— Paul Otchakovsky-Laurens

La Voie des airs

Pierre Alferi

Les poèmes de La Voie des airs sont du genre lyrique sec. Une voix en appelle une autre pour donner forme aux forces qui lient un homme à une femme, une conscience précaire aux corps et décors qui la traversent quotidiennement. Airs de musique et liaisons téléphoniques, fluide et traces lumineuses, ondes et vide chargé qui attire ou repousse, odeurs et influences, choses qui affectent d’autant plus qu’elles restent impalpables : cette matière s’est déposée en poèmes brefs, où un simple tiret marque un changement d’angle ou de rythme.

 

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La presse

« En plus d’un nouveau recueil de poèmes, Pierre Alferi transforme ses chroniques cinéma en roman sur les monstres. Merveilleux. »


Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles.



« Philosophe avec Guillaume d’Ockham. Le singilier (Minuit) et Chercher une phrase (Bourgois), romancier avec Le Cinéma des familles, poète avec Les Allures naturelles, Le Chemin familier du poisson combatif, Kub or ou Sentimentale journée poète plasticien avec ses Ciné-poèmes et films parlants, cofondateur de la Revue de littérature générale, chroniqueur de cinéma dans Des enfants et des monstres qu’il vient également de publier, parolier avec Rodolphe Burger et plus récemment Jeanne Balibar, Pierre Alferi n’est prolixe sans doute que pour mieux affûter la pointe d’un travail d’écriture très précis dans ses expérimentations, et ses déplacements. »


Xavier Person, Le Matricule des anges.



« C’est dans le vers un mouvement minutieux pour s’approcher de ce qu’on cherche à saisir, une présence de l’autre, un détail du jour, une impression, mais à trop s’approcher on ne voit plus rien, les détails vus de trop près sont des monstres marins et l’on devient dans la lecture du poème un enfant ou quelque chose d’approchant. C’est comme le disent les poèmes, un flou très précis, c’est-à-dire une sorte de vague sentiment des choses qui va s’intensifiant, une présence fuyante à soi-même qui fait qu’on s’y retrouve, une sorte de vide dde la conscience où tout apparaîtrait très distinctement, une perte apaisée à soi-même, à ses repères et ses cadres un décentrement progressif qui donnerait consistance plus grande, qui ferait comme une sensualité intime des choses et de soi, comme une intimité dans l’étrangeté d’un sentiment. [...] C’est dans chaque poème plusieurs voix et comme lorsque la musique est trop forte dans «l’avalanche du stroboscope » on se rapprocherait pour parler sans rien dire, juste par désir, dans ce vide merveilleux du poème, au sens où il n’y aurait rien à lire que de complètement arbitraire et gratuit, de léger comme l’air. Oui, c’est à la lecture de La Voie des airs, une sorte de devenir à soi-même inconnu et aérien au gré de l’impossibilité d’une phrase devenue possible dans la forme de poème même. C’est aussi, disons-le au risque de se tromper, quelque chose comme une histoire d’amour qu’on n’attendait pas, dont le mode de lecture serait subliminal. Ce serait presque rien, si l’on s’entend sur l’idée que le rien est dans la précision progressive du flou quelque chose comme la naissance d’un sentiment nouveau. »


Xavier Person, Le Matricule des anges.




"Là, chaque poème est lié à une situation concrète, souvent amoureuse, même si elle n’est pas prise par son côté le plus reconnaissable. On n’est pas dans un discours, mais dans une image, un moment. La question, c’est : comment être en équilibre instable, en déséquilibre sans tomber. Le passage du vers, c’est comme une marche qu’on descend et qu’on peut rater. J’aime la façon dont les choses peuvent se désamorcer, sans s’annuler complètement. On peut avoir une idée et aussitôt en percevoir la vanité. Chez Beckett, la même phrase avance quelque chose et le retire en même temps de sous les pieds parce que se dire des choses, c’est échouer et devoir recommencer. Parler ou écrire, c’est avancer des choses mais aussi essentiellement détruire, faire entrer dans un mouvement qui allège tout, un mouvement d’anéantissement permanent. Ce n’est pas destructeur ou négatif, c’est au contraire une forme d’aiguillon, quelque chose de tonique."


