Venise, herbes flottantes
Une collection de plantes du XIXe nourrit le récit de Ryoko Sekiguchi
Venise finira peut-être sous les eaux. Depuis longtemps, elle est noyée sous les mots. Des écrivains tentent d’y prendre leurs mesures en se confrontant à sa démesure : gonflettes plus ou moins brillantes face à la beauté. L’écrivaine japonaise Ryoko Sekiguchi, 55 ans, s’y colle à son tour, mais son livre, Venise, millefleurs, a peu de rapports avec ces recherches, presque toujours masculines, d’exploits littéraires. Venise n’est ni le miroir de sa mémoire, ni ce courant de mélancolie, d’introspection et d’extase ayant donné quelques grands textes qui, si elle les a lus, ne semblent guère la toucher. Son féminisme, son goût pour l’art contemporain et sa manière de combiner les choses et les genres, n’y sont pas pour rien : son livre ressemble à une installation. C’est « dans l’architecture, l’urbanisme, l’histoire et l’écologie, que j’ai trouvé les réflexions les plus pertinentes sur la ville d’aujourd’hui et de demain. L’art, la musique et certains spectacles vivants créés ici remplissent également leur devoir. C’est peut-être ce que les écrivains, en privilégiant la contemplation du passé pour aborder leurs propres angoisses et fantasmes, n’ont pas réussi à faire ». Le « peut-être » est une manifestation de politesse ou, qui sait, de modestie. Le « devoir » semble important. On n’est pas japonaise pour rien.
Architecte courtois.
De l’hiver 2023 à l’été 2025, elle a effectué à Venise huit séjours. Pourquoi et comment écrire « sur » Venise ? « Depuis que j’avais publié un livre sur Beyrouth, l’envie d’écrire sur une ville ne me quittait pas. La rencontre avec une ville change la vie d’une personne et d’un texte parfois plus qu’avec un humain », mais, outre sa méconnaissance des villes du Nord, il y avait « cette idée un peu snob que je n’allais tout de même pas m’abaisser à produire un éloge à trois sous de la Sérénissime ». Un concours de circonstances lui permet, en dépassant l’idée, de donner sens au projet. Le père d’une amie, architecte courtois de vieille souche vénitienne, lui montre un herbier constitué au début du XIXe siècle par l’une de ses ancêtres, prénommée Ilaria, dont il ne sait à peu près rien. Ryoko Sekiguchi, en se l’appropriant, est troublée par le fait « que les corps de deux personnes étaient directement liés : celui de la femme qui avait cueilli ces plantes, aujourd’hui sèches, à une époque où leurs feuilles poussaient à leur guise, à celui de l’un de ses descendants, vivant, qui se tenait devant moi à cet instant même ». L’herbier va projeter sa lumière sur les découvertes, les rencontres de cette fausse ingénue pleine de curiosité. La lagune, comme le Japon, est faite d’îles. Le grand canal proustien ressurgit à travers des histoires d’herbes flottantes.
« Eau du puits ».
Millefleurs, millefiori, est une technique de travail du verre. Elle serait inspirée par la légende d’un puits, celui du « Petit champ des fleurs » : « On dit que les fleurs de millefleurs éclosent au solstice d’hiver. Dans le temps, ce jour-là, les verriers de Murano ramenaient l’eau du puits dans leur atelier pour purifier l’espace de travail et essuyer leurs outils avec un chiffon qui en était imbibé, afin de pouvoir créer de splendides mosaïques florales. Le lieu d’éclosion des fleurs magiques était chaque fois différent, mais les artisans savaient que ces pétales magnifiques et ces feuilles aux contours délicats ne laissaient personne indifférent, et qu’au moment où l’eau s’évaporait surgissait un parfum qu’aucun être n’aurait imaginé.» L’écrivaine utilise les plantes et les histoires, et d’abord l’herbier d’Ilaria dont elle reproduit 25 passages, comme les verriers de Murano : pour que remontent des parfums vénitiens qu’elle n’aurait pu imaginer (ni ses lecteurs non plus).
Elle confronte l’herbier d’Ilaria à celui qu’elle-même constitue, aux lettres qu’elle écrit à la morte, à ses propres observations et réflexions. Ce qu’elle voit et entend fait écho à ce qu’elle lit dans ce vieux livre, et elle voit et entend beaucoup : sur les femmes internées jadis sur l’île de San Clemente, les îles de la lagune privatisées par les riches, l’éléphant du carnaval de 1819 qui devint fou et se réfugia dans une église où on le tua, un spectacle médiocre devant le public narcissique de la Fenice, les monastères et églises supprimés par Napoléon, la marche à Venise et le « tissu sonore » qui habille les îles. Paul Morand écrivait qu’à Venise, « les propriétaires prétentieux s’offrent un arbre ». Le figuier de Sant’Andrea et le micocoulier de Certosa, qu’elle décrit, semblent avoir été offerts par le vent. Ilaria écrivait que la « voix du hibou petit duc sent le pittosporum ». Deux siècles plus tard, Ryoko Sekiguchi constate qu’elle a observé ce hibou dans le même arbuste. La mémoire, comme la plante, est persistante.
