Dr Jekyll et Mr Hyde

07 janvier 2010, 10h24 par Christine Montalbetti

Stevenson aimait raconter que les rêves faisaient une partie de son travail d’écrivain à sa place. Étudiant, il prétend qu’il rêvait en feuilleton, poursuivant, d’une nuit sur l’autre, le fil d’une même histoire, si bien qu’il lui paraissait mener deux vies parallèles. Peu à peu, à l’en croire, ces rêves se mirent à acquérir une sorte de compétence narrative : ils fournissaient des récits au goût des lecteurs et déjà très construits.
Ses cauchemars étaient fréquents et violents. Cette nuit-là, il cria dans son sommeil. Sa femme crut bon de le réveiller. C’est elle qui le raconte, Fanny Van de Grift-Stevenson. Elle l’interrompit au moment de la transformation de Jekyll en Hyde...
Du rêve au roman, il ne fallut que six jours. Lloyd Osbourne, le beau-fils de Stevenson, les évoque, à marcher sur la pointe des pieds dans la maison et à dîner avec un Stevenson absent et concentré. Il impute aux critiques de sa mère la destruction d’une première version (insuffisamment allégorique), jetée au feu, à mi-parcours, par Stevenson.
Il y a souvent de belles histoires associées à la création d’un personnage archétypique, et on pourrait penser aussi à Mary Shelley, Shelley, Byron et Polidori en villégiature près du lac de Genève, qui, s’ennuyant du mauvais temps, décident d’écrire chacun une histoire de fantôme (d’où naîtra, pour Mary Shelley, la créature de Frankenstein).
Les efforts de Lloyd Osbourne pour marcher silencieusement dans la maison de Bornemouth nommée Skerryvore (imaginez pigeonnier, potager, vallon bucolique avec sa rivière) n’auront pas été vains. Du texte de Stevenson, dont la phrase dense charrie avec elle les brumes de Londres et les vapeurs de la potion en ébullition, s’échappa une créature double qui connut bien d’autres métamorphoses que celle du premier laboratoire.
Sans compter les versions cartoons, dont la forme verte et hérissée de Bugs Bunny, quoi de commun entre le visage expressionniste de John Barrymore (J.S. Robertson, 1920), le look Neandertal de Frédéric March (R. Mamoulian, 1931), le sourcil broussailleux de Spencer Tracy (V. Fleming, 1941), la silhouette sautillante de Stanley Laurel qui agresse les passants à la sarbacane (Dr Pryckle and Mr Pride, 1925), ou l’homme séduisant en quoi Paul Massie se métamorphose (The Two Faces of Dr Jekyll, T. Fischer, 1959), qui anticipe la transformation du laideron en play-boy des campus américains (Dr Jerry and Mr Love, 1963) ?
Ces adaptations interrogent le rapport à la vérité, à la contradiction, au désir, à la liberté (voire à l’hérédité, pour celles qui imagineront à Jekyll une progéniture). Si elles inventent une fiancée et une maîtresse, c’est autant pour féminiser le casting que pour les besoins de la démonstration. L’hybris de Jekyll part d’un désir de purification, qui implique une économie des plaisirs : on laisse la mauvaise part de soi faire le (sale ?) boulot à sa place sous sa forme distincte et velue de Hyde – ou glabre, comme chez Fisher, dont le Jekyll souffre de l’hypocrisie de son épouse infidèle et trouve dans le dédoublement le moyen (rhétorique et splendide) de se distinguer de la duplicité ambiante.
Mais c’est surtout cette expérience du submergement qui rend si pathétique l’histoire de Jekyll, le moment où Hyde apparaît sans qu’on le sollicite. La bataille qu’ils auront menée l’un contre l’autre, les deux voix contraires qui distillent leur dialogue mortifère dans cette tragédie intérieure où les deux frères ennemis, le casanier et le prodigue, se trouvent réunis en un seul, qui voudrait les démêler ; et, au fond, le romanesque inouï qu’il y a, chez Jekyll, à rejouer en soi-même cette histoire archaïque. Le goût des fables. La souffrance, mais aussi la violence et la joie, et la silhouette de Denis Podalydès dansant avec l’ombre et la lumière.

Christine Montalbetti texte paru dans le Magazine Littéraire en décembre 2009

 

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