Après le succès d’Ethan Frome (2014), une nouvelle traduction inédite d’un chef-d’œuvre d’Edith Warthon, par Julie Wolkenstein.
Au tout début du XXème siècle, une vallée reculée des montagnes du Massachusetts, dans le village fictif de North Dormer. Charity Royall a dix-neuf ans et elle ne se fait aucune illusion. Elle s’est résignée à une vie étriquée, rythmée par les heures qu’elle passe à dépoussiérer et ordonner la minuscule bibliothèque municipale. Elle a beau être plus belle et plus intelligente que toutes les autres filles du village, elle se sait aussi différente. Parce qu’on l’a « ramenée de la Montagne » quand elle était enfant, c’est-à-dire éloignée de la communauté de hors-la-loi misérables qui vivent là-haut, et que l’homme qui l’a adoptée, un avocat, bien que lui aussi très supérieur aux habitants de North Dormer, a un passé douteux, lié à son alcoolisme. Le roman d’Edith Wharton (publié en 1917) raconte l’initiation sentimentale et sexuelle de Charity, depuis sa première rencontre, un après-midi torride de juin, avec un jeune architecte venu de la grande ville, Lucius Harney, pour dessiner des croquis d’habitats traditionnels de la région, jusqu’à la fin inévitable de leur liaison, au tout début de l’automne. En un été, Charity vit en accéléré toutes les étapes d’un amour d’emblée condamné, d’abord par la société, mais surtout par son propre caractère : lucide, rebelle, orgueilleux, courageux. Si Été a fait scandale à sa parution, c’est parce qu’il adopte le point de vue d’une jeune femme qui assume ses désirs et voit les hommes tels qu’ils sont. Il traite avec franchise de la sexualité féminine, vue comme force vitale puissante. Au cœur du roman, une scène en particulier, peut-être la première dans la littérature, donne à l’héroïne l’occasion d’observer, à son insu, le corps offert, à demi-nu, de celui qu’elle convoite. Pendant estival et féminin d’Ethan Frome (six ans plus tôt), Été est moins tragique (difficile de l’être autant !), la nature rayonnante y est au diapason des découvertes sensuelles de Charity, et sa résolution douce-amère est à son image : désenchantée mais puissante.
La première traduction française (intitulée Plein été) date de 1918, par Charles du Bos. La deuxième, parue en 1985, par Louis et Dominique Gillet n’est qu’une adaptation de cette première version.
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Les caresses et les mots d’Edith Wharton
Le torride «Été» d’une Edith Wharton sensuelle, à l’écoute du désir d’une femme, reparaît chez P.O.L. Éditions dans la nouvelle traduction de la spécialiste Julie Wolkenstein.
Les romans de dames reviennent à la mode. Et quelles dames ces Jane Austen, Emily Brontë ou George Eliot ! À l’inverse du roman de cette dernière, « Middlemarch », sous-titré « étude de la vie de province », celui de l’Américaine Edith Wharton (1862-1937) ne commence pas, mais finit par un mariage malheureux.
L’héroïne y est aussi une jeune femme avide d’exister, sinon d’apprendre, car tenue à l’écart de tout profit intellectuel. « Elle était aveugle et insensible à beaucoup de choses, et en avait vaguement conscience ; mais à tout ce qui était lumière, air, parfum, chaque goutte de sang qui coulait dans ses veines réagissait au quart de tour »
L’arrivée de Harney, jeune architecte de Boston, éveille ce qui la rongeait: la passion d’une sensualité sans objet. À son élégance vestimentaire, à sa courtoisie, s’ajoutent la beauté, ses mots et une curiosité sans frein.
«Elle avait aimé la manière dont le jeune homme la regardait, et son étrange façon de parler, à la fois brusque et douce ». Brusque, elle l’est aussi, insolente et libre, bien qu’entravée par sa condition.
Ce qui pourrait sembler totalement suranné dans ce roman paru en 1917 porte au contraire un regard émancipateur et critique sur l’Amérique actuelle qui vante les vertus de l’ignorance, de la chasteté et de la docilité, tout en nous inondant de dark romances douteuses sur le plan de la moralité et des mœurs, sans parler de leur médiocrité littéraire.
