Le Ghetto intérieur   


Santiago H. Amigorena

Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question : que se passe-t-il dans cette Europe qu’ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt ? Difficile d’interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l’un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle ? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l’une d’elles, il peut lire : « Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée...

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Santiago H. Amigorena

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La presse

Le silence au milieu des ruines


Décrivant l’impuissance de son grand-père argentin alors que la Shoah frappa sa famille à Varsovie, Santiago Amigorena offre une méditation puissante sur l’exil.



Au premier abord, on pourrait entendre ce titre. Le Ghetto intérieur, comme une métaphore, une image qui veut parler à l’imagination. Mais c’est une réalité concrète, existentielle, que Santiago Amigorena cherche (et parvient) à peindre. Vicente Rosenberg a quitté Varsovie en avril 1928, « comme on partait à l’époque, en pensant qu’il ferait fortune à l’étranger et qu’il reviendrait, qu’il reviendrait et qu’il reverrait sa mère, sa soeur, son frère... » Il se retrouve à Buenos-Aires. Douze années passent. Il s’est marié avec Rosita, a eu des enfants, exerce son commerce, retrouve ses amis, Ariel et Sammy, dans les cafés.
« Le 13 septembre 1940, à Buenos Aires, l’après-midi était pluvieuse et la guerre en Europe si loin qu’on pouvait se croire encore en temps de paix. » Ainsi commence le livre. À partir de ce moment, un processus s’enclenche. Une correspondance bouleversante s’établit entre la narration intime de la vie de l’exilé et le processus calculé de destruction des Juifs d’Europe. Les dates sont importantes, et l’auteur, à chaque tournant de son livre, les indique avec précision.
Pour la famille de Vicente restée à Varsovie, plus de fuite possible. Les Allemands ont envahi la Pologne puis, très vite, ont érigé un mur « pour isoler les Juifs à Varsovie (...) Quatre cent mille personnes dans quelques pâtés de maisons. Quarante pour cent de la population de la ville dans quatre pour cent de sa superficie. » Le roman va progresser au rythme tragique de l’existence de Vicente, dont la conscience peu à peu, date après date - l’industrialisation de la mort programmée des Juifs s’installant -, s’altère, est réduite au silence, à la déréliction, au désir de mort. Des rares lettres désespérées qui lui parviennent de sa mère, Vicente ne peut retenir que sa propre impuissance. Et aussi l’inamissible culpabilité qui le dévore, ne relevant assurément pas de l’anecdote psychologique. Si loin de ses terres d’origine, à l’abri, que signifie son identité juive?
La conscience de Vicente constitue l’espace du roman de Santiago Amigorena. Elle est comme une tragique horloge intérieure tournant sur un cadran universel. L’écrivain, avec une admirable sobriété et avec justesse, décrit l’enfermement progressif de son personnage dans le pire. Ce pire dont le silence, de plus en plus noir et épais, est la seule traduction possible. À la fin du livre, le 17 juin 1945, Rosita donne naissance à une petite fille, que Vicente veut nommer Victoire. Comme un signe de vie et d’ironie au milieu des cendres, pour renaître des cendres...
Ce livre, comme les neuf précédents appartient au montage de la vaste entreprise autobiographique à laquelle Santiago Amigorena se consacre. Il en détaille brièvement la complexe structure dans une notice en italique en tête du volume. Chaque livre s’insère dans ce projet. Deux seulement, et celui qui nous occupe, portent la mention « roman ». Il sera temps d’analyser le projet dans sa globalité lors de son achèvement - si le mot désigne une hypothèse crédible dans ce cas précis. Dans l’épilogue du présent texte, Santiago Amigorena établit avec précision la généalogie des personnages. Une généalogie qui est la sienne, celle de sa famille, et de ses grands-parents, Vicente et Rosita.



Patrick Kéchichian, La Croix, août 2019.



LE GHETTO INTÉRIEUR


Exilé à Buenos Aires, Vicente a échappé à la Shoah. Mais la culpabilité l’a rongé. Son petit-fils lui rend un puissant hommage.



