La première partie du Sentiment général est une couronne de sonnets, forme inventée en Italie durant la période baroque : une suite de 14 (+1) sonnets pour lesquels le dernier vers de chaque poème devient le premier du suivant. Le quatorzième sonnet se clôture par le premier vers du sonnet initial et la boucle est alors bouclée : couronne. Couronne d’autant plus que ces premiers vers composent aussi ensemble un quinzième sonnet : le sonnet maître.
Frédéric Forte s’empare de cette forme ancienne pour tenter de saisir, en se fondant dans le « on » collectif, la matière infra-ordinaire, à la fois intime et commune, de...
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La première partie du Sentiment général est une couronne de sonnets, forme inventée en Italie durant la période baroque : une suite de 14 (+1) sonnets pour lesquels le dernier vers de chaque poème devient le premier du suivant. Le quatorzième sonnet se clôture par le premier vers du sonnet initial et la boucle est alors bouclée : couronne. Couronne d’autant plus que ces premiers vers composent aussi ensemble un quinzième sonnet : le sonnet maître.
Frédéric Forte s’empare de cette forme ancienne pour tenter de saisir, en se fondant dans le « on » collectif, la matière infra-ordinaire, à la fois intime et commune, de notre quotidien. De cette première partie découle la seconde, « sentiments particuliers », dont les poèmes, plus courts, convoquent tous les mots redistribués de chaque sonnet. La tonalité de ces 14 séquences diffère cependant nettement de la couronne initiale. On abandonne ici le « on » général – qui devient le mot anglais « on » (bouton déclencheur de la machine-poème ?) – pour la singularité de deux figures, « je » et « tu », qui vivent dans la « pièce » (espace mental intime, intérieur, aussi bien le poème lui-même qu’un lieu fictif à l’abri du monde) des aventures très immobiles.
Frédéric Forte réalise ainsi une oeuvre originale dans laquelle les jeux de langage, et sur le langage quotidien, les paroles familières, tracent un univers burlesque et mélancolique. Il explore en les actualisant toutes les formes poétiques, les plus anciennes comme les plus contemporaines. C’est aussi, en ce sens, un formidable « pédagogue » du langage poétique dans son exploration du monde intime et collectif.
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Un rhinocéros dans la pièce
FREDERIC FORTE SIGNE UN RECUEIL ENTETANT CONDUIT PAR UNE ELECTRICITE DOUCE. LES OBJETS CLIGNOTENT, L’OEIL S’ATTACHE ET LE POEME NE FINIT JAMAIS.
« C’est la forme qui nous dit quoi faire » et « c’est la forme qui nous dit quoi écrire » nous informait-on déjà dans les 99 notes préparatoires de Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité, Et puisque dire c’est faire, et que faire à partir de rien est aussi écrire, pour son nouveau recueil Frédéric Forte s’est adonné à la contrainte de la couronne de sonnets. Cette forme baroque inventée en Italie consiste en une suite de quatorze sonnets pour lesquels le dernier vers de chaque poème devient le premier du sonnet formant une ronde à l’image du hamster « dans sa roue toujours / libre de revenir au même ». Puisque l’oulipien aime les chiffres, on notera que Le Sentiment général découpé en deux parties (la première éponyme et la seconde intitulée « sentiments particuliers ») est aussi son quatorzième livre de poésie. Écrit essentiellement pendant le confinement, Le Sentiment général nous convie à un tendre huis clos au sein duquel le poète invente un temps qui a l’avantage de ne connaître ni début ni fin. Le temps du poème excède le quotidien : « tu peux rester là avec moi de toute façon c’est la fin de la ligne ».
« Tout est à jeter par la fenêtre / hormis l’attachement de l’œil peut-être envers le paysage et la télévision », à l’intérieur persiste l’attachement de l’œil « toujours plus vif / ne serait-ce qu’à force d’être à l’intérieur » envers les objets et les choses. On retrouve l’infra-ordinaire de Georges Perec, cette attention aux objets du quotidien, le geste de l’inventaire juste avant sa tentative de les épuiser. Ici « la table est aussi table que possible », mais surgit et revient par endroits un rhinocéros comme une guirlande lumineuse qui clignoterait dans le recueil, celui que persistait à voir le philosophe du langage : « je lui ai demandé d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la pièce, mais il a refusé » (Bertrand Russell, à propos de Ludwig Wittgenstein cité en exergue de « sentiments particuliers »). Sans doute chaque vers suivant l’autre jusqu’à former une couronne alimente-t-il aussi en électricité l’ensemble du recueil capable de relier tous les points entre eux et de clignoter par moments pour se rappeler à l’obscurité.
Alors que la première partie inaugurait un « on » collectif, « le vers est léger mais c’est vrai qu’on a tous un petit côté météorologiste », l’auteur de Nous allons perdre deux minutes de lumière (2021) s’adresse à une partenaire comme une colocataire du poème, une destinataire qui passe son temps à « appuyer sur on » pour activer des objets du quotidien tout en rappelant le pronom impersonnel à l’oblique. On et off, allumer ou éteindre, c’est la même chose répète Frédéric Forte qui aime à faire entrer la lumière dans tous ses livres. Dans Nous allons perdre… chaque partie était découpée par un bout du titre traduit en braille. Et le poète toujours de s’étonner qu’on peut tout faire venir dans un poème, et c’est ici semble-t-il la force de son écriture qui touche du doigt le monde sensible et le monde matériel : «moi j’attends juste la phrase d’après/ comme si c’était un bus ».
On n’est pas surprise de découvrir qu’il vient de co-traduire L’Orangerie du poète américain post-moderniste Gilbert Sorrentino qui, en 1978, avait fait du mot orange une délicieuse partition poétique. Frédéric Forte, lui, ne cesse de relier les mots dans le mouvement continu « des souvenirs de souvenirs / comme des fractions/ tu perçois/ les points d’encrage là où d’autres / compteraient juste les étoiles ».
Flora Moricet, Le Matricule