« Une grenade ».
Les plus beaux passages sont ceux de l’herbier d’Ilaria, qui est aussi un journal intime, et dont la grâce fertilise les textes qui lui font écho. Un jour, une amie lui offre un dessin avec une fleur colorée qu’elle a vu dans une Scuola, portée par un ange : « Ce qu’elle avait dessiné n’était pas une fleur, mais une grenade. Je lui ai expliqué que c’était un fruit, mais elle ne savait pas ce qu’est une grenade. Je suis certaine qu’elle en a déjà goûté, mais elle n’a sans doute pas associé sa saveur au motif stylisé d’une grenade. Lorsque je lui ai demandé si elle n’avait pas vu un fruit magnifique qui recèle une pulpe couleur de rubis cristallin, elle m’a répondu que ce serait merveilleux s’il y avait des fleurs transparentes. Elle a raison, ce serait merveilleux qu’il existe des fleurs diaphanes. » On pense aux Notes de chevet de Sei Shonegon, dame d’honneur japonaise du XIe siècle qui écrivait à propos d’une fleur surnommée « l’herbe sans tracas » : « II est amusant de se dire qu’elle pourrait ne se soucier de rien. Peut-être aussi un malheur qui l’accablait s’en est-il allé ?» Un jour, Ilaria extrait une branche aux fleurs séchées de la boîte à parfum de sa mère, se souvient du jour où elle l’avait reçue. Elle le raconte, puis : « C’était il y a très longtemps. A l’époque où l’idée même de l’herbier ne m’était pas encore venue à l’esprit. Je n’aurais pas cru qu’elle garderait ces fleurs. Je n’ai jamais eu le courage d’entrer dans sa chambre. Je craignais de retrouver son parfum. Je ne comprends toujours pas pourquoi elle n’est plus là. Les arbres peuvent vivre pendant des centaines d’années, alors pourquoi les humains partent-ils immanquablement ? »
Philippe Lançon, Libération, 26 janvier 2026.
De rimes et d’arômes
Qu’elle apprivoise l’âme végétale de Venise ou dresse le portrait culinaire du Liban, la Parisienne Ryoko Sekiguchi, autrice, traductrice et amoureuse de cuisine, aime redonner vie aux souvenirs fragiles que réveillent un arbre, un goût, un parfum.
Le lieu où elle a donné rendez-vous porte un nom qui lui va comme un gant. Le café Singuliers, petite tanière cosy du 11e arrondissement de Paris où Ryoko Sekiguchi a ses habitudes, bruisse comme une ruche accueillante en ce neigeux mardi de janvier. « Petit-déjeuner, patrimoine, déjeuner, histoire(s), pâtisseries, architecture », annonce la vitrine dans un mezze lexical inattendu. Un mélange de nourritures du corps et de l’esprit qui fait écho à l’éclectisme de cette autrice touche-à-tout, jamais là où on l’attend.
Atypique et foisonnante, nourrie par l’amour des mots et des mets, mais aussi par une curiosité enfantine et un goût du pas de côté fantasque, l’activité de Ryoko Sekiguchi échappe à toute nomenclature professionnelle. Elle a écrit de la poésie, organisé des banquets littéraires, traduit en français des mangas et en japonais les livres de Jean Echenoz, de Michel Houellebecq ou d’Emmanuel Carrère, collaboré avec le plasticien Christian Boltanski ou le cuisinier Olivier Roellinger, signé des essais sur le fade et l’astringent, les odeurs ou la voix de son grand-père mort.
Ce mois-ci débarque en librairie le dernier fruit de sa création, Venise, millefleurs. Une évocation buissonnière, végétale et sensible de la Sérénissime, dont le fil rouge est un herbier du XIXe siècle ayant appartenu à une certaine Ilaria. Deux cents ans plus tard, l’écrivaine insère entre les pages sa propre cueillette dans le Venise d’aujourd’hui, riche de rencontres botaniques inattendues : un figuier dont le parfum enchante le huis clos d’un concert sur l’île de Sant’Andrea, un bananier incongru qui a poussé entre les pavés d’une ruelle près du Palazzo Grassi, les vestiges d’un jardin potager dans l’enceinte de l’ancien asile de San Servolo... Autant que les fleurs et les plantes, la butineuse glane les récits de tous ceux qui contribuent à tenir en vie une cité farouchement verte, au-delà de la ville-musée figée dans sa magnificence de carte postale.