Eric Loret, Libération,19 février 2004:




Depuis plusieurs livres, Pierre Alferi tente des formules de langue ou d’écriture aptes à penser poétiquement le réel sans tomber dans le piège des lyriques enflammées et sans renoncer pour autant à la possibilité d’une figuration par le poème mais distanciée, sinon problématique. On sait que pour Pierre Alferi, la prose n’est ni un genre, ni l’opposé de la poésie. Qu’elle est cette ligne de fuite de la littérature, toutes catégories confondues, tout entière tendue vers une forme sans cesse à inventer, à reconnaître, dans un rapport critique et sensible aussi, au monde, ou du moins sa rumeur. Le poème aujourd’hui court ainsi vers la prose. Le vers de Pierre Alferi n’est donc jamais vraiment un mètre. Se contentant d’être irrégulier, souvent court, vite brisé, comme pour signifier la difficulté d’atteindre, enchaîner, contenir: " c’est le volume / qui manque d’abord / respirer à fond /décolle les / tympans . Il y a de l’impuissance reconnue, sans doute, dans ce caractère qui s’intensifie en particulier dans les dernières pages du recueil où s’affirme le projet final, orgueilleusement modeste et précaire à la fois de l’auteur, comme écouter l’orage, " le bras tendu / main tenant quoi? / creuse, écuelle / manquant verser / où la pluie tient " .
Aucune volonté de fresque d’ailleurs et de grandeur ici, mais recherche plutôt de la trace, à partir le plus souvent de la matière pauvre: " TACHE QUI / n’enduis rien / peau de pot de /peinture - / trace / d’une main humide - / tâtonnement, cloche / -pied - / tu vaux / plus qu’une toile. "
Adressés parfois à un " tu " d’une suffisante indétermination pour qu’on ne puisse pas y distinguer beaucoup plus qu’une présence d’appel, un moteur particulier de langue, simple vecteur aimanté de communication, les poèmes prosaïques de Pierre Alferi, s’ils dessinent en creux des linéaments d’anecdotes, ne mettent en scène aucune histoire noble et tragique. Même si peuvent s’y reconnaître les figures traditionnelles parce qu’universellement éprouvées, de notre relation à l’autre, attendu, possédé, reperdu, sur fond de monde, d’airs ou de saisons. Si histoire il y a, celle qu’on trouvera dans La voie des airs est toute traversée d’objets quotidiens, d’éléments de décors, parmi lesquels il faut au narrateur, pour tenter un peu d’exister " DISTINGUER LES TROUS / le volume libre " par où l’aimé, désiré, nous imprègne, de ceux où l’on tombe, pour éprouver " au point de gel / notre élément " . (...)
C’est ainsi que Pierre Alferi s’invente, après Sentimentale journée qui était une manière de parole truffée, une manière de " parler, plié ", jouant à nouveau, non plus sur la vieille tension, théorisée autrefois par Mallarmé, entre le mot et la phrase mais entre le vers et la phrase, et les membres de phrase, jouant de la disjonction - marquée, comme on l’a peut-être vu, par les tirets - comme on jouerait d’un éventail, ou dit-il aussi d’un soufflet d’accordéon, s’efforçant de réunir " les fragments qui se tournaient le dos " , seule façon pour lui de parler d’un présent plus intime " à facettes / brillant de feux brefs / de chair malade et qui jouit / s’arrache et se colle " , de cette vie étrange avec " son zigzag des bandes projetées / jamais tout à fait / expliquées sur un ciel ".
Ce travail, celui par excellence du poète, cherchant sa forme pour faire affleurer du sens, au delà de tout discours, et se réinventant sans cesse, court cependant le risque ici, comme beaucoup de vrais livres, de trouver peu de résonance. Non seulement car il est malheureusement vrai que peu de lecteurs sont aujourd’hui prêts à faire honnêtement leur travail de lecteur, mais parce que le jeu de formes, des dispositifs mis en place par l’auteur ainsi que la façon dont il ne cède en aucune manière aux attentes communes, qu’elles soient sentimentales ou idéologiques, donneront de celui-ci l’image d’un pacte cérébral et compliqué, exprimant de manière alambiquée des expériences somme toute bien banales. Mais j’imagine que Pierre Alferi ne se fait guère d’illusion conscient qu’il est des multiples façons dont " l’objet se dérobe " et dont malgré la concupiscence culturelle dont il est aussi parfois menacé, le livre reste en grande partie verrouillé pour beaucoup et aux yeux des habiles et des suiveurs de mode, apparaît déjà " périmé neuf " , sitôt que distribué. Alors, conseillera-t-on aux lecteurs hâtifs de notre temps de parcourir plutôt certaines des chroniques filmographiques que publie également de lui, en ce début d’année, P.O.L. éditeur, sous le titre Des enfants et des monstres et qui commence par cette belle phrase qui devrait leur plaire: " Au cinéma les films passaient comme des comètes. " ?
En Littérature, je ne conseille rien aux gens pressés.



Georges Guillain, La quinzaine littéraire, 15 au 30 mai 2004