Joie féroce
Charity, dix-neuf ans, a été prénommée par son bienfaiteur, qui entend qu’on s’en souvienne, un Arnolphe qui lorgne sur sa pupille arrachée à un hameau d’une ahurissante pauvreté, abrutie d’alcool et d’abandon. On devine la joie féroce qu’a eue Edith Wharton (Prix Pulitzer pour « Le Temps de l’innocence ») à écrire ce roman pour les lectrices habituées aux salons et à leurs joutes mondaines.
Présentée souvent, comme le pendant féminin de son ami Henry James, elle excellait à croquer cette haute bourgeoisie américaine singeant l’aristocratie anglaise, aimant les voyages en Italie mais pas la culture. Elle-même, petite fille, avait dévoré en secret toute la bibliothèque purement décorative de ses parents, hormis les romans, interdits par sa mère, comme elle le raconte dans sa biographie. Privée de romantisme, elle arriva à son mariage, à 23 ans, ignorante des choses du sexe. Son mari, pas très porté sur la gaudriole, n’eût pas à s’en plaindre.
Elle se rattrape dans cet « Été » suffoquant qui affole les sens sans écorner la pudibonderie, mais offense la bonne conscience. Bien sûr, Charity se donne sans retenue à Harney, dans des élans contenus dans trois petits points de suspension…
Magnifiquement construit, nous égarant sur le désastre à venir, ce roman, servi par la nouvelle traduction de la spécialiste Julie Wolkenstein, nous revient avec ce style brossé et ses aplats gourmands, volés à un Turner qui aurait élu domicile dans les montagnes du Massachusetts.
Edith Wharton joue sans cesse du contrepoint, entre le hameau rural, coupé de l’effervescence des villes, entre la rigidité d’un tuteur meurtri et la palette fauve d’un paysage qui exulte, entre le bonheur et le malheur inextricablement entremêlés.
Le roman fit scandale; est-ce parce que Charity, lucide et fière victime expiatoire des convenances, est en réalité la plus forte ? Riche d’un cruel été, vécu à pleines dents quand d’autres s’éteignent leur vie durant, par un mauvais calcul ?
Sophie CREUZE,L’Echo, mai 2026.
ON REVISE SES CLASSIQUES SAISON ET SENTIMENTS
EN 1917, LORSQUE L’AMERICAINE EDITH WHARTON (1862-1937) PUBLIE « ETE », elle provoque un scandale tant son héroïne, Charity, 19ans, brave les interdits et s’autorise à s’engager dans une relation amoureuse qui ne peut que mal se terminer. La romancière Julie Wolkenstein (« Chimère », P.O.L, 2026) vient de retraduire ce chef-d’œuvre.
ELLE. À quoi tient la singularité de ce roman dans l’œuvre d’Edith Wharton ?
JULIE WOLKENSTEIN. Dans « Ëté » et dans « Ethan Frome » (P.O.L, 2014), autre roman de Wharton que j’ai traduit, il est question, comme toujours dans l’œuvre de la romancière américaine, d’amours empêchées par de fortes contraintes sociales. Mais l’histoire se passe dans un milieu modeste et dans un lieu misérable, les montagnes du Massachusetts. Wharton, issue d’un milieu aristocratique new-yorkais, décrit parfaitement cet environnement qui n’est pas le sien. Elle le fait avec des termes que j’ai eu du mal à traduire car je ne suis pas une montagnarde.
ELLE. Comment qualifier le style d’Edith Wharton, parfois comparé à celui de son ami Henry James?
J.W. Leurs styles n’ont rien à voir. Wharton ne vise pas l’expérimentation stylistique, contrairement à James. Elle n’est pas une moderniste, elle n’innove pas formellement. Son écriture est simple et traditionnelle. Je dirais qu’elle est une excellente narratrice. Elle sait construire son récit de manière implacable, avec quelque chose d’inquiétant dès le début : « On l’avait "ramenée de la Montagne" », est-il écrit à propos de Charity, fille adoptive de Mr Royall. Charity est née dans une communauté de hors-la-loi qui a existé et dont Wharton avait entendu parler car elle possédait une maison dans la région. Le roman a été traduit en français en 1918 dans une langue ampoulée. II y a une francisation du texte - les traductions fonctionnaient ainsi à l’époque. Charity par exemple vouvoie tout le monde, ce qui n’est pas le cas dans ma traduction. Le vouvoiement général donnait un côté démodé au livre. J’ai voulu lui rendre sa sobriété originale.
