotation et de branchement du dessin animé, passage du coq-à-l’âne ou déphasage des matières (« l’homme chocolat » dégoulinant) : « quand il arracha la bite/du caramel fumant lui/gicla au visage//l’homme mourut/en faisant/non de/tête ». Certains vers sont des sortes de haïkus imbibés de LSD (« ton ombre est/à genoux/dans la rue/ en train de sucer la mienne ! »). Le prosaïsme est toujours décontenançant de ne jamais tout à fait dire ce que l’on attend : « Frank commande/les seins/d’Emily Dickinson avec/des dumplings et la/cuisse braisée/d’Anaïs Nin ». Et si Le Livre de Frank loge en ses pages une place pour celles et ceux que le sida emporta, c’est aussi pour pointer la responsabilité de ceux qui, au pouvoir, les laissèrent mourir comme des chiens. Envahissement, contamination, sang et semence, que pouvait-il tendre, Frank, au petit cow-boy de son enfance, à la Loi elle-même et à ses deux pistolets : « une boule de mouchoirs “ ils/contiennent du sperme/que j’ai produit en/pensant à toi ». Bien dit.
Emmanuel Laugier, Le matricule des anges, février 2026.
« CAConrad, Dennis Cooper, Chantal Akerman : critique, clinique, états des lieux », un article de Baptiste Thery-Guilbert, à retrouver sur la page de Diacritik.