— Paul Otchakovsky-Laurens

NyxX

Julien Perez

Karol Malik, quinquagénaire inquiet et romancier ignoré, accepte de devenir le biographe de Pauline Grandgeorge, fondatrice de l’application NyxX, un réseau social permettant à ses utilisateurs d’échanger leurs rêves sous forme de vidéo grâce à une technologie révolutionnaire : l’extraction des rêves. Karol voit dans cet ouvrage de commande l’opportunité d’être enfin lu par un large public car l’entrepreneuse, à seulement vingt-cinq-ans, est déjà une superstar dont la renommée dépasse largement le périmètre de l’économie numérique. Dès son arrivée dans le petit village...

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La presse

Comme dans un rêve

Dans ce deuxième roman aux accents SF, Julien Perez imagine une plateforme où les utilisateurs partagent leurs rêves. Héros de « NyxX », la fondatrice du réseau et son biographe emportent le lecteur dans un huis clos vertigineux et poétique.

Entre Cosne-sur-Loire et Sancerre s’enferment Karol Malik et Pauline Grandgeorge. Un écrivain foiré et l’entrepreneuse du siècle, huis clos détonant entre le quinqua et la prodigieuse fondatrice de NyxX, « plateforme sur laquelle les deux tiers de l’humanité échangent leurs rêves » : pourquoi charger cet inconnu d’écrire sa biographie ?

Pauline est arrivée « à un moment où les gens s’ennuyaient de leur propre reflet », où le temps était venu d’aller voir « en profondeur » ce qui se passait chez le voisin. Flairant les possibles ouverts par les casques d’extraction portés en dormant, elle a fondé NyxX sur l’idée de n’accéder « aux rêves des autres qu’au prorata des rêves qu’on accepte de leur dévoiler ».

Peut-être milliardaire, Pauline vit humblement, loin de la Bourse et des OPA. Elle va discuter quotidiennement avec Malik pour nourrir sa biographie, l’entraînant dans les méandres de sa mémoire, une confusion parfois proche du « trouble de l’écho onirique » dont certains utilisateurs de NyxX souffrent.

Folie douce

La routine que Julien Perez construit à ses antagonistes est un piège à la lente étrangeté. Des avions de chasse survolent le village, des scènes sont confuses et on ne sait s’il s’agit d’hallucinations...

On se laisse bercer par les 300 premières pages du roman, croyant saisir le jeu trouble auquel se livrent Grandgeorge et Malik. Dans cette folie douce dont certains habitants pourraient figurer chez Guiraudie, en vue des 150 dernières pages, l’auteur fomente pour ses lecteurs un tabassage narratif en règle qui ferait passer « Inception » pour un pauvre petit casse-tête en bois.

Audacieux dans les structures de ses récits, Perez avait déjà signé une belle réussite chorale avec son premier roman « Hommages ». Au croisement de la SF et du huis clos dans « NyxX », l’écrivain, musicien et artiste dévoile pour notre grand plaisir encore un peu plus de sa palette littéraire.

Marceau Cormerais, Les Echos, 10 avril 2026.



Glissements progressifs du réel

En 2029, un réseau social populaire permet le partage de vidéos de ses rêves. Jusqu’à ce que cède la réalité. « NyxX », de Julien Perez, hallucinant

Avec Hommages (P.O.L), Julien Perez avait signé un des premiers romans les plus marquants de 2025.L’auteur, musicien et plasticien (sous le seul nom de Perez) né en 1986 y imaginait une cérémonie funéraire à la mémoire d’un artiste contemporain très coté, Gobain Machin, disparu en montagne sans que son corps ait été retrouvé. Les uns après les autres, proches et moins proches y prenaient la parole pour évoquer cet homme, sa vie et son travail. Peu à peu, le roman choral, avec sa part de satire sociale, évoluait vers quelque chose de plus étrange et inquiétant. La nature du récit se révélait mouvante, tandis que le doute grandissait : Gobain Machin était-il vraiment mort ? Cette célébration était-elle une performance supplémentaire ?