ELLE. Y a-t-il un écho contemporain dans le comportement des personnages ?
J.W. Ce n’est pas un roman féministe, mais il est moderne dans la mesure où Charity sait très bien ce qu’elle fait. Elle a une curiosité sensuelle, elle ne se fait pas d’illusions sur la suite de cette relation. Elle n’est pas une victime, elle assume ses désirs. Il y a une scène étonnante elle observe son amant à demi nu sans qu’il le sache. C’est une inversion du regard habituellement porté dans les romans de l’époque par un homme sur une jeune et jolie femme.
Virginie BLOCH-LAINE, Elle, juin 2026.
L’extraordinaire clairvoyance d’Edith Wharton
Le destin entravé d’une modeste jeune femme du Massachusetts. Nouvelle traduction du bel « Été »
Quelle heureuse initiative que de republier Edith Wharton (1862-1937), l’une des plumes les plus pénétrantes de la littérature américaine, admirée par son ami et confident Henry James et première femme à recevoir le prix Pulitzer, en 1921.
Les rééditions ont cette vertu : elles défont les clichés que la postérité finit par accoler aux écrivains. Car si la grande bourgeoise qu’était Wharton demeure associée aux élites de la Côte est qu’elle disséqua avec une ironie féroce dans Le Temps de l’innocence (Plon, 1921, que réédite GF) ou Chez les heureux du monde (Plon, 1908 ; Gallimard, 2024, dans Chroniques de New York), son regard ne s’arrêtait pas aux frontières de son milieu. Elle savait aussi tourner son attention vers les existences modestes, les destins entravés.
C’est ce que rappelle magnifiquement Été (Plon, 1918),qui paraît chez P.O.L dans une nouvelle et superbe traduction de l’écrivaine Julie Wolkenstein - laquelle avait déjà retraduit Ethan Frome, autre grand roman de Wharton (P.O.L, 2014). Publié en 1917, Été nous conduit vers une bourgade pauvre de Nouvelle-Angleterre, North Dormer, dominée par un lieu encore plus pauvre, La Montagne. « Venir de La Montagne constituait la pire des disgrâces », note Wharton. Or, c’est de là que vient son héroïne, Charity, 19ans, qui, abandonnée à la naissance, a été recueillie par un avocat devenu son tuteur, Mr Royall.
Charity et Royall, c’est un peu Célimène et Alceste chez Molière : le vieux Royall rêve d’épouser sa pupille, tandis que cette dernière s’est follement éprise de Harney, un jeune architecte de Boston venu faire des croquis à North Dormer. Les quatre saisons sont allégoriquement contenues dans le roman. Le printemps à l’issue duquel on cueille la belle et rebelle Charity; l’été où l’on suit l’épanouissement de son désir, ses retrouvailles clandestines avec Harney et les conséquences de celles-ci ; l’automne en fin, et même l’hiver qui se profile pour Charity, lorsque la lâcheté de Harney redonne l’avantage à Mr Royall.
C’est là que Wharton se révèle magistrale. Charity rêve d’échapper à l’étroitesse de sa condition, mais ce désir d’émancipation se heurte sans cesse à une conviction plus profonde, presque inconsciente : la conviction que son origine la condamne. Venue de La Montagne, elle porte la honte sociale que les habitants de North Dormer projettent sur ceux de ce lieu miséreux. Pourtant, loin de s’y réduire, elle revendique aussi cette singularité avec une fierté farouche. Toute l’ambiguïté du personnage est là.
Lorsque se présente la possibilité d’un mariage - Royall est prêt à forcer la situation, à exiger de Harney qu’il l’épouse -, elle semble saboter elle-même ce qui pourrait constituer sa délivrance. Comme si elle avait toujours su que la partie était perdue. Comme si elle avait compris avant les autres que Harney appartenait à un monde auquel elle n’accéderait jamais vraiment. Son renoncement n’est ni tout à fait de la résignation ni tout à fait de l’orgueil :il procède de ce mélange troublant de lucidité et de fierté blessée qui fait les grands personnages de Wharton.