« Voilà, sommairement, ce que Vicente Rosenberg, fin 1941, début 1942, aurait pu savoir, mais n’avait pas pu savoir... » C’est que ledit Vicente Rosenberg vit paisiblement depuis plusieurs années en Argentine, avec sa femme, Rosita, et leurs trois enfants. Cela fait plus de dix ans qu’il a quitté la Pologne. Ce qu’il aurait pu savoir, c’est ce qui se disait à l’époque des déportations de Juifs en Europe, mais les journaux n’y consacraient que des entrefilets; ce qu’il ne pouvait pas savoir, c’est ce dont les journaux ne parlaient pas du tout, ce qu’on n’appelait pas encore la Shoah ; ce qu’il savait, en revanche, c’est ce que sa mère lui écrivait du ghetto de Varsovie, où elle était restée avec son autre fils : la promiscuité, la terreur, la faim. Trois quarts de siècle plus tard, Santiago Amigorena reconstitue dans Le Ghetto intérieur la vie d’exil de son grand-père Vicente Rosenberg, marchand de meubles à Buenos Aires. Une vie brisée par l’horreur qui régnait alors dans l’Europe sous le joug nazi, distillée à travers des dates historiques (la conférence de Wannsee, qui planifie et organise la «solution finale», l’armistice de juin 1940) mises en parallèle avec les événements quotidiens de la famille (vacances à la mer, résultats scolaires) et les lettres venues de Varsovie. Une vie, surtout, rongée par la culpabilité.
Car Vicente a certes proposé à sa mère de venir le rejoindre en Argentine, à plusieurs reprises même, mais il n’est pas allé lui-même la chercher. Le reste de son existence sera annihilé par cet inextricable dilemme, et par l’impossibilité absolue de l’accepter. Il se réfugiera alors dans le silence. Le silence total : «Plus de mots. Plus de langues. Ni allemand, ni polonais, ni yiddish. Ni espagnol, ni argentin. Plus de mots. Plus de noms pour rien. Ni pour la musique, ni pour le piano, ni pour la chaise, ni pour la table. Ni vitrine, ni magasin, ni rue, ni voiture, ni cheval, ni ville, ni pays, ni océan. Ni massacre. Ni douleur. Plus. De. Mots. » Un mutisme dont l’auteur montre bien dans quel désarroi il laisse les amis, l’épouse et les enfants. Et, plus tard, les petits-en fants, puisqu’il motivera toute l’entreprise littéraire de Santiago Amigorena, dont chacun des livres, depuis plus de vingt ans, a été écrit « pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né». L’irréversibilité du silence, n’estce pas déjà ce qu’exprimait le philosophe Adorno, en estimant qu’écrire un poème après Auschwitz était «barbare»? Avant de se raviser et de conti nuer à écrire.


Stéphane Ehles, Télérama, septembre 2019



Les Mots retrouvés


Lorsque apparaît, dans l’œuvre d’un écrivain, le livre qui remet en perspective tous les précédents, c’est un bonheur rare et précieux. Santiago H. Amigorena, que l’on connaît aussi pour ses apparitions au Festival de Cannes en tant que réalisateur ou scénariste, vient d’écrire son roman le plus important. Cela fait vingt et un ans que le bel Argentin nous charme en nous narrant avec humour et brio le parcours d’un garçon né à Buenos Aires et qui, prenant ses marques à Paris à l’adolescence, guérit son incapacité à s’exprimerà l’oral par la grâce de l’écriture. « Une enfance laconique » (1998), « Une jeunesse aphone » (2000), « Une adolescence taciturne » (2002)... On voit l’idée !
Avec Le Ghetto intérieur, on passe à un niveau supérieur, celui du roman des origines. C’est un ton nouveau. Fini la première personne du singulier ! Nous sommes en 1940, et un personnage attachant nous entraîne dans son histoire. Vicente Rosenberg, juif polonais vendeur de meubles qui vit depuis douze ans à Buenos Aires, a presque oublié le yiddish. De loin en loin, une lettre de sa mère, qui a refusé de quitter Varsovie, lui parvient. Les nouvelles concernant le sort réservé aux Juifs par les nazis sont alarmantes, mais il n’existe pas de mots, semble-t-il, pour raconter à ceux qui n’y sont pas les horreurs que vivent les familles prisonnières du ghetto. Les mois passent et Vicente, jeune père de famille, ne veut plus, ne peut plus exprimer ses émotions à ses proches. Peu à peu, il s’enferme dans le silence. « Ce roman raconte l’histoire de ce silence - qui est devenu le mien », écrit l’auteur. Nous n’en dirons pas plus, sinon que Santiago H. Amigorena révèle ici des chagrins de famille, pose des mots simples et neufs sur le traumatisme collectif, relie l’intime et l’universel. C’est bouleversant, il faut le dire... et le lire !



