— Paul Otchakovsky-Laurens

Des enfants et des monstres

Pierre Alferi

À l’ère téléphage, le câble fait valser les films en boucle et le satellite les met en orbite en attendant les self-serveurs. Le cinéma peut tout partager avec la télé, il lui résistera par un trait bien plus que technique : la projection vient de derrière, nous met en garde. Le caisson lumineux, lui, nous plonge dans son tube. Les films y sont des souvenirs, déchets, carlingues de vieux vaisseaux encombrant le ciel cathodique. Souvenir d’une séance, mais sans son sex-appeal. Souvenir qu’on n’a pas, et désir d’une séance. Occasion d’un retour critique ? Plutôt : comme on enfourche un cheval de manège, en saisir un au vol et...

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La presse

En plus d’un nouveau recueil de poèmes, Pierre Alferi transforme ses chroniques cinéma en roman sur les monstres. Merveilleux. […] Si ça marche en livre, si ça ne fait pas seulement compil de critiques, c’est dû au liant de l’écriture, sa grâce romanesque et la cohérence absolue des sujets choisis, qui en font un petit olni : un roman critique, qui révèle les obsessions de l’auteur en palimpseste des auteurs ou acteurs choisis. L’obsession des fantômes, des vies hantées, des destins doubles. Des vies dupliquées.


Nelly Kapriélian, Les Inrockuptibles


Philosophe avec Guillaume d’Ockham. Le singilier (Minuit) et Chercher une phrase (Bourgois), romancier avec Le Cinéma des familles, poète avec Les Allures naturelles, Le Chemin familier du poisson combatif, Kub or ou Sentimentale journée poète plasticien avec ses Ciné-poèmes et films parlants, cofondateur de la Revue de littérature générale, chroniqueur de cinéma dans Des enfants et des monstres qu’il vient également de publier, parolier avec Rodolphe Burger et plus récemment Jeanne Balibar, Pierre Alferi n’est prolixe sans doute que pour mieux affûter la pointe d’un travail d’écriture très précis dans ses expérimentations, et ses déplacements.


Xavier Person, Le Matricule des anges


Depuis plusieurs livres, Pierre Alferi tente des formules de langue ou d’écriture aptes à penser poétiquement le réel sans tomber dans le piège des lyriques enflammées et sans renoncer pour autant à la possibilité d’une figuration par le poème mais distanciée, sinon problématique. On sait que pour Pierre Alferi, la prose n’est ni un genre, ni l’opposé de la poésie. Qu’elle est cette ligne de fuite de la littérature, toutes catégories confondues, tout entière tendue vers une forme sans cesse à inventer, à reconnaître, dans un rapport critique et sensible aussi, au monde, ou du moins sa rumeur. Le poème aujourd’hui court ainsi vers la prose. Le vers de Pierre Alferi n’est donc jamais vraiment un mètre. Se contentant d’être irrégulier, souvent court, vite brisé, comme pour signifier la difficulté d’atteindre, enchaîner, contenir : « c’est le volume / qui manque d’abord / respirer à fond /décolle les / tympans ». Il y a de l’impuissance reconnue, sans doute, dans ce caractère qui s’intensifie en particulier dans les dernières pages du recueil où s’affirme le projet final, orgueilleusement modeste et précaire à la fois de l’auteur, comme écouter l’orage, « le bras tendu / main tenant quoi ? / creuse, écuelle / manquant verser / où la pluie tient ».
Aucune volonté de fresque d’ailleurs et de grandeur ici, mais recherche plutôt de la trace, à partir le plus souvent de la matière pauvre : « TACHE QUI / n’enduis rien / peau de pot de /peinture – / trace / d’une main humide – / tâtonnement, cloche / -pied– / tu vaux / plus qu’une toile. »


Adressés parfois à un « tu » d’une suffisante indétermination pour qu’on ne puisse pas y distinguer beaucoup plus qu’une présence d’appel, un moteur particulier de langue, simple vecteur aimanté de communication, les poèmes prosaïques de Pierre Alferi, s’ils dessinent en creux des linéaments d’anecdotes, ne mettent en scène aucune histoire noble et tragique. Même si peuvent s’y reconnaître les figures traditionnelles parce qu’universellement éprouvées, de notre relation à l’autre, attendu, possédé, reperdu, sur fond de monde, d’airs ou de saisons. Si histoire il y a, celle qu’on trouvera dans La Voie des airs est toute traversée d’objets quotidiens, d’éléments de décors, parmi lesquels il faut au narrateur, pour tenter un peu d’exister « DISTINGUER LES TROUS / le volume libre » par où l’aimé, désiré, nous imprègne, de ceux où l’on tombe, pour éprouver « au point de gel / notre élément ». […]


C’est ainsi que Pierre Alferi s’invente, après Sentimentale journée qui était une manière de parole truffée, une manière de « parler, plié », jouant à nouveau, non plus sur la vieille tension, théorisée autrefois par Mallarmé, entre le mot et la phrase mais entre le vers et la phrase, et les membres de phrase, jouant de la disjonction – marquée, comme on l’a peut-être vu, par les tirets – comme on jouerait d’un éventail, ou dit-il aussi d’un soufflet d’accordéon, s’efforçant de réunir « les fragments qui se tournaient le dos », seule façon pour lui de parler d’un présent plus intime « à facettes / brillant de feux brefs / de chair malade et qui jouit / s’arrache et se colle », de cette vie étrange avec « son zigzag des bandes projetées / jamais tout à fait / expliquées sur un ciel ».


Ce travail, celui par excellence du poète, cherchant sa forme pour faire affleurer du sens, au delà de tout discours, et se réinventant sans cesse, court cependant le risque ici, comme beaucoup de vrais livres, de trouver peu de résonance. Non seulement car il est malheureusement vrai que peu de lecteurs sont aujourd’hui prêts à faire honnêtement leur travail de lecteur, mais parce que le jeu de formes, des dispositifs mis en place par l’auteur ainsi que la façon dont il ne cède en aucune manière aux attentes communes, qu’elles soient sentimentales ou idéologiques, donneront de celui-ci l’image d’un pacte cérébral et compliqué, exprimant de manière alambiquée des expériences somme toute bien banales. Mais j’imagine que Pierre Alferi ne se fait guère d’illusion conscient qu’il est des multiples façons dont « l’objet se dérobe »et dont malgré la concupiscence culturelle dont il est aussi parfois menacé, le livre reste en grande partie verrouillé pour beaucoup et aux yeux des habiles et des suiveurs de mode, apparaît déjà « périmé neuf », sitôt que distribué. Alors, conseillera-t-on aux lecteurs hâtifs de notre temps de parcourir plutôt certaines des chroniques filmographiques que publie également de lui, en ce début d’année, P.O.L. éditeur, sous le titre Des enfants et des monstres et qui commence par cette belle phrase qui devrait leur plaire : « Au cinéma les films passaient comme des comètes. » ?

En Littérature, je ne conseille rien aux gens pressés.



Georges Guillain, La Quinzaine littéraire, 15 au 30 mai 2004