En quittant les salons new-yorkais pour les chemins de terre du Massachusetts, l’écrivaine ne perd rien de son extraordinaire clairvoyance sur les rapports de domination, les illusions du désir et le fait que l’histoire souvent se répète d’une génération à l’autre. Elle compose ici un portrait de femme d’une saisissante modernité, sous-tendu par une méditation subtile sur cette étrange peur du bonheur qui nous conduit parfois à nos propres défaites.
Florence Noiville, Le Monde des Livres, Juin 2026
Été
Dans le Massachusetts, quelques mois dans la vie de Charity, qui s’éveille à l’amour et à la sensualité. Un roman puissant, qui choqua à sa sortie, en 1917.
Avant de devenir, dans les années 1920, avec notamment Le Temps de l’innocence (1920) et le cycle Vieux New York (1924), la peintre formidablement incisive du New York du Gilded Age – un « Âge d’or » (1865-1905) qui l’avait vue naître et grandir, à Manhattan, tandis que survenait l’avènement d’une prospérité économique phénoménale et, avec elle, une nouvelle élite financière qui allait supplanter l’aristocratie originelle dont elle-même était l’héritière -, il est arrivé à Edith Wharton de poser son chevalet dans les paysages bien moins urbains, bien moins fastueux de l’État du Massachusetts - plus précisément dans les Berkshire Mountains. De cette Nouvelle-Angleterre rurale et vallonnée, elle a fait le décor du fulgurant Ethan Frome (1911), et quelque temps plus tard, celui d’Été (1917). L’un et l’autre constituant une sorte de diptyque romanesque dans l’esprit de Wharton qui les associait volontiers et désignait Été comme un « hot Ethan » (littéralement : un « Ethan chaud »).
Après avoir retraduit avec alacrité, il y a douze ans, l’hivernale tragédie d’Ethan, l’écrivaine Julie Wolkenstein s’est donc penchée sur le guère moins dramatique destin de Charity Royall, l’héroïne d’Été, dans une campagne baignée de « flots de soleil argenté » annonçant l’arrivée imminente d’une saison estivale fiévreuse. Cette fébrilité constitue le climat d’Été, l’atmosphère générale de ces quelques mois cruciaux dans la vie de Charity Royall, dont Wharton dépeint ici le cruel apprentissage. Jeune fille du morne village de North Dormer, Charity, 19 ans, s’y ennuie fermement et, en pensées, se cherche un avenir loin de la maison de Mr Royall, l’avocat dont, depuis l’enfance, elle est la pupille. Jusqu’au jour où surgit à North Dormer, en villégiature, un grand jeune homme du nom de Lucius Harney. Il est citadin, cultivé, architecte de profession, et a entrepris de recenser et visiter les vieilles maisons de la région. Dans cette prospection, Charity décide de se faire sa guide, et bientôt se noue entre eux deux une relation d’ordre amoureux.
La sensualité pleinement éveillée, bientôt à vif, de Charity est l’un des motifs centraux du roman, et le combustible qui alimente la nervosité dont sont empreintes la narration et l’aura qui l’enveloppe - cet érotisme larvé fit d’Été, il y a un siècle, une œuvre sulfureuse, parfois comparée à Madame Bovary. Opiniâtre dans la volonté de vivre pleinement cet amour - qui est aussi, pour elle, la porte de sortie hors de la vie étriquée qui l’attend à North Dormer -, la rêche Charity Royall n’est pas si différente des héroïnes des grands romans new-yorkais de Wharton - Lily Bart de La Maison de liesse (anciennement Chez les heureux du monde), ou Ellen Olenska de L’Âge de l’innocence, femmes prisonnières d’une société qui en permanence les observe, les juge, les contraint, les empêche; femmes ligotées par les convenances et qui paient au prix fort toute velléité de s’en libérer. Sur le chemin de Charity, la romancière sème les difficultés : une origine familiale tenue pour honteuse, un tuteur abusif, un amant pusillanime, l’appartenance à une petite communauté où tout se sait... tous préjudices face auxquels Charity n’abdiquera qu’ultimement, altière en sa défaite annoncée.
Nathalie Crom, Télérama, 24 juin 2026.