Héléna VILLOVITCH, Elle, septembre 2019



Le petit-fils du silence


Ce silence pesant, térébrant, tombal, dont il a hérité, Santiago Amigorena a enfin décidé de le briser. Un silence que le désarroi, l’impuissance, l’infranchissable distance de 12 000 kilomètres, la haine de soi et la mauvaise conscience avaient rendu encore plus assourdissant. Il fut, pour Vicente Rosenberg, son grand-père, la seule manière de survivre à l’innommable, ou plutôt de mourir déjà de son vivant. Ancien capitaine de l’armée polonaise, Vicente avait choisi, en 1928, d’émigrer en Argentine, où il avait vite feint d’oublier qu’il était juif, parlait yiddish et avait rêvé un temps d’être allemand. A Buenos Aires, il avait épousé Rosita Szapire, dont il avait eu trois enfants, et s’était enrichi en vendant des meubles. Cet homme sans passé négligeait même de répondre aux lettres de sa mère, demeurée à Varsovie avec son autre fils. Il pensait en effet que, pour bien avancer, il ne faut pas trop se retourner. Et que le bonheur, dansé sur un air de tango, est une idée neuve. Mais, à partir de 1940, alors que les bateaux déversaient dans les ports d’Amérique latine des réfugiés fuyant l’Europe et autant de sombres rumeurs, il avait été rattrapé par ce qu’il croyait pouvoir ignorer : l’édification du nazisme et la destruction des juifs. Dans une lettre, envoyée de Varsovie et reçue le 9 décembre 1940, sa mère lui avait annoncé la clôture du ghetto: «Mon chéri, tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement, la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés d’abandonner l’appartement et de déménager. »
Une « chance »... Vicente, qu’elle appelle « mon Wincenty », s’en voulut de ne pas avoir assez insisté pour la faire venir plus tôt à Buenos Aires et commença d’être rongé par la culpabilité. Il lui adressa, en vain, des courriers et des dollars. Et il apprit, lorsqu’il était trop tard, qu’elle avait été déportée et gazée à Treblinka. A partir de cet instant, il s’enferma dans le mutisme, dans ce « ghetto intérieur », dont personne, ni sa femme ni ses plus proches amis, ne parvint à le faire sortir, jusqu’à sa mort, en 1969. Né sept ans plus tôt à Buenos Aires, l’écrivain et réalisateur Santiago Amigorena, dont chaque livre ajoute une pierre à l’édifice autobiographique et dont l’histoire familiale n’en finit pas de voguer entre deux continents - « L’anti sémitisme a fait fuiir d’Europe mes aïeuls. Les dictatures latino-américaines m’ont fait fuir avec mes parents l’Argentine puis l’Uruguay pour retourner en Europe » -, libère aujourd’hui son grand-père de ses voeux de silence et donne à entendre la voix, si désespérée et si digne, de son arrière-grand-mère. Mieux, il les réunit dans ce livre aux accents de kaddish, qu’il confie à ses propres enfants afin qu’ils sachent d’où ils viennent et de qui ils tiennent.


Jérôme Garcin, L’Obs, septembre 2019



Le silence au milieu des ruines.



Décrivant l’impuissance de son grand-père argentin alors que la Shoah frappa sa famille à Varsovie, Santiago Amigorena offre une méditation puissante sur l’exil.

Au premier abord, on pourrait entendre ce titre, Le Ghetto intérieur, comme une métaphore, une image qui veut parler à l’imagination. Mais c’est une réalité concrète, existentielle, que Santiago Amigorena cherche (et parvient) à peindre. Vicente Rosenberg a quitté Varsovie en avril 1928, « comme on partait à l’époque, en pensant qu’il ferait fortune à l’étranger et qu’il reviendrait, qu’il reviendrait et qu’il reverrait sa mère, sa soeur, son frère... » Il se retrouve à Buenos-Aires. Douze années passent. Il s’est marié avec Rosita, a eu des enfants, exerce son commerce, retrouve ses amis, Ariel et Sammy, dans les cafés. « Le 13 septembre 1940, à Buenos Aires, l’après-midi était pluvieuse et la guerre en Europe si loin qu’on pouvait se croire encore en temps de paix. » Ainsi commence le livre. À partir de ce moment, un processus s’enclenche. Une correspondance bouleversante s’établit entre la narration intime de la vie de l’exilé et le processus calculé de destruction des Juifs d’Europe. Les dates sont importantes, et l’auteur, à chaque tournant de son livre, les indique avec précision. Pour la famille de Vicente restée à Varsovie, plus de fuite possible. Les Allemands ont envahi la Pologne puis, très vite, ont érigé un mur « pour isoler les Juifs à Varsovie
(...) Quatre cent mille personnes dans quelques pâtés de maisons. Quarante pour cent de la population de la ville dans quatre pour cent de sa superficie. » Le roman va progresser au rythme tragique de l’existence de Vicente, dont la conscience peu à peu, date après date - l’industrialisation de la mort programmée des Juifs s’installant -, s’altère, est réduite au silence, à la déréliction, au désir de mort. Des rares lettres désespérées qui lui parviennent de sa mère, Vicente ne peut retenir que sa propre impuissance. Et aussi l’inamissible culpabilité qui le dévore, ne relevant assurément pas de l’anecdote psychologique. Si loin de ses terres d’origine, à l’abri, que signifie son identité juive? La conscience de Vicente constitue l’espace du roman de Santiago Amigorena. Elle est comme une tragique horloge intérieure tournant sur un cadran universel. L’écrivain, avec une admirable sobriété et avec justesse, décrit l’enfermement progressif de son personnage dans le pire. Ce pire dont le silence, de plus en plus noir et épais, est la seule traduction possible. À la fin du livre, le 17 juin 1945, Rosita donne naissance à une petite fille, que Vicente veut nommer Victoire. Comme un signe de vie et d’ironie au milieu des cendres, pour renaître des cendres...

Patrick Kéchichian, La Croix, septembre 2019



Agenda

Jeudi 26 septembre 2019 à 18h
Santiago H. Amigorena à la librairie Au fil des pages (Le Havre)

Librairie Au fil des Pages

81 Rue Paul Doumer,

76600 Le Havre

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