Vêtue d’un costume et d’une chemise noirs rehaussés d’une cravate crème, elle s’est attablée devant un double espresso. Convoquant un peu de l’Italie qui lui est chère dans ce coffee shop où voisinent, sur la carte, le café glacé leccese – spécialité des Pouilles, au sirop de lait d’amande – et le matcha latte Kagoshima. Avec la même facilité à se jouer des frontières, la trajectoire de l’écrivaine est un kaléidoscope où s’entrecroisent lignes géographiques et disciplines artistiques. Un paysage aux bordures indécises, habité par l’exploration des cinq sens. Traductrice des textes des autres, elle sait aussi être l’interprète, avec ses mots, d’un plat, d’une voix ou d’un parfum, qui sont autant de « livres à lire ».
Née à Tokyo il y a cinquante-cinq ans, parisienne depuis trois décennies, Ryoko Sekiguchi navigue entre la langue de Mishima et celle de Molière, dans lesquelles elle écrit indifféremment, pour sonder le fugace, l’évanescent. Et donner corps aux souvenirs mais aussi aux fantômes que peuvent réveiller un goût ou une odeur. « Je suis une archiviste de l’éphémère », dit-elle joliment. Elle s’y est employée à Rome, pensionnaire de la Villa Médicis, ou à Beyrouth, lors d’une résidence d’écriture, mais aussi par ses allers-retours fréquents entre la France et le Japon, ou encore au fil de ces mille voyages dont elle se nourrit, Iran, Colombie, Afghanistan, Espagne ou Mali. Si Paris demeure son port d’attache, elle avoue passer la moitié de l’année hors de la capitale. « Je ne dis jamais non aux déplacements. J’ai l’impression que si on n’est attaché qu’à un même lieu, on devient figé. »
Pour sortir du périmètre de ce qui lui est familier, elle travaille volontiers sur commande. Elle compose des textes pour des artistes, des musées, a signé pour France Culture une fiction consacrée aux ondes sonores (diffusée en mars prochain). « J’aime ce que je découvre. Je voudrais continuer à être comme ça, une petite fille émerveillée par ce que le monde nous offre. » En 2018, invitée par la Maison des écrivains à séjourner un mois et demi à Beyrouth et à y produire un texte, elle choisit de faire le portrait de la capitale libanaise à travers sa cuisine, pour regarder autrement « une ville trop souvent réduite à la guerre dans la littérature ». Rattrapé par le cataclysme de l’explosion du port le 4 août 2020, son récit, publié quelques mois plus tôt, devient un moyen de fixer, « avec ces recettes qui nous sont transmises, la Beyrouth de l’avant qu’on a tant aimée et que l’on aime toujours ».
Cette catastrophe fait aussi écho à celle qui a bouleversé l’autrice japonaise, en même temps que son pays, en mars 2011, lors de l’accident nucléaire de Fukushima. Événement qu’elle a vécu à distance, depuis la France, dans la culpabilité des exilés « qui sont face à un drame que traverse leur pays tout en se trouvant dans un endroit sécurisé, bien au chaud ». Du 10 mars au 30 avril, elle en a cliniquement tenu le journal, d’une écriture blanche quasi documentaire. Animée par la volonté de « produire une archive pour que la littérature puisse, face à la catastrophe, servir à quelque chose ». Elle a intitulé cette chronique Ce n’est pas un hasard. Ironie du sort, la veille du tsunami, elle achevait de traduire des fragments de D’autres vies que la mienne, d’Emmanuel Carrère, dont le récit s’ouvre par le tsunami de 2004 au Sri Lanka...
Depuis, habitée par l’idée de la perte, elle s’attache à « garder sur la page une trace des choses évanescentes », comme ces saveurs auxquelles il faut dire au revoir à la fin du printemps ou de l’été. Cette « nostalgie de la saison qui vient de nous quitter », sorte de saudade extrême-orientale que les Japonais nomment nagori, elle en a fait un livre magnifique, aussi épicurien que métaphysique. Elle y fait dialoguer son imaginaire poétique, sa connaissance intime des produits née des innombrables dégustations guidées par sa curiosité, et la culture nippone, qui distingue non pas quatre, mais soixante-douze saisons, et qualifie aussi de nagori « ce qui subsiste dans le monde en lieu et place d’une personne morte ».
