Chino aime toujours le sport (Journal, 20/06/2018)

25 juin 2018, 21h40 par Christian Prigent

Giro d’Italia > Roland-Garros > Coupe du monde de foot > bientôt Tour de France : sport ! sport ! sport ! Et l’amateur (moi) TV vautré.
Racisme des kops, casseroles d’hymnes en toc, obscénité des salaires, bataille des sponsors, passions nationalistes, fans siglés de logos mercantiles : certes !
« Expertises » rengorgées, commentaires pléonastiques, luxe sur-joué des prothèses technologiques (goal line, assistance vidéo), réduction obsessionnelle des aléas du jeu par le schéma rationalisé et la statistique : hélas !


N’empêche : merde aux culs pincés ! non aux ricanements qui pleuvent du haut des sphères de la correction politique et de la gravité  intellectuelle !
Il y a pire que la honte de se laisser aller, devant le spectacle sportif, à des abandons veules : plus infamante est la condescendance bobo, le mépris de classe pour le peuple jovial et braillard qui s’excite dans des stades.


La TV débite son flux d’images cernées de bandeaux publicitaires. C’est pour occuper les cerveaux et exclure tout reste imaginaire. Mais cet envahissement plastronnant n’efface jamais vraiment le souvenir d’un temps d’avant l’omniprésent écran. En ce temps-là, on ne voyait quasi rien des grandes compétitions, sauf des photos toujours d’après-coup, grisâtres, sépia ou violacées dans des magazines feuilletés comme des reliquaires. Du coup, le manque de visibilité en temps réel (le manque de réel, en somme) faisait débouler, dans le vide ainsi ouvert, un surplus de symbolique (des discours) et d’imaginaire épique, l’émoi naïvement exalté de récits toujours peu ou prou enclins à fabriquer, sous des images forcément essentiellement absentes, leur légende.


L’épopée ritualisée des compétitions, l’héroïsation des champions : fenêtres de légendaire ouvertes dans la clôture tragique de l’Histoire. De cette grande Histoire, la petite histoire du sport donne, vu par un bout de lorgnette modeste et affectueux, un résumé souvent emblématique : Berlin Olympiastadion 1936, les footballeurs hongrois exilés après l’intervention sanglante des chars du Pacte de Varsovie (Budapest, 1956), l’équipe de foot du FLN algérien en 1958, les Black Panthers à Mexico 1968, Septembre Noir à Munich 1972, le boycott des J.O de Séoul 1988, le dopage d’état dans les pays dits « de l’Est » d’avant 1989, les sprinteuses entchadorées d’aujourd’hui, la récente annulation du match Argentine-Israël, l’opération blanchiment des trafics de sa politique, qu’est, pour le pouvoir russe, le Mondial de foot 2018, etc.).


Sport/poésie : il y va de ce rapport au légendaire, à l’épique, au lyrisme. Sans identification ahurie. Dans une distance à la fois tendre et amusée, méfiante mais d’abord charmée. Célébrations, oui — mais non dupes, faisant la part des ombres : l’idéal olympique version Coubertin relayé par les nazis, le mythe soviétique d’un homme nouveau hygiénique et politiquement publicitaire, la frugale, ascétique ET ludique passion sportive vendue au marché planétaire, etc. C’est-à-dire en tension entre ce savoir objectif des ombres et l’abandon à la subjectivité des illuminations innocentes (celles de l’enfance obstinément poursuivie dans la fascination têtue de l’adulte pour les compétitions planétaires et les figures surhumaines et sublimées de quelques athlètes).


Dans les deux cas (sport, littérature), se joue un effort au dépassement. Des limites corporelles humaines pour le sport : record de vitesse battus, gravité défiée par des lancers et des sauts. Des limites linguistiques assignées par l’usage communautaire d’époque, dans le cas du poème : à chaque fois battues à plate couture par « l’effort au style » poétique, les normes idéologiques fondées dans le tissu de la langue commune ! D’où que, pour ne pas faire que parler de sport, mais pratiquer, en langue, quelque chose comme du sport, la forme ostensiblement artificielle du poème (sur-codé, surentraîné, bodybuildingué), outre que relayant la cadence des hymnes, des odes et des récits épiques, est le bon choix (sauf à y introduire la dose convenable de renversement moqueur : l’effet carnaval).


C’est de corps qu’il est question (corps sportif et/ou corps qui « fait écrire »).


Mais le corps sportif n’est pas qu’un sac de muscles, une pure anatomie améliorée par l’entraînement et la pharmacopée. Sportif (voué au dépassement des limites, à la performance et au triomphe), le corps ne l’est que pour autant qu’affronté à des codes (règles du jeu, barres des records existants, limites des terrains), construit et contraint par cet appareil symbolique. Et modelé par un imaginaire qu’habitent le souvenir des champions d’avant et la légende sportive tout entière — voire habité par un reste obscurément perçu du temps où l’athlète fut moins une machinerie anatomique perfectionnée que l’officiant d’un culte, un célébrant exemplaire.


Quant au corps écrivant : évidemment tramé de symbolique et tissé d’imaginaire, fait de langue au moins autant que soumis à la dictée biologique. Corps médiatisé par sa dette à la langue et ne travaillant qu’à partir de, avec et pour cette médiation. Affairé à produire, dans la langue communément pratiquée et soumise, par cette imposition du « commun », à la dictée idéologique, ces menus écarts, dépassements, sauts  sub-limés, lancers plus loin, qui dessinent sa performance propre : une excentricité spécifique, un style, somme intégrée de ces écarts.


Christian Prigent

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