Un an plus tard, Julien Perez revient avec NyxX, un autre (épais) roman qui fait de l’instabilité son principe et sa matière. Et propose ainsi, avec une belle ambition et les moyens de celle-ci, une manière de prendre en charge une caractéristique majeure de notre époque fébrile, où le sol de ce qui paraissait certain se dérobe constamment, où le réel semble mettre tout son zèle à damer le pion à la fiction et même à la science-fiction.

C’est de ce dernier genre que ressortit NyxX. Et plus précisément d’une forme de science-fiction rurale peu commune. Situé en 2029- longtemps, le seul repère temporel donné est l’effondrement du pont Morandi, à Gênes, dix ans plus tôt, en 2018 -, le roman a pour cadre un monde où, en matière de réseaux sociaux, les gens ont fini par « s’ennuyer de leur propre reflet ». D’où le succès de la plateforme NyxX, qui propose à chacun la possibilité de capter ses rêves de la nuit, de les transformer en vidéos et de les partager avec son prochain - à condition que celui-ci aussi donne à voir le film de sa propre nuit. « Les trois quarts des Français » et « le deux-tiers de l’humanité » pratiquent cet « étalage de subconscients ». Devenue célébrissime et très riche, la créatrice de la technologie, Pauline Grandgeorge, âgée de 25 ans, embauche pour écrire sa biographie Karol Malik, un ancien journaliste, auteur inconnu de trois romans ayant pour titres respectifs Mon nom est latino mutilé, Le Carrousel des carpes et Sans légende (Julien Perez met beaucoup de malice à baptiser ses personnages et leurs œuvres). Le quinquagénaire accepte le projet avec l’espoir de connaître le succès, et de transformer le livre de commande en chef-d’œuvre littéraire.

NyxX commence par l’arrivée de Karol dans le petit village proche de Cosne-sur-Loire (Nièvre) où Pauline habite une maison agréable sans être spectaculaire. Se met en place une routine où l’écrivain partage ses journées entre les entretiens avec Pauline destinés à l’ouvrage et les promenades dans les environs, les détours par le bistrot Le Coup de fourchette, le salut aux vaches du maire...

Julien Perez plante ainsi un cadre étonnamment paisible, fait de paysages harmonieux et de dialogues tranquillement réalistes, où une forme de menace s’introduit par éclats - la canicule qui sévit, une crise géopolitique liée à une mystérieuse affaire d’otages, et possiblement au passage d’avions dans le ciel. Avant qu’un onirisme de plus en plus angoissant ne s’insinue à son tour. Avec l’utilisation massive de NyxX et les pathologies qu’elle a engendrées («On parlait de lars par analogie avec le phénomène acoustique du larsen, on parlait de songe-trappe, de trotrance, de specter-bubble, de dramescapisme, qu’on avait tenté de traduire par rêvasionnisme, sans grand succès, defantasy hole, de fièvre des sables, de syndrome d’Alice, on parlait de panyxX, de schizophrenyxX, de génération NyxX»), les rêves se sont mis à contaminer la réalité, sans qu’il soit possible de déceler quand se produisent les passages de l’une aux autres, ou quand les faits cèdent la place à l’hallucination.

Aidé par une langue ayant fait le choix de la simplicité, Julien Perez orchestre avec un savoir-faire remarquable ces glissements au ou d’une conversation, de la même manière qu’il fait passer la narration, qui se concentre alternativement sur Karol et sur Pauline, de l’extérieur des personnages à leur intériorité. L’étrangeté gagne du terrain, la paranoïa aussi, la science-fiction se teinte de thriller... Et si Karol échoue à écrire la biographie de Pauline, dont il espérait qu’elle produise chez les lecteurs « l’effarement », Julien Perez parvient, lui, à nous plonger dans une forme de stupéfaction avec son roman sur la friabilité du monde, de la perception et de l’identité.

Raphaëlle LEYRIS, Le Monde des livres, mai 2026.