L'Atlantique à la voile

02 avril 2019, 18h51 par Elisabeth Filhol

J’ai cinq ou six ans, la fenêtre de ma chambre s’ouvre sur un volcan, on me dit qu’il est éteint, je n’y crois pas. On habite au du cœur Massif Central, à Aurillac. Mon père est professeur certifié au lycée technique, il enseigne dix-huit heures par semaine la mécanique, le dessin industriel, le travail sur machines outils. Le reste du temps, il construit son bateau. Il a démarré son chantier en mai 1968, son rêve à lui, c’est de traverser l’Atlantique. Il vit un peu dans sa bulle, à l’écart des grands mouvements collectifs de l’époque, fasciné par une nouvelle génération de navigateurs, Le Toumelin, Moitessier, Tabarly, emporté par tous ces récits de mer qui sont déjà des classiques et le catalogue des Editions Arthaud. Son bateau, il l’appellera La Montagnère. Il a loué un hangar, et pendant quatre ans, il va consacrer au chantier tout son temps libre, le soir, le week-end, les vacances scolaires. A ceux qui lui posent la question, La Montagnère est le nom d’un vent, comme le Mistral ou la Tramontane, un vent qui descend des Pyrénées – c’est ce qu’il dit.

Le hangar est situé à l’extérieur de la ville, dans une cuvette, face aux volcans. Il a posé sa coque au milieu, soutenue par des béquilles. Au début la coque est vide, sans quille, sans pont, elle me paraît immense, et le hangar aussi. Un hangar en tôle ondulée, je ne me souviens pas des abords, seulement qu’on y meurt de froid l’hiver et qu’il y fait très chaud l’été. J’ai entre quatre et sept ans, je crapahute. C’est l’expression qu’il emploie, crapahuter, pour désigner les déplacements parfois compliqués sur le bateau. Un mot issu du langage militaire, rapporté de son engagement à dix-sept ans dans l’armée de l’air où il sera formé comme mécanicien avion, avant de revenir travailler dans le civil, chez Ratier, à Figeac, un fabricant d’hélices. Je crapahute au milieu des copeaux, des serre-joints, des rallonges, dans l’odeur de colle et de vernis, bercée par le bruit du rabot, de la ponceuse ou de la scie circulaire. Parfois je m’arrête, je l’observe, je m’ennuie un peu. Tout en continuant à travailler, il m’explique. Quand un sujet le passionne, il explique beaucoup, dans le détail, c’est son côté pédagogique. Pour telle pièce, telle essence de bois plutôt qu’une autre, selon sa fonction, les contraintes auxquelles elle sera soumise. L’épontille en frêne, plantée à la verticale, qui devra supporter le mât. Sous le plancher, les varangues en chêne auxquelles on fixera la quille. Il parle, il s’adresse à moi, ou bien il réfléchit à voix haute, il siffle un air connu diffusé à la radio, et au fil des mois, la coque se remplit. Chez nous, la nuit, debout devant sa table à dessin, il revoie ses plans et les corrige. Des plans de masse, sous différents angles de vue, ou de certaines pièces, en trois dimensions.

Il me dit qu’un des besoins vitaux, qu’il envisage comme universel et devant absolument être satisfait sous peine de dépérir, c’est de créer. Créer avec ses mains, créer avec sa tête, l’un ne va pas sans l’autre, il en est la preuve vivante, lui qui ne se définit ni comme un intellectuel ni comme un manuel, qui n’emploie jamais ces mots. J’ai ce spectacle sous les yeux, il m’élève dans cette idée, d’avoir toujours un chantier en cours et des projets devant soi, qu’il n’y a rien de plus important qu’imaginer, inventer, fabriquer, c’est son leitmotiv, à l’époque je le crois sur parole, et aujourd’hui encore, même s’il n’est plus là pour se répéter.

La Montagnère a été mise à l’eau à La Rochelle, en juillet 1972. Elle a navigué, caboté le long des côtes de l’Atlantique, mais elle ne l’a jamais traversée.

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