Cette réflexion sur le temps qui passe, ses cycles et ses adieux, elle l’a mûrie loin de son pays natal, à Rome, dans les jardins de la Villa Médicis. En 2013, elle est la première pensionnaire japonaise accueillie dans la vénérable institution française. Elle s’y installe avec, dans ses valises, des envies de recherches sur les momies et sur les techniques de conservation des aliments. « J’ai vécu cette résidence comme une sorte de grand laboratoire sur la temporalité, raconte-t-elle. Parce que le séjour ne dure qu’une année, on ne vit chaque saison qu’une seule fois. Chaque jour, chaque seconde devient encore plus unique. C’est une expérience déchirante, car elle abolit la double temporalité à laquelle nous sommes d’ordinaire soumis, à la fois linéaire et cyclique grâce aux saisons. Le temps, devenu uniquement linéaire, nous rappelle encore plus notre trajectoire à sens unique vers la mort. »
À la veille de son départ, la pensionnaire nostalgique, qui se qualifie parfois de « traiteur littéraire », imagine un dîner « des cent ingrédients », servi à tous les résidents comme un concentré de ses quatre saisons romaines, mais aussi de son syncrétisme culinaire. À la carte, poulet à la vitello tonnato et poire, salade de fenouil au yuzukoshô, canard à la japonaise, couscous aux fruits de mer ou riz à l’iranienne. Autant de bouchées éphémères dont ne reste que la trace écrite sur le menu recensant le long déroulé des plats.
Conserver avec des mots, c’est ce à quoi s’efforce celle qui a grandi entre l’odeur de l’encre et celle des casseroles. Née dans le quartier des imprimeurs de Tokyo, élevée par une mère cuisinière qui tenait une école pour cordons-bleus, initiée à l’amour du papier par un grand-père éditeur, qui l’emmenait écumer les librairies. À l’université, Ryoko Sekiguchi choisit d’apprendre le français « pour bien manger », en caressant l’espoir de voyager au pays du munster et du vol-au-vent. À 18 ans, elle rêve de s’offrir le grand dictionnaire culinaire d’Alexandre Dumas, tout juste traduit en japonais. Neuf ans plus tard, elle saisira l’occasion d’une bourse de recherche en histoire de l’art à la Sorbonne pour poser ses valises à Paris. Fascinée par la liberté et la diversité de la capitale : « À l’époque, à Tokyo, les rares étrangers étaient obligés de masquer leur identité, de se japoniser. La société était d’une violence inouïe à l’égard de toutes les minorités, de tous ceux qui sortaient de la norme, homosexuels, handicapés. Je me sentais entre quatre murs de fer qui me séparaient de ce qui se passait ailleurs. »Des murs qu’elle a fait tomber, et des frontières qu’elle n’en finit pas d’enjamber, tout en gardant un attachement profond pour son pays natal où elle retourne deux fois par an. Ses livres, qu’elle traduit elle-même en japonais, y rencontrent un joli succès. Son dernier voyage, en novembre, l’a menée à la rencontre d’un producteur de vinaigre de riz dont, passeuse passionnée, elle va contribuer à commercialiser en France les saveurs avec la maison Roellinger. Une autre de ces passerelles entre les lieux, les êtres et les sens qu’elle jubile de lancer.
Virginie Félix, Télérama, 28 janvier 2026.
La ville comme une plante
Dans les yeux de Ryoko Sekiguchi, Venise n’est pas une image, encore moins une rêverie figée dans la pierre. Le magnifique livre qu’elle lui consacre la célèbre comme un organisme vivant, traversé de souffles et de sèves. Tout commence lorsqu’elle découvre, par hasard, un herbier du XIXe siècle ayant appartenu à une botaniste vénitienne nommée Ilaria. Entre ses pages, des pétales endormis, des feuilles fragiles, des annotations précises et fiévreuses.
Ces traces réveillent un double désir d’écriture : enquêter sur la vie de cette femme effacée par le temps, et faire entendre sa voix lors de ses errances dans les jardins de la lagune.
Le livre tisse plusieurs strates : les fragments du journal d’Ilaria et le récit personnel de l’écrivaine, qui se définit comme une « archiviste de l’éphémère ». À travers son regard, on découvre la ville, perçue comme un végétal, entre eau, pierre et lumière. Avec une bouleversante délicatesse, Ryoko Sekiguchi donne forme à ses déambulations et ses trouvailles : l’évocation inattendue d’un grand bananier à deux pas du Palazzo Grassi, ou celle de ces fleurs mythiques qui ne s’ouvriraient qu’au crépuscule, au bord d’un canal.
La beauté de ce livre, à la fois littérale et magique, ne tient pas seulement à ses évocations florales. Venise, millefleurs est aussi un livre construit à partir de nombreuses paroles et de témoignages que l’autrice parvient à transformer en intenses documents poétiques.
A.D.C, Le Monde des livres, 30 janvier 2026.